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Radio/Télé

La Colifata :

la radio des fous

par Marc Fernandez

A Buenos Aires, les fous sont des stars du micro. Depuis quinze ans, les patients d’un hôpital psychiatrique animent la Colifata, une radio différente. Cette thérapie par les ondes est suivie par plus de dix millions d’auditeurs. Reportage.

Samedi après-midi dans la cour du Borda, le plus grand hôpital psychiatrique d’Argentine, 1 200 lits. Une trentaine de personnes s’affairent sous les arbres. Une table de jardin, des chaises, des bancs, des fils électriques, des micros, des enceintes, une table de mixage. « Antenne dans quinze minutes », annonce une voix derrière une petite cabane.

Photos : Paolo Bevilacqua
Photos : Paolo Bevilacqua

C’est Alfredo Olivera qui parle. En 1991, alors étudiant en psychiatrie, il a l’idée incongrue de créer une radio avec ses patients. Contre l’avis de la direction de l’hôpital, qui le laisse pourtant faire. Quinze ans plus tard, LT 22 Radio La Colifata continue d’émettre chaque samedi sur le 100.1 de la FM de Buenos Aires, mais aussi en différé toute la semaine sur une quarantaine de radios du pays.

« Juliana, l’astrologue de l’équipe, pense être l’épouse de l’ex-international de football Gabriel Batistuta. »

« La Colifata signifie la folle en argot argentin, explique le psy de 40 ans. C’est une thérapie insolite, au carrefour du travail clinique et du travail social. » À quelques minutes du direct, rien n’est prêt. Les patients se pressent autour d’Alfredo, qui inscrit le conducteur sur un tableau. Chroniques, reportages et chansons vont se succéder au cours des cinq heures d’émission. Au programme du jour : revue de presse, poésie, musique, débat, sans oublier l’horoscope de Juliana, l’astrologue de l’équipe, qui pense être l’épouse de l’ex-international de football Gabriel Batistuta. Dans son coin, Miguel Angel se concentre, micro en main. C’est le présentateur officiel de La Colifata. Vétéran de la guerre des Malouines, brun, petit, visage marqué par les galères, il souffre de schizophrénie. Interné depuis une dizaine d’années, il prend son rôle très au sérieux. Après s’être renseigné pour savoir qui fait quoi, il lance l’émission.

Dès les premières notes du générique, d’autres patients du Borda arrivent d’un pas lent et s’installent autour du studio de fortune. La Colifata est l’attraction de la semaine pour ces malades au regard vague, gavés de médicaments. Alfredo est aux commandes. Il anime les débats, donne la parole aux uns et aux autres, improvise, modifie l’ordre des interventions : « Je ne suis pas qu’un artisan du son durant le direct, je reste avant tout un médecin face à ses patients. Il m’arrive d’interrompre une chronique ou un reportage qui fait réagir les malades, pour les faire parler. »

En quinze ans, La Colifata est devenue un véritable terrain d’expression, loin du simple phénomène de mode. Elle est reconnue par le public, une partie du monde médical et toute la communauté médiatique. Pour les Argentins, c’est un média comme les autres. Tout le monde la connaît et l’écoute, même si ce sont des fous derrière le micro. Les colifatos, ainsi appelle-t-on ces animateurs particuliers, obtiennent d’ailleurs des accréditations comme n’importe quel autre journaliste. Un envoyé spécial est par exemple présent dans la tribune de presse du stade de Boca Junior où il commente les matchs de football en direct. Parmi les invités, nombreux sont les artistes ou hommes politiques à se soumettre sans rechigner au jeu des questions.

« Ils aiment bien venir ici, raconte Eduardo, ex-interné souffrant de problèmes neurologiques et par ailleurs cyber-enquêteur de La Colifata. On réalise de bonnes interviews, on parle de tout. On est peut-être fous, mais on se donne les moyens d’être libres. » L’impact de la radio sur les patients est très positif. Près d’un tiers des colifatos ont été autorisés à quitter l’hôpital et à passer en traitement de jour. La radio participe activement à leur réinsertion. Elle permet d’atténuer leurs crises et leurs effets dévastateurs.

La preuve ? Les patients qui suivent un traitement de jour et continuent La Colifatane sont jamais réinternés, contrairement à ceux qui interrompent leur participation à la radio une fois dehors.

Ce succès surprend, même si l’Argentine, surnommée le « pays du divan », est considérée comme l’une des patries de la psychanalyse. À Buenos Aires, il existe un quartier appelé Villa Freud tant les cabinets de consultation y fourmillent. L’une des blagues les plus répandues : « Nous prendrons le thé quand la bonne sera rentrée de sa séance chez le psy. » Il n’empêche qu’ici aussi, le fou est le plus souvent considéré comme une honte, stigmatisé, moqué, déshumanisé. Si l’écoute de cette radio permet d’aider les malades, elle contribue également à faire tomber barrières et tabous. « Nous sommes bien sûr attentifs aux colifatos qui produisent des sons, affirme Alfredo Olivera, mais aussi à ceux qui les écoutent, nos auditeurs. Notre rôle n’est pas de les faire changer d’avis sur la folie, simplement de les faire réfléchir à ce sujet. »

« L’interactivité est l’un des piliers du projet, thérapie collective au service des patients... et des auditeurs. »

Une fois l’émission diffusée et enregistrée, Alfredo et son équipe d’une dizaine de personnes (psys, journalistes et éducateurs) montent les interventions des colifatos sous forme de microprogrammes de trois minutes, diffusés par les radios partenaires dans tout le pays. « Le montage fait partie intégrante du travail avec le patient, affirme le psy. Il s’agit d’une véritable “médiathérapie”. Le malade doit structurer sa pensée, écrire court et simple pour être compris du plus grand nombre. »

La nuit commence à tomber dans la cour du Borda, l’émission arrive presque à son terme. Dernière rubrique avant de rendre l’antenne : les questions des auditeurs. Les radios qui diffusent les microprogrammes constituent non seulement un amplificateur, mais aussi une véritable interface entre les fous derrière leurs micros et les gens « normaux » derrière leurs postes. Elles transmettent leurs réactions, leurs questions, les colifatos y répondent en direct. Cette interactivité est l’un des piliers du projet, thérapie collective par le truchement d’un média, au service des patients et des auditeurs.

Aujourd’hui, La Colifata s’exporte. Une trentaine de projets similaires, inspirés par la radio du Borda, ont vu le jour à travers le monde. Au point qu’on peut parler de « franchise Colifata » au Chili, en Uruguay, au Mexique, en Allemagne, en Espagne, en France. Citons par exemple Radio 180, animée par les patients du centre de santé mentale de Mantova en Italie, Radio Estación del Paraíso à Santiago du Chili, Radio Nikosia à Barcelone. En France, l’expérience est tentée à Roubaix depuis mars 2006 avec des patients des services psychiatriques du Nord-Pas-de-Calais.

Alfredo Olivera suit de près tous ces projets. Il a même conseillé et formé l’équipe de Radio Nikosia, passant plusieurs semaines à Barcelone avec elle. Le plus souvent, il suggère simplement que les équipes qui se lancent dans cette aventure s’inspirent de La Colifata, mais que chacune s’adapte aux besoins des patients, aux caractéristiques du pays et à son système de santé. Cette prolifération lui a donné l’idée d’organiser la première Rencontre mondiale Colifata, qui s’est déroulée du 30 mai au 4 juin derniers à Buenos Aires.

Son idée : réunir un maximum de colifatos argentins et étrangers pour une grande émission en direct. La Colifata n’est plus seulement une radio dans la cour d’un hôpital psychiatrique. Depuis peu, elle s’est muée en programme télévisé, diffusé une fois par mois sur la chaîne publique de Buenos Aires. Tournée dans la rue, Colifata TV est présentée par la mère d’un ex-interné et préparée par une dizaine de colifatos. « El Living de Stellita » (« Le Salon de Stellita ») rassemble plus de 200 000 téléspectateurs en moyenne.

Générique de fin. Cour du Borda, il est temps de ranger le matériel dans la petite cabane qui sert de remise. Tandis qu’Alfredo et quelques colifatos débranchent les micros, les autres patients regagnent leurs chambres en silence. La vie de l’asile reprend son cours, en attendant la prochaine émission. Tout à fait ce qu’avait imaginé Alfredo Olivera : « Une radio qui naît et qui meurt chaque samedi, mais aussi et surtout, une thérapie. »


 
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