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Décryptage

Respiration :

"La Prière du matin"

par Francis Marmande

Commencer toute journée par la lecture du journal. Partout, sans tracas.

Le journal ? N’importe. Le premier venu fait l’affaire. Hegel : «  Le journal, c’est la prière du matin de l’homme moderne. » En province, lire le journal, le plus modeste, le plus médiocre, le plus secret. Froisser le papier. Ne pas beaucoup aimer qu’on lise sur votre épaule, qu’on veuille en partager les feuilles, que les mots croisés soient déjà remplis. Se demander ce qui paye les journaux gratuits, slogan d’une édition madrilène : « Le seul journal qui n’est pas à vendre. »

Lire les informations comme on délire. Se demander qui a bien pu écrire ça. Chercher à savoir. Noter une carte, un nom de lieu bizarre, des géographies imprévues. Se gaver de faits divers, les crimes, le sexe, la sombre ménagerie des familles. Repérer ce qui fait signe. Le sport, les fables d’animaux, les phrases imbittables. Dans tous les articles, tout est toujours dit. Tout est là. Ni censure, ni secret, même si tout a changé d’échelle, tout s’est spectacularisé. Chercher en tous sens et dans toutes les directions, la maquette, le lettrage, la couleur et les senteurs de l’encre, les noms propres, ne jamais se préoccuper d’être refait, berné, trahi. Est-ce qu’on s’en soucie dans la vie ? Le mensonge, c’est la vérité du menteur.

Lire les détails. Le mystère du monde gît dans les détails : la météo, les dessins humoristiques, les convois funèbres, les prénoms des morts. Chercher à comprendre ce qu’on ne comprend pas quand on ne sait pas la langue. Quand on ne peut la déchiffrer. Agir de même avec les images. Ne jamais commencer une journée avec images, ne jamais la finir, comme un viatique dégoûté pour la nuit, par une prise d’images. Se méfier de la beauté. Ne jamais admettre une image donnée pour telle, sans son histoire, sans son image d’avant et celle d’après.

Se demander pourquoi on apprend tout à la télévision, pourquoi on n’en fait rien à ce point. Magie des télévisions au bout du monde, dans les chambres d’hôtel, les bars, les bus, les aéroports. Adopter un regard flottant, traquer l’arrière-plan, comparer l’incomparable : si c’est pour comparer ce qui a à voir, ce n’est vraiment pas la peine. S’étonner des moustaches, des voitures, des nuages. Se demander si les nuages ont une époque, sont de quelque part, vont vers la solution de leurs formes. Se choisir des mauvais objets. Ou du moins, y consentir.

Entre la prière du matin et les vêpres télévisées, se gorger de radio. En voiture, au téléphone, dans les cafés, en travaillant, en courant, en lisant, en écrivant, bondir de station en station. Se rebrancher la nuit, oreillette bien vissée pour ne pas gêner l’entourage, dans le coma du sommeil ou l’écoute subliminale, jusqu’à ce que le docteur vous suggère que c’est probablement là la raison de vos acouphènes.

Faire des infidélités, glisser molette sous le doigt, de style en style, de poste en poste. Faire des stages chez l’ennemi, pour mieux comprendre les contemporains. Ne s’habituer à rien. C’est parfaitement illusoire, mais alors ? En fait-on tant d’histoires dans l’amour, la passion, le jeu ou la politique ? Les médias, c’est comme le flamenco et le jazz, on veut toujours être sûr, garanti sur facture, de n’être pas berné. Pourquoi ? Il faut y voir un éloge retourné, sans doute : la soif imbécile de l’authentique. Ne jamais lutter. S’abandonner. Partir du principe que dans tout journal, toute radio, toute télé, 23 % des interventions (articles, images, sujets) n’ont été imposées que de haute lutte. Douter de ce principe. Les médias n’existent pas : ce sont des champs de foire, des champs de bataille et des champs opératoires. Comme le reste.

A la radio, écouter les voix, les débits, les timbres, les accents. Entendre des voix. Essayer de dater, champollionniser le phonème, se demander depuis quand le débit de la parole s’est accéléré en France. S’interroger sur les raisons de cette accélération : l’accélération de la vie, l’influence de la musique, la publicité (qui accélère électroniquement, en studio, les messages), la vanité dégourdie, la haine du ringard, la haine pol-potienne des chichis, la distinction, les substances, etc.

Se demander depuis quand les femmes de radio les plus branchées arborent ce ton mec, ce ton glaçant, refusent le chantant, le corps de la voix en elles. Se demander d’où vient au fond cette métaphysique de la vulgarité chez les mecs. Dater les descentes successives de hauteur des voix chez les hommes. Le sujet français de type mâle (dans son esprit) parle plus grave. Depuis la guerre, c’est certain. Entendre les hommes de radio, les orateurs politiques, les avocats, les académiciens d’avant-guerre, et s’étonner.

Faire de tout un jeu, une question, une algèbre incertaine, un élément de plus pour la non-compréhension du monde et les luttes politiques. Ne jamais désarmer. Éviter l’indifférence, l’autoprotection, le lointain supérieur : là, commencent le renoncement, le splendide isolement et la proie. On ne se suffit pas. Avoir besoin des autres, de leur rumeur, de leur foule, de leur bêtise, de leur aide intelligente, précieuse. Le journal, c’est les autres : la communauté incertaine de ceux avec qui on lit en secret, déjà. Un dessin de Chaval, médité en un éclair, en une vie, dans le journal Sud-Ouest (années 1950), représentait un bonhomme très mal foutu, les deux jambes inégales, la main au milieu du front, le pied dans l’oreille, tout à l’avenant. Légende ? « Self Made Man ». Tristesse abominable des dessins antisémites de Chaval, découverts bien plus tard. Se demander à quel état d’esprit correspond tout ça, à quel état des mœurs, quand (1968 ?, me dit un jour Sempé) les journaux ont eu le cœur de publier les dessins « muets » sans les assortir de la précaution humiliante : « sans légende ».

Enfances : à Précilhon, en Béarn, tous les matins dans les années 1950, l’auberge de tante Maria est dépositaire des onze exemplaires du journal pour le village. L’établissement n’a pas changé depuis le XVIIIe siècle. Si : l’électricité. Pas d’eau courante. Au cours de la matinée, en achetant du fil, du sel, des allumettes, une épingle à nourrice, six voisines viennent prendre leur prière du matin, puis deux enfants. Vers midi et quart, se succèdent les trois hommes qui rentrent des champs. Ils boivent un verre de rouge et feuillettent leur trésor de papier avant de l’embarquer. Tout le temps intermédiaire, nous nous installons, Maria, Félix son époux, Marthe leur fille, Pierre le gendre, et Jeannot mon cousin, chacun à sa table comme au Flore, chacun son journal en main. On ne se remet pas de cette gloire. On se hèle des nouvelles, on éclate de rire, on se signale des conseils, on bataille sur les résultats du Tour de France. C’est l’été.

Dans la ville au bord de l’Adour, à 25 lieues de là, l’oncle Eugène passe tous les soirs. Il boit le verre de vin que lui sert ma mère. Il vient lire le quotidien du soir que nous appelons la feuille de chou : Le Républicain du Sud-Ouest. A Bayonne, il y a quatre feuilles quotidiennes de ce calibre. Elles ont toutes disparu. Première pratique de la langue, déchiffrage, exercice de l’ironie, résignation sublime. Eugène lit pendant deux heures montre en main sans un mot. Tous les soirs, liturgiquement, il replie la double page du Républicain, le pose sur la table, range ses lunettes et disparaît sur l’immuable : « Il n’y a rien à lire dans ce putain de journal. »

Se méfier de ceux qui savent, de ceux qui ne lisent pas, se méfier des sempiternels esprits forts (Flaubert), inchangés, dominateurs, non dupes. Ne pas chercher à savoir. Aimer rire. Apprendre la colère du bonheur.


 
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