Revoilà le masculin. Après les variations sur le féminisme et le postféminisme queer présentes dans Ally McBeal, Sex and the City et The L Word, le succès de Dr. House, de Mentalist et de Dexter marque un retour du héros mâle, un peu absent des écrans comme tel depuis quelques années. S’agit-il d’un retour de bâton, d’une tentative de reprise en main de l’imaginaire des genres et des sexes, replaçant un masculin rigide au cœur de la société après l’efflorescence des modèles alternatifs ? La réponse semble a priori positive. Gregory House est un médecin prétentieux, sûr de lui et de son savoir, inattentif à la psychologie des membres de son équipe comme de ses patients, insupportable d’autorité, bref, une figure patriarcale qui rappelle de ce point de vue le JR de Dallas, « celui que l’on adore détester ».
Patrick Jane est, lui, un « mentaliste », un spécialiste de la suggestion mentale au service du California Bureau of Investigation, mais il ne penche pas tant du côté des pouvoirs spéciaux de l’esprit, de la préscience, potentiellement « féminins », que du côté de la déconstruction, de la critique de l’influence exercée par de pseudo-gourous1. Ce debunker très masculin dévoile les manipulations comportementales exercées par des personnes qui s’avèrent être la plupart du temps... des femmes. Dexter est pour sa part un fin connaisseur des techniques d’enquête scientifique puisqu’il est expert médico-légal. Il est également un tueur en série impitoyable faisant carrière dans une violence physique généralement associée au masculin. Son père policier lui a appris à canaliser cette violence pour l’orienter vers la punition de coupables qui ne peuvent être arrêtés — thème américain classique du vigilante se faisant justice par lui-même.
Représentation classique
On retrouve ainsi, associés dans ces séries, un pôle masculin, ancré dans la technique, la scientificité, l’autorité (celle de la science 2, mais aussi de la personne chez House et Jane), une violence verbale (House), physique (Dexter), psychique (Jane). Les trois « héros » en savent plus que les autres, leurs diagnostics triomphent le plus souvent. Leur force mentale est poussée dans ses retranchements avec Dexter : si le personnage est « anormal », il n’en reste pas moins dans le contrôle de soi, s’autorisant seulement le relâchement du meurtrier à l’égard d’autres meurtriers, bref l’explosion de l’hybris, défaut généralement jugé patriarcal, empreint aussi de qualités. Les trois personnages, fortement ancrés dans une représentation en apparence assez classique des genres, sont en fait soumis à des épreuves et servent de plaques d’enregistrement de la « crise du masculin ». Leur puissance est limitée, contrôlée au travail par un supérieur femme, sorte de Loïs Lane qui serait devenue directrice du Daily Planet. Lisa Cuddy est directrice de l’hôpital dans House, l’agent Teresa Lisbon est chef de l’équipe du CBI dans Mentalist, Maria Laguerta est lieutenant de police dirigeant la section homicide dans Dexter. Les trois hommes sont désorientés face à la complexité féminine dans le domaine des sentiments, parce qu’ils ont perdu tragiquement leur épouse (Jane), ont été quittés par elle (House), sont incapables de toute implication dans une vie sentimentale trop complexe car dénués de toute empathie, voire de toute vie intérieure (Dexter). Engagés petit à petit dans une relation avec cette supérieure bien peu présente dans « notre » réalité sociale (où les postes à responsabilité demeurent assez favorablement acquis aux hommes), House et Jane ne vont jamais beaucoup plus loin que le flirt, pour préserver l’intérêt de l’histoire, évidemment, mais également pour signifier leur indépendance masculine et la labilité de leur situation. Dexter n’entretient aucune relation amoureuse avec Maria Laguerta, la seule non-Blanche des trois « dominantes », et s’engage avec Rita Bennett, image comme lui de la blancheur blonde. La « crise de la masculinité » ici représentée, vaguement conjurée par la maîtrise de soi, la technique et la science, ressurgit sous la forme de contradictions que les personnages ne peuvent résoudre. Tous trois sont au fond handicapés. House l’est bien sûr littéralement puisqu’il est sous dépendance médicamenteuse, s’appuie sur une béquille qui lui donne l’espoir de justifier ses écarts de comportements et de langage. Son ascendant psychologique sur le groupe est réel mais ses outrances verbales et comportementales le discréditent, le tournent même en ridicule, raison pour laquelle il plaît d’ailleurs aux publics juvéniles. La désacralisation de l’autorité masculine accompagne sa réaffirmation. Patrick Jane use de son pouvoir de suggestion — qu’il pense rationnel, amarré à la méthode hypothéticodéductive et à la psychologie —, sur les autres, tout en pourfendant les illusionnistes. Mais il est menacé par ce qu’il tient pour faux, troublé par des indices en faveur de l’existence de pouvoirs paranormaux. Dans un épisode, une voyante évoque les circonstances de la mort de sa famille et laisse entrevoir l’existence d’un autre monde d’où cette dernière pourrait communiquer avec lui, ce qui avive la blessure qui le tourmente, qui le rend invalide socialement et sentimentalement4. Jane est très (trop) proche de ce à quoi il s’oppose : il partage au fond le même corps que le « féminin », tout en charme et en volupté féline, en échange psychologique, en écoute. Il n’utilise pas d’arme à feu et son nom de famille est également un prénom féminin. Dexter, enfin, présente une baby face, une angel face, un visage parfaitement rassurant, comme son métier, mais c’est un tueur en série, sans aucune insertion sociale « réelle » : tout n’est qu’apparence dans son comportement qui ne fait que mimer la complexité des interactions humaines. Dominé dans son travail non seulement par sa supérieure mais aussi par un inspecteur de police noir (le sergent James Doakes), musculeux, moqueur et méfiant, il s’efforce de s’inscrire dans une normalité blonde, lisse, subordonnée, inoffensive, registre usuellement attribué au féminin.
« Les trois hommes sont désorientés face à la complexité féminine. »
Autoparodie
Le masculin traditionnel est sans cesse travaillé par son contraire et ne parvient à s’imposer que par éclipse. Contraint de s’engager sur la voie de la psychologisation, de l’écoute des autres, il fait d’authentiques efforts (qui passionnent les publics) ou il feint d’en faire, tout en s’appuyant sur une autorité savante et une force physique et mentale vacillantes. Son corps, blanc, celui du WASP, est menacé de toute part par la montée du féminin et des minorités ethniques, plus viriles. Il devient le siège des excès et des contradictions idéologiques patriarcales en servant de terrain quasi carnavalesque. Il est à noter que la production a choisi dans deux cas sur les trois analysés des acteurs étrangers, anglais pour House (Hugh Laurie), australien pour Mentalist (Simon Baker). Ce qui rapproche ces deux acteurs est une britannicité propice aux inversions : Hugh Laurie, exacteur comique, n’a de cesse de jouer de l’ironie, y compris de l’autoparodie, annulant parfois ses propos, quand Simon Baker parvient efficacement à donner à son personnage une image d’homme s’absentant, détaché des scènes de crime les plus sérieuses, faisant parfois même le clown devant ses collègues. Le détour par l’étranger proche, plus blanc que nous mais aussi plus instable dans sa domination nostalgiquement disparue, est une façon de mettre en perspective l’identité présente — étatsunienne. Une dimension progressiste n’est pas absente, lorsque l’on sait par exemple que le producteur de House est Brian Synger, réalisateur juif, gay, n’hésitant pas à interroger les effets de domination symbolique. Dans le cas de Dexter, l’acteur Michael C. Hall est bien américain, mais il expose, par sa dualité même et sans fard, les contradictions les plus profondes d’une société qui enjoint tout à la fois d’être civil, expressif, ouvert aux autres, en particulier aux femmes, et calculateur, prédateur, possédé par la violence de la supériorité (mâle).
« La crise de la masculinité ici représentée, ressurgit sous la forme de contradictions que les personnages ne peuvent résoudre. »
Dans la quête d’une masculinité hétérosexuelle blanche métamorphosée, plusieurs solutions sont abordées, sans que ne s’impose l’une d’entre elles : la réassurance partielle, l’excès parodique, la contradiction, l’absence, la duplicité au service du bien commun, la conversion aux valeurs supposées opposées, l’écoute et la parole. Les multiples portes d’entrée et de sortie, les fenêtres ouvertes ou bloquées, les issues béantes ou condamnées menant au toit ou à la cave, les béquilles physiques et psychologiques déposées dans le vestibule, le jardin dans lequel on cultive avec peine les fruits et les fleurs à venir, si possible à partager, esquissent dans ces séries la maison d’un masculin « classique » mis en scène dans ses saillances, ses efforts et ses contradictions, sans qu’une clé ne serve de passe-partout universel et de garantie dernière, maison qui se révèle être, dans le cas de Dexter, une prison mentale.

Revue Médias















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