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Carte blanche

Carte blanche à Alain Rémond :

"La vitessologie, vite fait"

« J’ai lu “Guerre et Paix” en lecture rapide, disait Woody Allen. Ça se passe en Russie. » Je viens de lire en lecture très rapide un livre qui s’appelle « Quand la vitesse change le monde » (Editions Apogée). Ça se passe partout. L’auteur, Jean Ollivro, est un spécialiste de la vitesse. Il plaide pour une nouvelle discipline : la « vitessologie ». Autant dire que j’ai fait de la « vitessologie » appliquée en lisant son livre : j’ai lu des bouts par-ci, par-là et par-là, par-ci. Suffisamment, en tout cas, pour en ressortir à la fois passionné et épouvanté.

Sa thèse, c’est qu’on assiste aujourd’hui à une « accélération de l’accélération » : non seulement on va de plus en plus vite, mais la vitesse à laquelle on va de plus en plus vite va elle-même de plus en plus vite. Plus tu pédales moins vite, moins t’avances davantage, disait un dicton de mon enfance. C’était un dicton du temps d’avant, celui de la lenteur pour tous. Aujourd’hui, plus tu pédales plus vite, plus tu veux aller encore plus vite. Et plus, effectivement, ça va plus vite.

De quelle vitesse parle-t-il ? La « vitesse mécanique », d’abord. C’est-à-dire celle des moyens de transport (le chariot, la calèche, puis le train, l’auto, l’avion...) Des origines de l’humanité jusqu’au milieu du xixe siècle, rappelle l’auteur, l’homme s’est toujours déplacé à des vitesses comparables, autour de un mètre par seconde. Et tout d’un coup, vraoum ! Les records de vitesse tombent les uns après les autres. En quelques dizaines d’années, le monde devient un village. Mais aussi la vitesse de l’information et des télécommunications. Et, surtout, des technologies interactives (Internet et tout le bazar). Tout se compresse : les distances comme le temps (où l’on voit que la « vitessologie » vient en droite ligne d’Einstein, combinant le temps et l’espace et vice versa). Exemple d’accélération spatio-temporelle : « Alors que l’invention des téléphones portables ne date que d’une quinzaine d’années, 2,3 milliards d’êtres humains disposent aujourd’hui d’un mobile qui est parfois assimilable à un ordinateur multifonctions. » Quant à ce qu’on appelle les nouvelles technologies d’information et de communication (Internet, MP3, carte à puce, GPS, portable, clé USB...), elles ont pour fonction d’accélérer les opérations les plus communes. Et, accessoirement, de nous suivre à la trace dans tous nos gestes, nos déplacements. Tous fichés, tous pistés ! Mais il ne faut pas trop le répéter. Ça gâcherait le plaisir grisant de la vitesse.

illustration : Virginie Fauré
illustration : Virginie Fauré

Evidemment, on ne voit pas trop pourquoi ça s’arrêterait. Ni même pourquoi ça se ralentirait. Fonce, Alphonse, roule, Raoul ! comme disait Belmondo dans « A bout de souffle ». C’est fascinant. C’est merveilleux. C’est vertigineux. C’est paniquant. « C’est quand qu’on va où ? », chantait Renaud. La réponse est : immédiatement. Et plus vite que ça ! Quant à savoir où, c’est une autre affaire. En tout cas, on y va, l’œil rivé sur l’écran de notre mobile, zappant de la télé aux SMS, des mails aux sites Internet. Comme d’autres, jadis, allaient confiants vers un avenir radieux.

Mais la « vitessologie » ne s’arrête pas là. Son champ d’application est immense, de l’obsession de l’info en continu à l’idéologie de l’urgence, en passant par l’obligation de la rentabilité immédiate, le culte de la performance ou la course à la consommation. Etre partout, aller vite et vivre dans l’instant : tel est, conclut l’auteur, le credo de l’époque. La nôtre, faut-il le rappeler. Autour de mai 68, de jeunes maos scandaient : « Ce que nous voulons ? Tout ! » Aujourd’hui, c’est : tout, tout de suite ! Vraoum !

Bon, maintenant, ce que je devrais peut-être faire, c’est lire ce livre tranquillement, à très petite vitesse. Ça me ferait peut-être moins peur.

Alain Rémond

Dernier ouvrage paru : « Je marche au bras du temps » aux éditions du Seuil, janvier 2006.


 
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