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Vie publique

Entretien avec Jean-François Kahn :

le clan des journalistes

Existe-t-il une idéologie journalistique ? Le fondateur de L’Evénement du jeudi et de Marianne penche plutôt pour un discours fait de connivences tacites et de centralisme absolu.

Dans Marianne, vous revenez souvent sur la question de la crédibilité, du sérieux des journalistes. Pourquoi ?

Je n’ai pas cette impression. Paradoxalement, le journal qui relève le plus systématiquement les entorses à la déontologie, à la publication d’informations discutables, c’est Le Monde. Mais il ne les relève pas quand c’est lui qui les commet...

Prenons un exemple. Nous avons regretté, comme beaucoup, que certains médias colportent de prétendues informations sur des soirées sado-masochistes auxquelles Dominique Baudis aurait participé. D’emblée, nous n’y avons pas cru et nous avons montré que cela ne tenait pas la route. Mais qui est responsable de la propagation de ces mensonges ? Les médias bien sûr, mais avant tout « l’intoxicateur », en l’occurrence un gendarme. Cinq minutes de réflexion auraient dû suffire à écarter ces rumeurs. Qu’un ancien maire, un centriste modéré qui a peur de son ombre, qui regarde à droite et à gauche chaque fois qu’il fait un pas, qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre, aille dans un bouge de sa ville, se livre à des horreurs devant des dizaines de personnes qui peuvent le dénoncer dès le lendemain, ça ne tient pas debout. C’est tellement effarant que nous avons - comme d’autres - essayé d’analyser comment des médias pouvaient intoxiquer et être intoxiqués comme cela. Mais ce n’est pas notre spécialité de rechercher les erreurs et les fautes de la presse.

Est-ce le fait de tel ou tel journaliste, ou d’un mode de fonctionnement des médias ?

Dans ce cas-là, nos propres investigations tendent à montrer que tout a été organisé par un ou deux gendarmes liés à deux, voire trois journalistes. C’est ce noyau qui a irradié l’ensemble des médias.

Même chose sur d’autres affaires ?

Le noyau à la base des rumeurs reprises par la presse est souvent très petit. Mais d’habitude, ce sont plutôt des informations de type idéologique. Prenons un autre exemple : la responsabilité de l’armée dans les massacres en Algérie. Nous continuons à penser qu’il s’agit d’une désinformation, d’une intoxication terrible pour affirmer que ce n’était pas les islamistes, mais l’armée qui était responsable de ces assassinats. Deux ou trois personnes sont à l’origine de cette propagation : François Gèze des Éditions La Découverte, José Garçon de Libération, Jean-Pierre Tuquoi du Monde... Trois personnes compétentes, considérées comme connaissant bien le sujet, très activistes. Cela a suffi à créer ce formidable mouvement d’opinion. Et c’est très souvent comme cela.

Des affaires de ce type expliqueraient le discrédit qui frappe les journalistes ?

Sur Baudis, nous n’avons reçu aucune lettre nous félicitant d’avoir fait preuve de prudence, d’avoir eu raison avant bien d’autres. En revanche, nous avons croulé sous les missives nous accusant d’avoir « couvert les notables », d’être « aux ordres des élites et des dominants ». Ce qui veut dire que nous allions à l’encontre de ce que le public attendait. Résultat, je ne suis pas sûr que dans ce dossier, les lecteurs en veuillent à ceux qui leur ont menti. Pour beaucoup, les « gens d’en haut » sont coupables collectivement, sont des « pourris ». Sans parler de l’aspect voyeur. Plus généralement, le discrédit de la presse est lié à un certain nombre d’événements, de Timisoara à la guerre du Golfe en passant par l’invention des armes de destruction massive détenues par l’Irak, qui ont conduit les gens à conclure : «  On ne peut croire en rien, on nous ment. » Certains sont même allés jusqu’à affirmer qu’il n’y avait pas d’avion qui s’était écrasé sur le Pentagone... Ce discrédit tient également à l’impression de beaucoup de lecteurs ou de téléspectateurs qu’il y a une pensée médiatique dominante. Pour eux, la radio le matin, la télévision le soir, les quotidiens relaient le même discours qui, de plus, ne correspond pas à ce qu’ils vivent.

Ce discours unique, uniforme est parfois - cela pourrait être le cas sur le mariage des homosexuels - en déconnexion totale avec ce que ressentent bon nombre d’individus. Au point qu’il peut être perçu comme terroriste et oppresseur. En même temps, les gens n’osent pas dire qu’ils ne sont pas d’accord : ils ont l’impression qu’ils seraient alors traités comme des délinquants. Du même coup, ils intériorisent une véritable haine, à l’égard des médias notamment.

Peut-on parler de « caste journalistique » ?

Franchement, je ne crois pas qu’il y ait une pensée unique. Mais un discours médiatique extraordinairement dominant, oui ! Sur l’immigration par exemple, il reste des points de friction importants : entre Le Monde et Le Figaro, on ne peut pas dire que les points de vue soient les mêmes... Reste que pour les gens, les médias, ce sont d’abord la radio et la télévision. Et dans ce domaine, on a l’impression d’un discours uniforme. Sur le mariage des homosexuels par exemple, il est clair que, déjà, le discours dominant c’est qu’on est ringard et fasciste si on n’accepte pas ce « progrès de la civilisation », cette « avancée de la modernité elle-même ». La dynamique du discours est déjà celle-là.

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

« On est l’un des rares pays où trois journaux donnent le "la" en étant dans la même ville. »

D’où vient cette uniformité ?

Le fait qu’il y ait un seul système économique prête plus à une pensée unique que s’il y avait affrontement entre plusieurs systèmes. Il faut ajouter à cela un phénomène typiquement français : la restriction extraordinaire du champ du pluralisme. Même au Burkina Faso, il y a plus de journaux qui font l’opinion. Chez nous, il y en a trois. J’aime beaucoup La Croix - c’est un journal tout à fait respectable - mais on ne peut pas dire qu’il pèse réellement. Le Parisien a fait des progrès inouïs, et c’est sans doute un des journaux populaires parmi les meilleurs au monde, mais lui non plus ne fait pas l’opinion. Pas plus que Sud-Ouest ou Ouest-France. Je le regrette, mais aujourd’hui, seuls comptent Le Monde, Le Figaro et Libération. Un exemple : quand Marie-Noëlle Lienemann fait un livre pour dire tout ce qu’elle reproche à Jospin, Le Monde signe un éditorial en disant qu’elle « crache dans la soupe ». Dès le lendemain, c’était le thème de tous les éditoriaux dans tous les journaux de province, dans toutes les radios. Avec les mêmes termes, les mêmes mots.

Ces trois journaux dictent également la façon de penser des journalistes ?

Oui, pour Le Monde et Libé. A la radio, à la télévision, avant même de penser, ils les lisent. Un peu de Parisien, mais uniquement pour les faits divers. De plus, on est l’un des rares pays où seulement trois journaux donnent le « la », en étant tous dans la même ville. Alors qu’aux Etats-Unis, les journaux qui pèsent peuvent être faits à Washington, Los Angeles, New York ou Boston. Même chose en Grande-Bretagne, en Italie, etc. Du coup, ceux qui font ces journaux à Paris vivent en circuit fermé. L’opinion est faite par cinq ou six personnes. Ces gens se connaissent, vivent ensemble, fréquentent les mêmes restaurants, les mêmes bistrots, les mêmes conférences de presse. A la limite, même s’ils ne pensent pas tout à fait la même chose au début, ils finissent, à force de se fréquenter, par mettre leurs pensées au diapason, par arriver à un consensus. De plus, ils sont souvent issus du même milieu sociologique, fréquentent de plus en plus les mêmes écoles où on les formate de la même façon. Ils ont les mêmes références culturelles, ils lisent les mêmes livres, etc.

Par ailleurs, il se trouve - même si c’est en train de changer - que ceux qui ont 50-55 ans, qui sont directeurs, rédacteurs en chef, éditorialistes, sont des post soixante-huitards. Y compris au Figaro ou aux Échos, contrairement à ce que les gens croient. Mais avec les années, ils ont évolué, leur salaire a augmenté, ils ont occupé un véritable espace de pouvoir, ils ont fréquenté les puissants, leur idéologie s’est effondrée, ils ont basculé vers le modèle néo-libéral. Au nom de la modernité. Mais comme ils ne veulent pas s’avouer qu’ils ont évolué à droite, ils se sont confectionnés une idéologie syncrétique qui est un mélange de néo-libéralisme en matière économique et sociale, et de discours soixante-huitard en matière sociétale et de mœurs. Si on les laissait faire, ce serait oui au mariage homosexuel, et oui à une remise en cause du Smic. Une idéologie à laquelle beaucoup se sont ralliés et dont Le Monde est l’organe. En toute liberté, en toute sincérité.

Je ne partage pas du tout la rhétorique « halimiesque » ou « bourdieusienne » néo-marxiste sur le capital qui impose sa loi. Je ne dis pas que demain Dassault n’imposera pas sa ligne au Figaro, mais pour l’instant ce n’est pas cela. C’est en toute liberté que les journalistes expriment des opinions auxquelles ils croient sincèrement.

« Jamais la presse n’a été aussi libre, aussi indépendante qu’aujourd’hui. »

Vous ne croyez pas que des capitalistes, des multinationales tirent les ficelles.

Dans le cas français qui nous occupe ici, absolument pas. En revanche, pour l’Amérique, c’est clair : la guerre d’Irak a été en grande partie, si ce n’est déclenchée, du moins rendue possible grâce à la presse Murdoch. Peut-être que demain on va revenir en France dans le même schéma avec Dassault. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas.

La publicité ne pèse-t-elle pas sur l’indépendance des médias ?

Je suis bien placé pour en parler puisque je suis boycotté par la pub. Mais il ne faut pas croire que c’est parce que nous sommes trop anticapitalistes, trop à gauche ou trop à droite. Non, c’est beaucoup plus formel. Les publicitaires sont les meilleurs adhérents de cette idéologie syncrétique dont je vous ai parlé. Ils viennent tous de 68. Et ils sont tous ralliés au néo-libéralisme, à l’idéologie de leurs clients. Le journal qui les séduit, c’est Libération et pas Les Échos. Et dès lors qu’on ne partage pas cette idéologie, ils n’aiment pas. Du coup, ils nous expliquent, naïvement, que nous devrions avoir une mise en page comme Le Nouvel Observateur, du papier comme Le Point, des unes comme L’Express. Ce n’est pas aussi politico-économique que le croit encore une fois l’école bourdieusienne.

Les coups de téléphone des hommes politiques n’existent plus ?

Dieu sait que je suis critique sur le fonctionnement des médias. Mais jamais la presse n’a été aussi libre, aussi indépendante qu’aujourd’hui. Si, il y a dix ans, un scandale éclaboussait la droite, Le Figaro n’en parlait pas. Aujourd’hui, il s’en fait l’écho, il le raconte. Et il enquête. La seule chose que Le Figaro a censurée, c’est le livre de Péan et Cohen sur Le Monde... C’est la solidarité entre directeurs de journaux. Les bisbilles au sein de l’UMP, les journalistes en parlent et même plutôt mieux que les autres : il faut dire qu’ils sont aussi mieux renseignés. J’ai connu une époque où on ne parlait pas de l’affaire des diamants de Giscard sur Antenne 2. Il y a maintenant une autonomisation des rédactions qu’on ne peut pas ignorer.

Comment peut-on combattre cette uniformisation ?

J’ai l’impression que cela commence à évoluer. La crise de la presse en matière de diffusion pousse les uns et les autres à s’interroger. Les livres contre Le Monde ont interpellé l’ensemble de la profession. Et puis, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, je vois de jeunes journalistes de 22-23 ans qui sont formés pour répondre aux critiques que je viens de faire. Complètement libérés, totalement émancipés de cette espèce de « formatisation ». Ils ont une écriture, un talent, une drôlerie, une distanciation, un humour que je n’avais jamais vus. On est peut-être à la fin d’un cycle. La filiation soixante-huitarde n’a plus de sens et la crise du modèle néo-libéral est évidente.

Faudrait-il mettre en place une structure d’autorégulation de la presse ?

Je ne suis ni pour ni contre, je pense simplement que c’est impossible. D’abord parce que la profession sera toujours contre : elle dira que c’est du vichysme, du pétainisme. Mais il y a une difficulté supplémentaire : on peut faire un Ordre des médecins parce que tout le monde sait ce qu’est un médecin. Même chose pour un architecte. Mais je voudrais savoir comment on définit un journaliste. J’en connais qui ne savent pas écrire, qui ne savent pas penser, qui n’ont fait aucune étude particulière. Mais de plus, quid du journaliste de France Dimanche, ou de celui d’Ici Paris ? Ils vont respecter des règles déontologiques sur le respect de la vie privée ? Evidemment non. Alors qu’est-ce qu’on dit ? Ce ne sont pas de bons journalistes ? Qui l’acceptera ?

Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Jean-François Kahn.


 
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