Tout jeune héritier de la petite entreprise d’édition paternelle, Axel Cäsar Springer (1912-1985) a l’ambition de créer un nouveau type de journal : prêt-à-lire et prêt-à-consommer. Il voit le Bild comme une sorte de « télévision imprimée ».
Et de fait, son journal anticipe intelligemment certaines évolutions dictées par la télévision — qui a commencé à émettre deux ans auparavant. Pourtant, le début de l’aventure connaît quelques ratés. Les photos sulfureuses, les ragots et autres horoscopes ne suffisent pas à convaincre. Résultat : le premier tirage du Bild — 445 000 exemplaires au prix de 10 pfennigs (5 centimes d’euros) — est réduit de moitié six mois plus tard. Le nouveau journal prend l’allure d’un échec dispendieux.
Atypique, Bild ne suit pas les standards de l’époque. Le système d’abonnement classique s’avère bien trop coûteux. Il choisit donc la diffusion par l’intermédiaire de kiosquiers et de pompistes. Ce mode de distribution a fait ses preuves puisqu’il fonctionne encore avec des boulangeries, des supermarchés et divers commerces. On a même vu les McDonald’s s’y essayer…
Rudolf Michael, premier rédacteur en chef du Bild, remet le journal sur les rails. Avec un peu de politique et une grande manchette — qui reste aujourd’hui l’une de ses marques de fabrique —, il donne plus de place à l’écrit qui, jusqu’alors, se limitait aux légendes ou aux titres des photos publiées. Et ça marche : au premier semestre 1953, la diffusion remonte à 600 000 exemplaires quotidiens, pour atteindre 1,2 million à la fin de l’année. Le Bild est devenu le premier journal outre-Rhin. Et le restera.
Le Bild grandit en même temps que le pays se redresse, sous les railleries des intellectuels et des classes sociales aisées. Bien qu’appartenant lui-même à la bourgeoisie, Springer n’en a cure et se targue de défendre Monsieur Tout-le-Monde. En réalité, le Bild n’est qu’un prétexte pour se lancer dans des aventures plus ambitieuses. Comme l’acquisition du journal conservateur Die Welt en 1953. Un demi-siècle plus tard, Die Welt est encore là et dépend toujours de son « petit frère au carré rouge ».
À la fin des années 1950, la diffusion de Bild s’élève à plus de 3 millions d’exemplaires. Pendant les années 1960, il opère un tournant politique et adopte un discours de plus en plus conservateur. Celui de Springer. C’est en juin 1964 que Bild exerce pour la première fois son influence sur la politique allemande. Avec un titre provocateur, il n’hésite pas à rappeler les parlementaires partis en vacances pour voter une loi contre la hausse des prix des appels téléphoniques. Le Parlement s’exécute et plafonne les tarifs. Bild en gardera l’image de défenseur du petit peuple — de la baisse des impôts au prix du carburant.
Mais sa dimension politique prend toute sa mesure avec le mouvement estudiantin de la fin des années 1960. Sa couverture des événements crée en effet un climat de haine et de violence. En juin 1967, des manifestations contre la visite du shah d’Iran à Berlin dégénèrent et un étudiant est tué d’une balle par la police. Le jour suivant, Bild désigne à tort des meneurs qui menacent de riposter. Il les accuse d’employer « des méthodes SA ». Le 11 avril 1968, le journal fait sa une sur le leader de l’extrême gauche estudiantine sous le titre « Rudi Dutschke – ennemi n° 1 de l’Allemagne ».
Dutschke est grièvement blessé le jour même par Josef Bachmann, fidèle lecteur du quotidien. Cet attentat entraîne d’importantes manifestations à Berlin-Ouest et quelques intellectuels comme Theodor Adorno, Heinrich Böll et Alexandre Mitscherlich saisissent l’occasion pour lancer un débat sur l’influence de l’empire Springer et sa « manipulation » de la presse. C’est la fin de l’état de grâce ; sa diffusion baisse de plus d’un million d’exemplaires.
Pendant les années 1970, son nouveau rédacteur en chef, Günter Prinz, mise sur un mélange de politique, de sexe et de services pour donner un nouveau souffle au journal. Il y ajoute également nombre d’éditions locales qui font grimper la diffusion à 4 millions d’exemplaires par jour, et atteindra même les 5 millions en 1982. Pourtant, les méthodes d’investigation et de reportage du journal, basées sur de grossières manipulations, sont largement controversées et dénoncées. Durant toutes les années 1980, le Bild fait profil bas et met en sourdine ses opinions politiques, tout en restant proche du chancelier conservateur Helmut Kohl. Si le journal conquiert rapidement l’Allemagne de l’Est après la chute du Mur en 1989, il a aujourd’hui perdu un peu de sa force : la diffusion, qui n’était jamais descendue sous les 4 millions d’exemplaires dans les années 1990, baisse régulièrement. Elle n’atteint plus « que » 3,5 millions d’exemplaires au premier trimestre 2007. Quant à Bild am Sonntag (BamS), l’édition du dimanche fondée en 1956, il vend à 2,04 millions d’exemplaires.
Ancien de Die Welt, l’actuel rédacteur en chef du Bild, Kai Diekmann, en poste depuis 2001, compte beaucoup sur le show-business et le people pour faire remonter les ventes. Il a notamment souscrit des contrats exclusifs avec des personnalités telles que Dieter Bohlen, figure emblématique et quelque peu excentrique du jury de la version allemande de « la Nouvelle Star », qui fait régulièrement la une. À 44 ans, on dit de Kai Diekmann qu’il est un catholique très pratiquant. Il semble d’ailleurs fier de son titre, « Wir sind Papst » (« Nous sommes Pape »), trouvé à l’occasion de l’accession du cardinal Josef Ratzinger sur le trône de Saint-Pierre. Ne nous y trompons pas, religion ne veut pas dire morale. Au tableau d’honneur du « Deutsche Presserat », le bureau des réclamations de la presse allemande, le Bild occupe toujours la première place.
La baisse de la diffusion remet d’ailleurs en question le principe de « peopolisation ». Et Diekmann est critiqué au sein du groupe Springer. Son président, Mathias Döpfner, a d’ailleurs admis ne pas être « pleinement satisfait » du journal, phrase souvent prononcée par Axel Springer lui-même qui a avoué avoir parfois « souffert comme un chien » en lisant son quotidien. Mais le groupe a toujours besoin des revenus qu’il génère, notamment dans ses déclinaisons (Auto Bild, Bild der Frau, Computer Bild) qui battent des records de diffusion dans leurs domaines. Selon la rumeur, le Bild pourrait quitter ses locaux de Hambourg pour ceux du quartier général d’Axel Springer à Berlin en 2008 afin que le groupe puisse garder un œil sur son rédacteur en chef.
Si la politique est moins présente dans le journal, son influence est loin d’être négligeable. Le chancelier Gerhard Schröder affirmait qu’il n’avait besoin que de « Bild, BamS et la télé » pour faire passer ses messages aux Allemands. Il a probablement été le seul politicien de gauche toléré par le journal. Pour nombre d’hommes politiques et de journalistes, le Bild est devenu le « Leitmedium », ce média qui a la cote auprès de la petite république berlinoise, rôle autrefois réservé au magazine Spiegel ou à des publications de qualité telles que le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) ou le Süddeutsche Zeitung.
« Schröder a annoncé en 2004 qu’il n’accorderait plus d’intervew au Bild...Promesse qu’il n’a pas tenue très longtemps. »
Schröder fit même engager une de ses plumes comme porte-parole de son gouvernement. Pour peu de temps il est vrai. Outre ses critiques acerbes contre les réformes économiques du chancelier, le Bild a lancé une campagne durant les deux gouvernements de coalition, de 1998 à 2005, à l’encontre des ministres des Affaires étrangères, Joschka Fischer, et de l’Environnement, Jürgen Trittin. Sans jamais prouver aucune des allégations avancées. Schröder a même annoncé en 2004 qu’il ne lui accorderait plus d’interview… Promesse qu’il n’a pas tenue très longtemps.
Le Bild se targue de continuer à « défendre le peuple » en dénonçant par exemple la supposée corruption dans les milieux d’affaires et en politique. Pourtant, les vrais scandales, comme ceux de Volkswagen ou Siemens, intéressent peu le journal, qui se concentre davantage sur les détournements de miles par les hommes politiques pour leurs vacances.
Le Bild est également très actif dans la dénonciation de la gestion du système social allemand. Quand « Florida Rolf », chômeur allemand qui vit aux États-Unis, se sert des failles du système pour recevoir ses allocations, le Bild attaque le gouvernement Schröder et le somme de changer la loi immédiatement. Les exemples de ce genre restent pourtant anecdotiques.
« Le Bild n’hésite pas à utiliser le langage familier ou à inventer des mots qui, pour certains, sont entrés dans le langage courant. »
Alors que la majorité de la presse « de qualité » le fuyait dans les années 1990, le Bild a réussi à renouer avec elle, et leurs relations se sont progressivement améliorées. Frank Schirrmacher, l’un des rédacteurs en chef de la FAZ, y voit ses livres régulièrement chroniqués. Cela lui assure des millions de lecteurs potentiels et la publicité nécessaire pour occuper la tête des meilleures ventes. Le rédacteur en chef du Spiegel, Stefan Aust, s’est associé au Bild et à la FAZ pour mener une campagne contre la réforme de l’orthographe en 2002. Même le Tageszeitung (TAZ), journal de gauche pour lequel je travaille, a invité Kai Diekmann, rédacteur en chef de son « frère ennemi », à signer dans ses colonnes pour fêter ses 25 ans en 2003.
Aujourd’hui, le Bild possède une édition nationale et trente-deux régionales. Presque toutes les grandes villes allemandes ont la leur. Selon les chiffres d’Axel Springer, il est lu en moyenne par 11,82 millions de personnes — à 62 % des hommes —, dont seulement 4 % ont l’équivalent du baccalauréat. L’écriture du Bild est d’ailleurs assez représentative de son lectorat. Comme dans beaucoup de tabloïds, les phrases sont courtes et la syntaxe simple. Le Bild n’hésite pas à utiliser le langage familier ou à inventer des mots qui, pour certains, sont entrés dans le langage courant.
Dès 1991, Springer a affiché sa volonté d’exporter le modèle de son journal. Mais Claro, le Bild espagnol, a dû fermer ses portes après seulement quelques mois d’existence. Il a fallu douze ans avant que Springer ne retente l’expérience en Pologne. Fakt, créé en octobre 2003, est en tête des ventes et tire entre 500 000 et 600 000 exemplaires par jour. Kai Diekmann s’est personnellement impliqué dans cette aventure entre Berlin et Varsovie, et en a supervisé le lancement. Il faut également citer Dziennik, lancé en 2006 et que Springer a voulu comme une réplique de Die Welt en Pologne.
Enfin, une quarantaine de journalistes ont planché pendant plusieurs mois sur une version du Bild « à la française ». Le journal devait être mis en circulation à la fin de l’année. Mais dans un communiqué laconique du 5 juillet dernier, le groupe de presse allemand a annoncé qu’il renonçait à son projet. « Plus de risques que de chances », a justifié un porte-parole du groupe. Le projet qui effrayait tant la presse française a fait long feu. Elle peut se rendormir tranquillement…

Revue Médias















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