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Décryptage

Mexique :

La tradition, ici, est de frapper le journaliste avec une planche de bois.

par Anne Vigna

À la frontière mexicaine, au sud du Texas, les narcotraficants imposent leur loi au médias. Depuis 2000, une cinquantaine de journalistes ont été tués au Mexique. Ce qui conduit ceux qui restent à adopter quelques règles de conduite fondamentales. Enquête.

Au Tamaulipas, État du Mexique ouvert sur l’océan Atlantique, les mots « cartel », « crime organisé », « exécution », « narcotrafic » sont bannis du vocabulaire des journalistes. Pour évoquer le cartel du Golfe, qui regroupe les narcotrafiquants de la région, dans les journaux comme dans les cafés, on parle généralement de « la Compagnie ». Et cette Compagnie utilise la presse du Tamaulipas comme agence de communication sous le regard parfois bienveillant des autorités. À Ciudad Victoria (300 000 habitants), capitale administrative du Tamaulipas, et à Reynosa (600 000 habitants), sa plus grande ville, des patrons de presse et des journalistes n’ont accepté de témoigner que sous couvert d’anonymat. Il faut dire que les narcotrafiquants surveillent de très près tout ce qui se publie à leur sujet. Un reporter local raconte : « Dès qu’un article leur déplaît, par exemple sur un portail Internet d’information, ils te contactent dans l’heure qui suit : “Je t’appelle de la part de la Compagnie. Cet article, tu l’enlèves.” On n’a pas le choix, il faut s’exécuter illico. Leur capacité de réaction est assez troublante. On se demande même si ce ne sont pas les services du gouvernement qui les préviennent… » Dans certains cas, les narcotrafiquants interviennent avant même qu’une ligne n’ait été écrite : « L’année dernière, une mutinerie a fait vingt et un morts dans la prison de Reynosa. Au Tamaulipas, personne n’en a parlé, alors qu’à Mexico, l’événement était connu. Quand ils ne veulent pas que l’information sorte dans la région, les narcos appellent certains journalistes qui se chargent de transmettre la consigne à tout le monde. Et je peux vous garantir qu’elle est respectée. Personne ne s’amuse à désobéir à un ordre, sinon c’est la punition garantie, voire la mort. Bien sûr, ils ne peuvent empêcher que l’information sorte à Mexico, mais ce qui leur importe le plus, c’est qu’elle ne soit pas diffusée ici. » Tout le monde connaît les règles et sait qu’il faut les respecter : « Lorsque l’armée détient des trafiquants, il ne faut publier ni les noms des détenus, ni leur origine. Surtout s’ils font partie du cartel. Nous devons les décrire le moins possible, utiliser des termes comme “civil en armes” ou “personne de mauvaise réputation”, mais surtout ne jamais dire qu’il s’agit d’un “narcotrafiquant” ou évoquer sa famille. » « Lors de l’arrestation du Hummer [big boss de Reynosa], raconte un autre journaliste, nous avons pu suivre la tentative des narcos pour le sortir des mains de l’armée. Ils ont essayé de bloquer l’aéroport afin que l’avion qui devait l’emmener à Mexico ne décolle pas. Nous avons raconté le bouclage de l’aéroport, mais en feignant de ne pas connaître le détenu. Ce n’est que quand l’identité du capo était à la une de tous les médias nationaux, et que toute la population locale le savait déjà, que nous avons eu l’autorisation de dire que c’était bien le Hummer. »

L’armée, elle, estime que, trop souvent, ses actions contre le narcotrafic ne sont pas connues du public : « Plusieurs fois, nous confie un rédacteur en chef, le commandant de la zone a déploré que nous ne parlions pas des chargements de drogue confisqués. Le jour de la détention d’un important capo, il m’a dit : “Cette fois, vous allez en parler quand même.” Je lui ai répondu : “Si vous mettez une escorte à ma disposition, et une autre pour ma famille, je veux bien l’écrire.” Je ne veux pas risquer la vie des miens, et je n’ai pas honte de le dire à tous mes journalistes : entre sécurité et information, nous choisissons la sécurité. » Pourtant, le dialogue entre médias et narcotrafiquants est ininterrompu : « Dans presque chaque média au Tamaulipas, il y a un journaliste qui travaille pour eux. Tous les directeurs vous diront qu’ils préfèrent avoir, dans leur journal, une taupe qui les informe au moindre faux pas. C’est triste, c’est grave, mais c’est ainsi. » Ce réseau permet ainsi aux narcos de prévenir les journalistes de ce qu’il faut et ne faut pas publier : « Quand il y a une fusillade quelque part, et qu’ils veulent qu’on en parle, l’information ne tarde pas à venir à nos oreilles, explique un correspondant.

Ce sont souvent les journalistes des faits divers qui sont les premiers prévenus et chargés de prévenir les autres. Ce qui nous semble toujours étrange, c’est que, dans ces cas-là, la police judiciaire déjà sur place attend qu’on arrive. Et elle nous laisse prendre des photos en totale liberté, avant de ramasser les corps. Alors qu’en règle générale, il est difficile de prendre ne serait-ce qu’une photo des corps recouverts d’un drap. Je ne sais pas ce qu’on doit en conclure, sinon qu’eux aussi reçoivent les mêmes consignes. »

De leur côté, les journalistes peuvent également s’adresser aux narcotrafiquants. Par exemple, pour venir en aide à un de leurs collègues : « Quand les narcos ne sont pas contents d’un de nos articles, ils nous en avisent une première fois. Si pour une raison ou pour une autre, ils estiment que l’on n’a pas obéi, ils passent aux sanctions. Nous sommes séquestrés et frappés pendant des heures, parfois très violemment. Ici, la tradition est de frapper le journaliste avec une planche de bois… Il y a toujours un risque que cela tourne mal. Quand nous apprenons qu’un de nos collègues est aux mains des narcos, nous les appelons, toujours par le biais de certains confrères, pour leur demander de le relâcher et surtout pour les supplier de le laisser en vie. » En aucun cas, un journaliste ne va dénoncer une agression auprès des autorités compétentes. Ce serait, d’après eux, courir des risques inutiles. « Dénoncer  ? Mais à qui d’abord  ? Il faut bien comprendre que les autorités, comme la presse, sont infiltrées, confie un pigiste. Un exemple : la première fois que j’ai été menacé pour un article, pourtant écrit pour un journal national, c’est un commandant de la police qui m’a fait passer le mot. Quand je l’ai vu, je croyais qu’il était du côté des forces de l’ordre, mais à sa droite, il y avait un capo. Dans mon article, je parlais de sa famille, ce qu’il ne faut surtout pas faire… Les deux hommes m’ont transmis le message et je me suis enfui de la ville pendant trois mois. » Les journalistes ont établi quelques règles fondamentales : « La première chose que nous faisons, surtout ici à la frontière, explique l’un d’entre eux, c’est de former les nouveaux, pour qu’ils soient bien au courant de la situation et ne cherchent pas à jouer au plus malin, ce que l’on veut faire lorsque l’on débute. Il est extrêmement frustrant pour un journaliste de se faire dicter sa conduite par les narcos. Mais si tu ne l’acceptes pas, il vaut mieux changer de métier, sinon tu finis dans un cercueil. L’autre mesure de protection, c’est de ne pas signer de ton nom. D’ailleurs, le journaliste le plus connu du Tamaulipas s’appelle “Staff” ou “Rédaction”. Pseudo qui signe la majorité des papiers. Les journalistes de radio et de télévision ne peuvent évidemment pas y recourir et doivent se montrer encore plus prudents. »

Quand on leur demande si leurs lecteurs sont conscients des non-dits de la presse, la réponse est unanime : « Oui, bien sûr, sans l’ombre d’un doute. » L’un d’eux explique : « La population se rend bien compte qu’on n’enquête plus sur rien, alors que nous détenons des informations très importantes, qui la concernent. » Un autre analyse : « Outre la drogue, la plupart des trafics sont désormais gérés par les narcos : migrants, essence, DVD, auxquels s’ajoutent le racket des entreprises, les kidnappings express, etc. Les narcos deviennent par ailleurs, au vu et au su de tous, les patrons de l’économie légale : ce sont eux qui dirigent les entreprises de transport, les taxis ou qui contrôlent le tourisme. Mais nous ne pouvons pas en parler… » Cette mainmise sur la presse locale est propre au cartel du Golfe. Elle ne se retrouve pas au Sinaloa (ouest du Mexique) ou à Tijuana (pointe nord-ouest du pays). Les hommes du cartel du Golfe sont, dans leur grande majorité, d’anciens militaires des bataillons d’élite de l’armée mexicaine, les Groupes aéromobiles des forces spéciales de sécurité (Gafes). C’est là qu’ils ont été formés aux stratégies de communication.

Nous avons demandé une entrevue avec les responsables de la Commission régionale des droits de l’homme, à Ciudad Victoria, capitale administrative du Tamaulipas. Cet organisme est chargé de s’occuper des atteintes à la liberté de la presse. Nous avons été reçus par trois hommes, qui sont arrivés les mains dans les poches malgré nos échanges d’e-mails où nous insistions pour avoir des informations précises et les documents les étayant. Seul l’un d’entre eux, le secrétaire technique José Martin Garcia Martinez, a accepté de s’exprimer. Sur les dix cas de journalistes assassinés au Tamaulipas entre 2000 et 2008, une seule plainte, reconnaît-il, a été déposée, par la femme de Roberto Mora Garcia, directeur du journal El Mañana, assassiné en 2004. La Commis­sion avait alors émis une recommandation exhortant le ministère de la Justice à poursuivre l’enquête coûte que coûte. Marti­nez estime que la recommandation a été prise en compte puisque, nous dit-il, « un présumé coupable a été détenu ». Sauf que ce présumé coupable, Mario Medina Vasquez, a été assassiné en prison, vingt-quatre heures après son arrestation. À la question : « Comment qualifiez-vous la situation en matière de la liberté d’expression dans l’État du Tamaulipas  ? », le fonctionnaire répond : « La situation est bonne. C’est très rare que nous recevions une plainte. Je rencontre tout le temps les journalistes et je crois que, s’ils se sentaient menacés, ils m’en feraient part. Jamais ils ne m’ont confié qu’ils étaient sous pression. J’estime que nous n’avons pas d’indicateurs qui nous permettraient de dire que la situation est mauvaise. » 

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