Avec la sortie de votre dernier livre "Le Paradoxe amoureux", vous êtes présent dans tous les médias. Vous considérez-vous comme un intellectuel médiatique ?
Il n’est pas d’intellectuel connu qui ne soit médiatique d’une façon ou d’une autre ! Les médias sont un moyen de rendre public sa réflexion, son travail, sa pensée lesquels en démocratie relèvent de la persuasion et non de l’autorité. Et leur usage dans ce gigantesque brassage remonte aux philosophes du XVIIIe siècle, les premiers à utiliser les gazettes, l’opinion publique comme caisse de résonance, afin de diffuser leurs idées.
Même si les publications de l’époque ne touchaient qu’un petit nombre de gens mais qui formaient l’élite influente. Au xixe siècle, il y a eu profusion d’intellectuels médiatiques : Lamartine, Hugo, Vallès, Zola… Tous se sont servis des journaux pour défendre la cause de la justice, de la liberté. Sartre a donné un deuxième souffle à cette appellation dans la mesure où il a été lui-même journaliste, présent dans beaucoup d’organes de presse.
Quel est votre rapport quotidien avec les médias ? Je suis content de pouvoir m’en passer en vacances et de faire une sorte de cure de lecture. Dans le même temps, je deviens vite inquiet de ne plus les avoir à disposition. Comme si le train du monde filait à côté de vous sans que vous le voyiez. Vous êtes installé dans la béatitude un peu sotte de l’estivant alors que se produisent des choses extraordinaires que vous ignorez. Oui, le journal est aussi une drogue. Sauf que cette addiction se transforme très vite en saturation. J’aime dans le journalisme ce qui ressemble à de la littérature, les éditos brillants, les billets qui condensent en quelques lignes une idée forte. Ce qui est condamné à disparaître m’ennuie. Je conserve parfois la trace de faits divers, d’analyses, de reportages qui pourront servir ailleurs, pour un livre ou un article.
Les médias vous cataloguent le plus souvent comme un philosophe de droite, alors que vous vous réclamez de la gauche ? Comment vivez-vous cette contradiction ? D’autant mieux que les notions de droite et de gauche me paraissent de plus en plus confondues en chacun : on en fait une division religieuse alors qu’il s’agissait au départ d’une simple répartition géographique dans l’enceinte du parlement. En vérité, chaque citoyen français, s’il est honnête, est à la fois conservateur, libéral et progressiste, il trouve du bon dans chacune de ces traditions. Seul le dosage varie en chacun. Je continue à me revendiquer de la gauche car là sont mes amis, ma famille et l’on ne trahit pas sa famille à mon âge, même si l’on entretient avec elle des rapports houleux. Il faut rester à gauche pour la transformer de l’intérieur car elle et elle seule forme l’humus idéologique qui influence l’ensemble de la société. Si vous parlez depuis la droite, vous êtes inaudible, telle est la réalité sociologique de notre pays. Les attaques les plus violentes à mon égard datent de 1983 lors de la publication de mon livre « Le Sanglot de l’homme blanc ». J’étais le renégat à une époque où la figure du colonisé était un tabou absolu auquel il ne fallait pas toucher. J’en ai souffert. Aujourd’hui, je savoure mon triomphe, j’ai eu raison avant tout le monde. Les militants les plus bornés ont tendance à brandir l’anathème pour combler leur propre carence idéologique. Leur aveuglement se paye cash dans les urnes. Finalement, il y a un moment où le mot réactionnaire signifie complexe ou intelligent, celui qui ne pactise pas avec la bien-pensance. Il faut retourner l’insulte en compliment.
Vous signez, en 2003, une tribune dans Le Monde avec André Gluksmann et Romain Goupil, prenant parti pour l’intervention américaine en Irak. Vous y avez des mots très durs à l’égard des médias : hystérie, intoxication collective, ambiance quasi soviétique, couverture partisane de la guerre… Mon raisonnement était simple : il y avait une chance historique à saisir grâce à l’armée américaine, renverser une des pires dictatures au Moyen-Orient, qui avait causé la mort de près de deux millions de personnes. Exaspéré par l’atmosphère d’antiaméricanisme relayée par le gouvernement Chirac-Villepin, j’avais, dans un premier temps, contesté l’option pacifiste qui semblait considérer Georges W. Bush comme plus dangereux que Saddam Hussein. Peu après, avec Glucksmann et Goupil, on a décidé d’écrire un article en faveur du renversement du dictateur. Ma femme, de nombreux amis (dont Alain Finkielkraut) m’ont alors dit : attention, l’administration Bush est corrompue, incompétente. Je le savais, l’idéologie néoconservatrice n’était pas ma tasse de thé. Mais quand les troupes américaines sont entrées dans Bagdad, je me suis dit : on a eu raison. Georges W Bush a été malgré lui l’instrument d’une politique qui le dépasse. L’Amérique va faire avancer la démocratie au Proche-Orient à la manière dont les révolutionnaires français ont répandu la liberté en Europe après 1789. À l’époque, de très nombreux Français m’ont approuvé, même à gauche. Des responsables du PS dont je ne citerai pas les noms m’ont dit : bravo ! En même temps, je restais divisé. Ça a commencé à mal tourner à partir du mois d’août 2003 avec les erreurs commises, la dissolution de l’armée, l’impréparation, la méconnaissance du terrain. Pendant un an, j’ai été dans la position d’avoir à justifier une décision que je déplorais avoir prise. Notre tort : avoir surréagi à l’antiaméricanisme ambiant redoublé d’antisémitisme, au lieu de rester silencieux.
Vous regrettez ce texte ? Oui, je le regrette, même s’il y a plus de démocratie aujourd’hui à Bagdad que sous Saddam Hussein, même si les Kurdes se sentent quasi indépendants. Mais le coût humain de cette opération reste dissuasif, d’autant que les affrontements entre les trois communautés menacent toujours. Il n’y a pas d’histoire des catastrophes évitées, a dit Raymond Aron. Que se serait-il passé si Saddam Hussein était resté au pouvoir ? De longues années supplémentaires d’une dictature terrible plus une guerre civile probable à la mort du tyran, alimentée par l’Iran. Quoi qu’on fasse à cette époque, on avait tort, on était dans une double impasse. Si l’on se tenait du côté des Américains, on soutenait une action qui allait se révéler désastreuse et tragique en pertes humaines. Si l’on militait pour la paix, on se faisait complice du bourreau des Irakiens, on entérinait la barbarie du parti Baas qui allait probablement se maintenir au pouvoir pendant des années. Un an et demi après le début de l’intervention, j’ai écrit, dans Le Figaro un article intitulé « Un effroyable gâchis », dans lequel je fustigeais l’administration américaine qui avait raté une occasion historique. Aujourd’hui, l’Irak est l’exemple absolu de ce qu’il ne faudra plus faire. Henry Kissinger avait défini la seconde guerre du Golfe comme un exercice d’autoréassurance de la part des États-Unis : montrer au reste du monde qu’ils étaient les plus forts, mais choisir un adversaire suffisamment faible pour remporter une victoire militaire sans dommages. Résultat : cette expédition a surtout souligné la vulnérabilité de l’empire US empêtré aujourd’hui à Bagdad et à Kaboul dans deux conflits qu’il ne peut pas gagner. Mais cela ne périme en rien la pertinence du concept de droit d’ingérence : n’oublions pas notre effroyable passivité, d’abord en Croatie et en Bosnie, mais surtout au Rwanda où nous avons laissé mourir, en pleine connaissance de cause, près d’un million de Tutsis.
Vous avez écrit : « La télévision n’exige du spectateur qu’un acte de courage, mais qui est surhumain, c’est de l’éteindre. » Vous pensez vraiment que la télé est nuisible, qu’elle est une dépendance ? La télévision crée une addiction douce, un abrutissement plaisant. Son seul crime est de nous empêcher de faire autre chose, de lire, de sortir, parce qu’elle est une espèce de baby-sitteuse familiale, à l’usage des parents comme des enfants. Il se passe toujours quelque chose sur cinq cents chaînes ! On a l’impression que c’est le monde qui vit, bruisse de mille événements alors qu’on va s’endormir. Mais le zapping fait qu’on ne retient rien. On est victime d’une sorte d’indigestion oculaire, sauf quand on voit de temps en temps une bonne émission… Quand je me réveille la nuit, car je suis insomniaque, je me sers de la télévision comme d’un somnifère pour me rendormir. Et ça marche en général : je regarde un film d’horreur ou un film X. La répétition des mêmes mouvements, les copulations machinales, les situations terrifiantes finissent invariablement par m’assoupir, ce que je cherche. Le seul crime de la pornographie est sa médiocrité, son effroyable rabâchage. La télévision est la tisane des yeux et, comme la tisane, ses principales vertus sont soporifiques. D’ailleurs, dans les statistiques sur les pratiques culturelles des Français, elle tend à disparaître au profit de l’ordinateur. Le citoyen contemporain préfère organiser ses programmes plutôt que les subir.
Vous ne tenez pas de blog comme certains de vos confrères ? Pour moi, le blog serait une dévoration de temps. Beaucoup de mes amis en tiennent un, ce qui leur donne incontestablement une audience sur les événements littéraires ou politiques en cours. Dans mon travail, il y a un moment où ça s’arrête, où je me consacre à autre chose : aller boire un café, voir des amis, faire du sport, sortir. Se dire qu’après une journée de travail ou de lecture, il faut encore passer une heure à organiser son blog, à donner son avis sur tout. C’est l’un des péchés mignons de l’intellectuel, dont Valéry parlait, qui se veut un « expert en choses vagues ». Vous seriez étonnés du nombre d’événements sur lesquels je n’ai aucune opinion. Restons dans les domaines de notre compétence et, pour le reste, attendons des autres qu’ils nous éclairent pour nous prononcer.
Vous intervenez sur le tiers-monde, l’esclavage, la colonisation, le communautarisme, l’antiracisme, la sexualité. Vous revisitez les « mythes » de 68 ? Oui, j’ai décidé de revisiter les mythologies issues des années 1960 en montrant combien leurs messages libérateurs ont généré de nouveaux dogmatismes, de nouveaux diktats. Ce qui ne veut pas dire que je les récuse. Je les trie. Le paradoxe démocratique est le suivant : toutes les libertés que nous nous octroyons génèrent à leur tour de nouvelles contraintes intériorisées par l’individu au lieu d’être imposées par la société. La liberté qui devrait nous alléger nous alourdit, suscite de nouvelles charges qui pèsent très lourd sur les épaules de chacun. Si ce monde est devenu plus dur, c’est qu’il est devenu plus libre et que nous avons perdu en sécurité ce que nous avons gagné en autonomie. S’émanciper du collectif se paye très cher en termes psychiques. Dans la mesure où ces mythologies traversent à peu près tous mes centres d’intérêt, j’ai le sentiment que faire ce travail théorique stimule mon existence. Un peu comme une sorte d’autofiction théorique permanente. À travers ces thèmes des années 1960-1970, c’est tout l’idéal démocratique qu’il convient de réexaminer, ce que font d’ailleurs beaucoup d’autres intellectuels.
Dans « Le Sanglot de l’homme blanc », vous dénonciez la culpabilisation de l’Occident, accusé de tous les maux de la terre. Vous avez poursuivi avec « La tyrannie de la pénitence », essai sur le masochisme occidental. À votre avis, pourquoi l’histoire coloniale cristallise-t-elle à ce point l’opinion et les médias français ? La France a eu avec cette période un rapport d’embarras, contrairement aux États-Unis qui ont tendance à exhiber plus rapidement leurs crimes et à les dénoncer. Nous avons l’habitude de biaiser. Est-ce un héritage catholique, monarchique, est-ce parce que l’État détient le monopole de la vérité ? Notre gêne vis-à-vis du colonialisme est née avant tout de la guerre d’Algérie qui en est la pierre d’achoppement. Si l’on avait décolonisé l’Algérie, colonie de peuplement, comme on a décolonisé le Gabon ou le Sénégal par des accords et avec une sorte de cession de l’autorité, on en parlerait beaucoup moins aujourd’hui. La France a pratiqué le secret d’État, elle a dissimulé la torture, il y a eu les événements de Charonne, les ratonnades du 17 octobre 1961, tout cela couvert par le secret d’État. Cette ambiance délétère a favorisé un sentiment de culpabilité dans la gauche française, que j’ai moi-même partagé : songez qu’il a fallu attendre 1999 pour que la guerre d’Algérie soit reconnue comme telle par le Parlement ! Nous sommes dans cette impossibilité de regarder notre histoire en face. Cela dit, la mauvaise conscience traverse toute l’Europe de l’Ouest qui est le continent de la repentance. Pas simplement à cause du colonialisme, mais aussi à cause de Verdun, d’Auschwitz, de nos guerres civiles incessantes, de notre prospérité que nous attribuons à tort au pillage des pays pauvres, ce qui ne me semble pas tout à fait exact sur le plan économique. Ce continent est perclus de mauvaise conscience, ce qui explique sa faiblesse en comparaison des USA.
Comment en sortir ? D’abord reconnaître la souffrance des opprimés : plus j’étudie la repentance, plus je crois à l’importance des gestes symboliques. Ce qu’a fait Willy Brandt s’agenouillant au ghetto de Varsovie, ce qu’a fait De Klerk demandant pardon lorsqu’il a cédé le pouvoir à Mandela, ce n’est pas de la repentance, c’est de la haute politique. Dire les choses est une manière de reconnaître les torts infligés, d’alléger la dette morale… Voyez ce que dit Obama à Accra, au Ghana en 2009 : « Vous ne pouvez pas éternellement imputer vos malheurs à l’Amérique et à l’Europe, vous êtes désormais maîtres de votre destin quelle qu’ait été votre histoire dans le passé et vous êtes donc seuls responsables de ce qui vous arrive. » C’est une phrase très forte, une pensée juste qui met les anciens colonisés face à leurs responsabilités. Mais une fois reconnus nos crimes, il faut reconnaître aussi nos mérites : l’Occident n’a pas inventé l’esclavage, existant depuis des siècles en Afrique et en Orient, il a inventé l’abolition. Si l’Europe est aujourd’hui dans le monde le continent par excellence du droit et de la démocratie, c’est qu’elle a su regarder sa barbarie en face et la corriger. Que les Africains, les Russes, les Chinois, le monde arabo-musulman fassent de même ! Oublier cette seconde étape, c’est entretenir une vision hémiplégique de l’histoire.
Vous avez écrit dans une chronique : « Si Voltaire vivait aujourd’hui, il serait traîné devant les tribunaux par nos antiracistes intransigeants. » Sentez-vous monter une menace sur la liberté d’expression, notamment sur ces thèmes ? J’ai protesté à plusieurs reprises dans des articles et des livres contre l’assimilation de l’islam à une race puisqu’il englobe des hommes et des femmes de tous les continents. C’est pourquoi le mot d’islamophobie n’a aucun sens. Il n’y a pas de « bouddhaphobie ». On peut critiquer le dalai-lama, se moquer du Bouddha, on n’est pas raciste. Il n’y a pas de « christianophobie » : on a le droit de critiquer le christianisme, de se moquer du pape et de ses évêques, de juger la Bible infantile. On n’est pas raciste, on est juste anticlérical. On a donc également le droit de se moquer de l’islam. Mais le génie de Khomeiny et de ses séides en 1979 a été, face aux attaques des féministes américaines contre le port du voile, d’inventer un néologisme « islamophobie » calqué sur xénophobie. Et de dire : « Chaque fois que vous vous moquez d’un usage de l’islam, vous êtes en quelque sorte un raciste parce qu’un milliard d’hommes suivent ses enseignements. Nous attaquer, c’est bafouer nos croyances les plus intimes. » Le mot a fait fortune, il est employé partout — à droite comme à gauche — et le chef de l’État est, là-dessus, d’une légèreté confondante. Je rappelle que le terme de « judéophobie » ne concerne pas le judaïsme en tant que religion, critiquable comme toutes les autres, mais les Juifs en tant que peuple. Parler d’« islamophobie » est une manière de faire taire tous ceux, notamment au sein du monde musulman, qui voudraient remettre en question les dogmes dominants. C’est une machine à clore l’esprit d’examen des croyants les plus éclairés. Critiquer l’islam, ce n’est pas se montrer raciste envers les Arabes, les Malais ou les Indonésiens, c’est interroger un corps de croyances avec lequel on n’est pas d’accord. La pièce de Voltaire, « Mahomet », était un déguisement culturel pour se moquer de la royauté française. On y raillait le grand sultan pour mieux dénoncer la monarchie absolue et l’arbitraire royal. Cette pièce ne peut plus être jouée. Elle a, quelquefois, été montée en France, toujours sous protection policière parce qu’il y a eu des menaces d’organisations islamistes. Cette confusion de la religion et de la race me paraît fort préjudiciable. À quand le rétablissement du délit de blasphème, la sainte alliance des trois monothéismes pour que cesse toute espèce de discussion du Talmud, de la Bible et du Coran ? Ça en sera fini alors de l’esprit des Lumières.
Que pensez-vous de la faveur dont les thèses conspirationnistes jouissent dans les milieux artistiques : Bigard, Marion Cotillard, et récemment Mathieu Kassovitz sur le 11-Septembre ? Quand les intellectuels s’engagent, ils dérapent parfois gravement. Les artistes et les comédiens n’échappent pas à cette loi de l’égarement maximal. Voilà un autre paradoxe : plus l’information est libre, moins elle est crédible, plus on la pense manipulée par divers services secrets, la CIA, la DST, le FSB. Les comédiens se disent : « Nous ne sommes pas prisonniers des préjugés de la masse, nous sommes lucides, nous savons mieux que la plèbe des citoyens ordinaires. » Il y a un élitisme très fort du monde des acteurs ou des actrices, qu’ils soient de gauche ou d’extrême gauche. Que savent-ils que nous ne sachions pas ? Qu’Armstrong n’est jamais allé sur la Lune, que le 11-Septembre est un complot de l’administration Bush, que la guerre du Golfe n’a pas eu lieu, que Kennedy n’a pas été assassiné par qui l’on croit. On peut ainsi réécrire l’histoire entière. Il existe chez les artistes cette ambition à la fois narcissique et délicieuse d’être les gens les mieux payés, les mieux considérés de la société française et de passer pour des rebelles. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Ils ont le luxe, les égards, des cachets qui feraient rêver n’importe lequel d’entre nous, ils souhaitent y ajouter l’aura de l’insurgé, de qui refuse le conformisme. Ils se veulent à la fois Bill Gates et Che Guevara. L’aristocratie du parti du Bien, le cœur sur la main, l’invective à la bouche, des revenus de nantis…
Vous dénoncez la quête perpétuelle du bonheur comme nouvel ordre moral de l’Occident. Les médias vous semblent-ils participer de cette confusion ? Je cite dans mon dernier livre « Le paradoxe amoureux » l’exemple du magazine Elle qui titre dans un numéro de 1993 : « Êtes-vous une salope ? » L’étonnant, c’est qu’à cette question, toutes les rédactrices répondent par l’affirmative : « Évidemment je suis une salope, une sacrée chienne au lit, vous ne trouverez pas meilleure que moi sur la place de Paris. » Étonnant, quand même ! On a basculé dans un autre monde, celui du nouveau snobisme voluptueux : le mot qui désignait l’infamie suprême est devenu un titre de gloire. Plus drôle, le jour de la sortie du magazine, Jean-Pierre Elkabbach organise une émission autour de ce numéro. On lui passe une auditrice à laquelle il demande : « Et vous, madame, êtes-vous une salope ? », et elle répond « Hélas ! non » Ce qui était interdit est devenu obligatoire, ce qui ne se faisait pas doit se faire. Deux autres exemples : août 2008, Marie-Claire, magazine féministe s’il en est, publie un guide de la femme libérée. On y invite les lectrices de 18 à 60 ans à pratiquer le bondage, le triolisme, l’échangisme, la prostitution, le SM, en couple ou à plusieurs… Avec des adresses, des conseils, comme le ferait un magazine de consommateurs. L’été dernier, Psychologie Magazine a publié un numéro « Réveillez votre désir », plus soft, mais empli de conseils pratiques à l’endroit des couples. On nous y invite à consommer des framboises au lit, croquer du chocolat, se caresser l’un l’autre, beaucoup parler. Bon, ça ne mange pas de pain, si j’ose dire, mais ce type de gros titre manifeste une véritable panique de notre temps : et si tout à coup le désir allait s’enfuir ? Du temps de nos parents, il était l’ennemi qu’il fallait contrôler. Les pulsions n’étaient admises que dans les liens du mariage et sous la double tutelle du médecin et du conseiller conjugal, voire du prêtre lorsqu’on était croyant. Aujourd’hui, notre vraie terreur est la panne de la libido, la banqueroute érotique. Tous les médias, féminins et masculins, nous disent « il faut y aller les gars, il ne s’agit pas de dormir ». Là encore, la vieille obsession libérale du rentable est à l’œuvre. Il ne faut pas mollir — dans tous les sens du terme — car la sexualité fait partie de la panoplie sociale, des signes extérieurs de richesse. Il faut assurer. C’est le taylorisme érotique, le stakhanovisme des organes.
Adieu le « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave » de 1968 ? Le mot d’ordre se voulait libertaire, il était en réalité publicitaire : c’était l’idéal de la marchandise, de l’Internet et du monde médiatique. La vie amoureuse suppose des retards, des attentes, des maturations ; il n’y a que dans l’univers du supermarché que nous pouvons nous servir à tout instant, faire main basse sur toutes choses, obtenir ce que nous désirons. Voyez la formidable invention du crédit au milieu du xxe siècle qui supprime tout intervalle entre un désir et sa satisfaction et déclare : cet objet que tu désires, il est à toi tout de suite. Désormais, être frustré est un crime, être satisfait un droit. Les situationnistes, héritiers eux-mêmes des surréalistes, en émettant ce mot d’ordre qui nous ravissait à l’époque, préparaient sans le savoir la voie à un capitalisme déchaîné. L’idéal d’une vie intense permanente, d’une vie sur les cimes où le quotidien ne serait rien d’autre que la reproduction d’une extase permanente, assujettit l’existence au principe du rendement qui est celui de la finance ou de l’industrie. En croyant récuser les mots d’ordre de la bourgeoisie dominante, un certain gauchisme a étendu le mode de vie capitaliste à tous les secteurs. Contre cet hédonisme de marché, il faut réhabiliter les climats tempérés du sentiment et rendre toute sa place à une notion que les révolutionnaires et les entrepreneurs ont toujours méprisée : la vulnérabilité humaine. n

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