Depuis une vingtaine d’années, un étrange vocabulaire colonise l’air du temps. Des mots et des expressions circulent aujourd’hui qui rameutent de très anciennes figures symboliques. On parle de lynchage médiatique et de bouc émissaire. En toutes occasions, on s’accoutume à la rumeur de ces « foules psychologiques » réclamant la désignation d’un coupable, puis son immolation symbolique sur l’autel des médias. Un homme menotté à la télévision : c’est lui ! Par ailleurs, nulle calamité ne peut plus survenir — inondation, incendie ou avalanche — sans que nous demandions, unanimement, le châtiment d’un seul ou de quelques-uns, châtiment dont nous escomptons qu’il ramènera la paix « médiatique ».
Dans d’autres circonstances, nous prenons notre parti de ces diabolisations instantanées de l’adversaire, de l’autre, du rival ou de l’immigré, perçus comme des menaces à éliminer. Ces récriminations évoquent bien l’unanimité vengeresse d’un groupe, obéissant à ce comportement mimétique propre aux foules. Mais, aujourd’hui, notre besoin de coupables devient chaque jour plus insatiable. Pour y répondre, nous réinventons si nécessaire la figure du salaud, du monstre, du « criminel né » à reléguer au bagne, ou du puissant à abattre, autant de figures criminologiques du XIXe siècle dont le droit moderne s’était débarrassé. Et qui reviennent !
Dans le même temps, un prurit d’élimination, de reconduction aux frontières (hors du groupe), de mise à l’écart s’exprime quotidiennement. Il révèle une peur obscure. La politique internationale elle-même, désormais sous influence médiatique, obéit à ce tropisme de la diabolisation qui vient souder la cohésion justicière d’une communauté internationale en mal de cohésion. Elle s’invente, chaque année, ou presque, non point seulement un ennemi mais un « nouvel Hitler ». De Milosevic à Saddam Hussein ou Ben Laden, les candidats à ce rôle ne manquent pas.
Nous devinons qu’il existe un lien entre tous ces réflexes ou comportements. Ce lien, nous avons du mal à le définir mais il fait tressaillir quelque chose d’enfoui dans notre mémoire collective ; un refoulé, un rituel ancestral que nous répugnons à nommer : le sacrifice. On veut parler des rites sacrificiels dont le philosophe René Girard a montré la permanence dans toutes les cultures humaines. Le sacrifice, c’est l’immolation réelle ou ritualisée d’un « coupable » pour refonder, restaurer la stabilité du groupe. Il exprime la volonté de rejeter hors de la communauté la figure du mal, incarnée par un seul. Il correspond assez bien à cette réalité terrifiante que le juriste Pierre Legendre appelle le « crime innocent ».

Revue Médias















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