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A contre-courant

Carte blanche à Edwy Plenel :

"La terreur médiatique"

Roland Barthes recommandait de vivre la publicité « comme une citation, non comme une fatalité ». Faisant le constat, toujours actuel, que, très souvent, règne « dans l’imagination publicitaire un conformisme tout entier soumis aux modèles issus d’une sorte de vulgate de la culture », il ne versait pas pour autant dans une dénonciation grossière, lui préférant la traque subtile de la duplicité de son langage. Sa force, soulignait-il, c’est de raconter autre chose sous couvert de son apparente franchise marchande. Symbole de cette aliénation que l’auteur de « Mythologies » n’a cessé de percer à jour, elle naturalise des préjugés, convertit de l’idéologie en évidence, transforme le conformisme en liberté, la soumission en adhésion, la domination en éternité, le tout par une efficace opération de dessaisissement du réel.

Voici donc un publicitaire qui s’inquiète. Aux détracteurs de l’horreur économique, qu’il abhorre d’évidence, il oppose la vraie menace qu’il a su distinguer : la terreur médiatique. C’est à l’article « Médias » d’une sorte de dictionnaire dont il est l’auteur, vade-mecum en cent mots de son métier et de ce qui lui tient, lui, de sésame, « la communication », ce vieil adversaire des travailleurs de l’information. L’article est bref et ses références sont maigres, pour ne pas dire pauvres. On passe, dans la même phrase, de La Gazette de Renaudot à l’actuelle révolution industrielle qui bouleverse nos professions pour, sans transition, imputer aux médias quelques-unes des pires catastrophes du siècle passé. Citation, qui a la musique d’un sermon de salon : « Instruments incontestables de progrès et de liberté, ils peuvent être aussi vecteurs d’une propagande politique et idéologique - la prise de pouvoir d’Hitler ou plus récemment la dictature en Irak, au Cambodge, au Chili en sont de tristes illustrations. »

Il faut donc surveiller de près les médias, les rappeler à leur responsabilité, veiller à leur éthique, insiste notre auteur, avant de lâcher sa prophétie : « Avec le Net, les jeux vidéo, les blogs, la téléphonie mobile, on assiste à un véritable “1789 des médias et de la publicité”... Veillons à ce que cela ne soit pas suivi d’un 1793. » La terreur, donc. Ces lignes sont françaises et récentes : elles ont été publiées dans notre pays en mars 2006. On les lit et on se pince d’incrédulité. En guise de terreur à venir, ne serait-ce pas plutôt la grande normalisation médiatique, l’argument économique servant une politique active d’assagissement et d’uniformisation, réduisant les poches réfractaires, faites de distance et d’indépendance ? L’auteur n’a pourtant pas l’excuse de la méconnaissance : certes mondial - à la quatrième place, derrière deux américains et un anglais -, le groupe que dirige Maurice Lévy, Publicis, est toujours au cœur des stratégies médiatiques françaises. Par exemple, il connaît parfaitement, à travers leurs régies auxquelles il est associé, les situations des deux quotidiens nationaux indépendants dont l’exception a été récemment réduite - Le Monde et Libération.

Déniché dans un « Que sais-je ? » (« Les 100 mots de la communication », PUF, 2006), c’est-à-dire une « collection encyclopédique » supposée délivrer des savoirs plutôt que des croyances, ce déni de réalité est bavard comme un lapsus. Prophétie autoréalisatrice, il ne dit pas ce qui est, mais ce qui doit être : mise en ordre, fin des incontrôlables. La hiérarchie de l’énoncé - les graves dangers d’une liberté plutôt que la défense farouche de son indépendance - diffère d’autres passages de l’opuscule où d’optimistes mensonges deviennent des vérités révélées : « Rien n’est plus honnête que la publicité » ; « La publicité est à l’opposé de la propagande ». On comprend mieux de quoi il retourne quand on lit, dans L’Express du 13 juillet 2006, le lamento idéologique de Maurice Lévy sur la France, ses « rigidités sociales », ses impôts trop lourds, ses habitants qui ne travaillent pas assez. C’est sans doute ce que se disent les capitaux internationaux qui n’ont jamais autant investi dans notre pays...

La terreur médiatique à venir reste une hypothèse, tandis que cette irréalité bien-pensante est déjà de ce monde. Or un monde dessaisi du réel a de quoi terrifier, tant nous n’aurions plus prise sur lui. Parmi d’autres vertus démocratiques, le journalisme de qualité peut lui faire obstacle. Et c’est bien pourquoi la réelle crise économique de la presse est utilisée comme prétexte à sa normalisation éditoriale.


 
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