N’y a-t-il pas un risque à appuyer toute votre enquête sur un informateur anonyme ?
J’ai longtemps travaillé dans des rédactions. Aujourd’hui, je suis journaliste indépendant. Pour un tel sujet, l’indépendance, c’est capital... J’ai recouvré un droit d’initiative, ce qui est plus compliqué lorsqu’on est journaliste salarié, donc soumis à une hiérarchie. Maintenant, j’ai du temps pour mener les enquêtes que j’ai choisies. Je n’ai de comptes à rendre à personne, si ce n’est à mon éditeur. En l’occurrence, ce livre est né d’une rencontre à trois, entre mon éditeur, moi et un informateur : le fameux « Spartacus » auquel vous faites allusion... Je sais bien que certains critiquent les livres construits à partir de telles dénonciations. Mais mon travail s’appuie avant tout sur un gros travail de recherche et d’entretiens. J’ai eu accès à énormément de dossiers. J’ai rencontré tout le monde ou presque. Je n’ai trahi personne. Le grand intérêt de disposer, en plus, d’une source de qualité, c’est qu’elle fournit à l’enquête un matériau brut, inattaquable, qui vous crédibilise vis-à-vis de vos interlocuteurs successifs : manifestement vous savez « ceci » ou « cela », que vous n’êtes pas censé savoir... Donc inutile de botter en touche ou de nier. Du coup, vous bénéficiez d’éclairages inédits. Au final, c’est à la fois plus confortable, plus fiable... et plus intéressant !
Tout le monde se souvient de la formule terrible de François Mitterrand fustigeant la CNCL : « Un organisme qui n’inspire pas ce sentiment qu’on appelle le respect. » À la lecture de votre livre, on a l’impression que ce jugement pourrait s’appliquer au CSA d’aujourd’hui.
Oui, au mot près ! À l’époque, François Mitterrand réglait ses comptes avec le gouvernement de Jacques Chirac, lequel avait enterré la Haute Autorité instaurée en 1982, pour la remplacer par la CNCL. Aujourd’hui, en dehors de toute querelle politique, on peut affirmer que le CSA est en pleine déliquescence. À sa création, en 1989, il y a d’abord eu une période d’une dizaine d’années d’installation et de réelle montée en puissance, marquée par deux présidences, celles de Jacques Boutet et d’Hervé Bourges. Puis la décadence, avec les présidences Baudis et Boyon, chacune torpillée par un événement dramatique. Dominique Baudis, à peine nommé, à l’issue d’un « troc » avec Philippe Douste-Blazy, à un poste qui ne devait être pour lui qu’un intérim et un tremplin ministériel, est aussitôt frappé par l’affaire Alègre.. Obligé d’organiser sa défense, il ne passe que deux à trois jours par semaine au CSA. C’est peu dire que son autorité en a été grandement affaiblie. Quant à Michel Boyon, il a reçu le coup de grâce avec la brutale reprise en main de Nicolas Sarkozy, qui a décidé, souvenez-vous, que la nomination des présidents de l’audiovisuel public serait désormais du ressort de l’Élysée. Et non plus du CSA...
« Le mode de nomination des conseillers est peu transparent. Et objet de transactions politiques indignes. »
Il y a, dans votre livre, deux séries de critiques sur le CSA. La première met en cause les missions et l’utilité de cet organisme à l’heure où, via Internet, un immense domaine échappe à son contrôle. La seconde pointe les conditions de nomination des conseillers, l’incompétence de certains d’entre eux, les lenteurs de l’institution et ses dérives budgétaires.
D’abord, sur l’existence même du CSA, la volonté de couper le cordon ombilical entre l’État et l’audiovisuel public était une décision saine, sur laquelle il ne faut pas revenir. D’ailleurs, la plupart des pays démocratiques se sont, eux aussi, dotés d’organes de régulation. Mais, chez nous, le CSA a d’abord été victime d’un mal typiquement français, qui veut qu’on ajoute toujours des prérogatives, sans jamais retrancher ni simplifier. Ainsi, le CSA est né dans un paysage audiovisuel réduit à trois chaînes publiques et à quelques radios. Ses missions d’origine étaient simples. Elles n’ont cessé de se complexifier face à un paysage audiovisuel (PAF) qui a enf lé démesurément. Le CSA, aujourd’hui, est chargé de faire respecter le pluralisme lors des campagnes électorales, ainsi que les lois sur la santé publique et la non-discrimination ; il attribue les fréquences de radio et de télévision locale ou numérique, il arbitre les différends entre éditeurs et diffuseurs, il est chargé de dossiers technologiques auxquels ni son organisation ni le profil de ses membres ne le rendent apte — voyez les deux énormes ratages qu’ont été la télévision mobile personnelle (TMP) et la radio numérique terrestre (RNT)... Bref, il est devenu obèse et inefficace. Dans le dossier de la RNT, le gouvernement a imposé au CSA un calendrier long, qui a permis au lobbying des quatre grandes radios de donner sa pleine mesure. Premier gel du projet. Puis, dans la grande tradition française, ordre de mission à David Kessler, énarque. Rapport Kessler. Nouveau moratoire. Pendant ce temps, des entrepreneurs privés comme Patrick Fillioud développaient leur projet de radio numérique (R20), investissaient de l’argent... qu’ils ont perdu ! En toute objectivité, c’est non seulement inefficace mais irresponsable.
Simultanément, on a l’impression que ce qu’il gagne en surface d’intervention, le CSA le perd en profondeur : il n’a plus qu’un rôle résiduel en matière réglementaire.
Oui, et c’est un autre effet du mal français : sous couvert de déléguer des missions au CSA ou à d’autres « AAI » (autorités administratives indépendantes), le gouvernement et le Parlement gardent la main pour légiférer et réglementer, ne laissant plus q u e quelques miettes à ces organismes. La CNCL, avec un spectre de missions plus étroit, avait en un sens beaucoup plus de pouvoir qu’un CSA qui a vocation à traiter de tout… mais qui n’est pas équipé pour le faire !
D’autres organismes, comme l’Arcep, sont chargés de la régulation des opérateurs de télécommunication. Vous montrez que leurs missions s’articulent mal avec celles du CSA…
C’est le moins que l’on puisse dire. Ces deux organismes ne sont pas coordonnés, alors que leurs champs d’intervention, à l’heure de la convergence numérique, se superposent de plus en plus. Certains pays comme le Canada ont pourtant su harmoniser les missions des deux régulateurs chargés des contenus et des « tuyaux ». Ils ouvrent une voie intéressante. Pourquoi pas en France un « Bercy » des médias regroupant CSA, Arcep et Hadopi, avec chacun ses responsabilités, et la mise en commun de moyens ?
« Le mode de nomination des conseillers est peu transparent. Et objet de transactions politiques indignes. »
Et pour améliorer le fonctionnement du CSA lui-même ?
Il faudrait d’abord réformer le mode de nomination des conseillers. Il est peu transparent. Et objet de transactions politiques in dignes 3. On nomme quelqu’un pour libérer un siège en vue d’un prochain scrutin, ou encore par intérêt ou par protection… quitte à se retrouver avec un conseiller incompétent.
Vous distribuez généreusement les bonnets d’âne : Françoise Laborde, Sylvie Genevoix, Michèle Reiser…
Ce ne sont pas des attaques personnelles. Les conseillers que vous citez ont eu une carrière honorable à la télévision, dans la presse et l’édition. Mais ils n’ont pas leur place au CSA. Question d’incompétence ou d’assiduité. Parfois les deux. Prenez Marie Laure Denis, dont le mandat s’est achevé en 2011, et qui ne passait guère plus d’une journée et demie par semaine au CSA, alors qu’il s’agit, je le rappelle, d’un emploi à temps plein, voire plus. On l’appelait la « dame du mardi » par allusion à une célèbre comédie américaine. Elle en convient d’ailleurs de bon gré, soulignant qu’elle en faisait davantage dans son horaire aménagé que tel ou tel de ses collègues plus besogneux ! Ces dérives sont connues de tous. Mais personne ne rappelle personne à l’ordre…
Pendant leur mandat, le travail des conseillers n’est donc pas évalué ?
Normalement, c’est le rôle du président. Et donc, aujourd’hui, de Michel Boyon, lorsqu’il attribue les missions, les présidences et les vice-présidences de commission… ou les somptueux bureaux de la tour Mirabeau. Vous avez compris que tout cela ressemble plus à un système de cour qu’à une organisation efficace.
Dans les étages inférieurs, il y a les soutiers, les 300 employés du CSA qui abattent la besogne pour mettre en valeur les conseillers, dans des conditions souvent ingrates…
Oui. Ce sont eux qui contrôlent, informent, rédigent à l’intention de « Mesdames et Messieurs les Conseillers », lesquels les tiennent à distance, dans un mépris et une sujétion absolus. Ce mépris devient réciproque lorsque les « gratte-papier » s’aperçoivent que les « sages », parfois, ne comprennent même pas le sens des mots qu’ils ânonnent en réunion. Et comme le système d’alerte informatique, qui prévient tel spécialiste qu’il doit monter en séance lorsque son dossier arrive à l’ordre du jour, est mal réglé, le temps pour lui de gravir les quelques étages qui séparent la chiourme de l’Olympe, on est déjà souvent passé au dossier suivant. Comme les carabiniers d’Offenbach, les soutiers arrivent toujours trop tard !
Vous suggérez que l’essentiel du pouvoir d’initiative ne se trouve pas au CSA, mais entre les mains du gouvernement, via la cellule dirigée par Laurence Franceschini ?
Laurence Franceschini est inconnue du grand public, mais c’est sans conteste la personne la plus puissante du paysage audiovisuel. C’est elle qui alimente ministres et parlementaires en informations, en notes, et qui prépare les textes qui seront soumis à l’a vis du CSA. Beaucoup d’initiatives législatives et réglementaires procèdent même directement de son service. Elle dispose sur les membres du CSA de nombreuses voies d’influence.
Les membres du CSA sont réputés indépendants par leur mode de nomination, par l’obligation qui leur est faite de se démettre de leurs mandats sociaux, par l’interdiction de retourner immédiatement dans l’audiovisuel à la fin de leur mandat. Toutefois ils sont en permanence sollicités, subissent des pressions...
Ils sont invités partout, choyés, sollicités, et soumis à des pressions multiples. Ils vivent en circuit fermé et rencontrent toujours les mêmes personnes. La façon dont chacun réagit à cette condition dépend de son sens de l’indépendance, mais aussi de sa compétence réelle. On pourrait dire que les obligations qui leur sont imposées, qui favorisent objectivement leur impar tialité, conduisent également au choix de profils plutôt ternes : des salariés en fin de carrière, issus du secteur public. Le salaire proposé ne permet pas de débaucher des personnalités brillantes du secteur privé. Tout cela est vrai, mais omet l’essentiel : si le CSA avait son lustre et sa respectabilité d’antan, la question du recrutement des conseillers ne se poserait pas.
Il y a quand même quelques conseillers légitimes, compétents et travailleurs ?
Heureusement ! Emmanuel Gabla et Alain Méar, par exemple, font l’unanimité, tant en interne qu’à l’extérieur. Mais cela ne suffit pas. Voyez Francine Mariani-Ducray, nommée dans la dernière fournée : elle n’y connaît rien… Plusieurs mois après sa nomination, elle ne s’est toujours pas mise en conformité avec le règlement. Pourtant elle est vice-présidente de la commission « pluralisme et campagnes électorales », alors que son mari est un ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, dont il est resté très proche. Ce n’est pas un hasard… Dans cette dernière fournée, vous trouvez aussi Nicolas About, excellent spécialiste du secteur de la santé, mais qui n’a pas grand-chose à apporter au CSA. Et, enfin, Patrice Gélinet, nommé à 64 ans, à un mois de la limite d’âge, qui se trouve être un vieux compagnon du président Boyon : cela sent le recasage, non ? Par ailleurs, trouvez-vous normal que Françoise Laborde et Rachid Arhab soient simplement en situation de « détachement » de France Télévisions ? Et que ce même Rachid Arhab soit justement en charge des questions de déontologie au sein du CSA ?
Vous consacrez justement quelques lignes savoureuses à Françoise Laborde…
Parce que sa conduite déshonore le CSA. Par exemple, lorsqu’elle se sert de sa position de conseillère pour se faire inviter sur les plateaux afin d’y faire la « promo » de ses romans, ou qu’elle tient en séance plénière des propos plus qu’orduriers sur les dirigeants de Canal+. Il y a quelques jours, elle prétendait, pour sécher les séances, s’être luxé une épaule en jardinant, alors qu’elle s’affichait en même temps, fraîche et pétulante, dans tous les cocktails mondains… Sentant la polémique enfler, elle est allée jusqu’à se présenter au CSA avec un plâtre, mais elle l’a retiré dès qu’elle a tourné le coin de la rue !
« Les obligations qui sont imposées aux conseillers, qui favorisent objectivement leur impartialité, conduisent également au choix de profils plus ternes : des salariés en fin de carrière, issus du secteur public. »
Revenons au « CSA d’en bas », à cette armée de techniciens qui instruisent les dossiers au quotidien. Qui sontils ? Comment ressentent-ils cette situation ? Comme dans beaucoup d’administrations, ce sont des fonctionnaires ou des contractuels, très compétents pour la plupart, et de plus en plus diplômés. Ils ont le sens du service public et abattent un travail considérable. Ils ne se réjouissent pas du tout d’avoir pris la main sur les « sages », dont certains ne lisent même pas leurs notes ou rapports, sans parler de les comprendre… Ils voudraient des conseillers à la hauteur de leurs missions. Les plus anciens gardent la mémoire de l’âge d’or du CSA, quand le bateau était piloté, et souhaiteraient être guidés par des objectifs, par un cap fixé d’en haut…
N’est-ce pas une caractéristique de l’administration française, cette dualité entre une « tête » très politique et politisée, et un « corps social » désabusé qui abat la besogne en attendant le prochain remaniement ?
Hélas, oui ! En ce sens, le CSA n’est que l’illustration d’un mal plus général. Mais en sa qualité d’orga nisme de régulation réputé impartial, il montre aussi qu’en France on n’aime guère l’indépendance. On en célèbre l’idée et les vertus mais, dans la pratique, on s’ingénie à la tuer dans l’œuf.
Vous consacrez un chapitre carrément vengeur de votre réquisitoire aux gaspillages en tous genres qui règnent tour Mirabeau…
Vous trouvez normal, vous, qu’il y ait une noria de véhicules de fonction au CSA et que le président Boyon dispose, à lui seul, de deux voitures de fonction avec gyrophare ? Il n’est pas le seul : le directeur général du CSA en bénéficie lui aussi. On l’a d’ailleurs gentiment prié de ne plus s’en servir après la parution de mon livre… Un hasard, certainement. Je ne vous parle pas des bureaux vastes et coûteux. De l’à-valoir de plusieurs dizaines de milliers d’euros versé pour un livre anniversaire qui n’a jamais paru. Ou des tombereaux de petits fours : 287 000 euros de frais de bouche, qui dit mieux ? Il faut dire que « Mesdames et Messieurs les Conseillers » sont copieusement décorés, qui de la Légion d’honneur, qui de l’ordre du Mérite, voire des deux, et que chaque remise de breloque donne lieu à un cocktail somptueux. Là encore, c’est l’argent du contribuable qui s’évapore, sans trop émouvoir la Cour des comptes. Il faut dire qu’à l’aune d’autres gabegies administratives, celle du CSA, doté d’un « petit » budget de 40 millions d’euros, reste imperceptible…
Ne pourrait-on imaginer un organe de contrôle et d’évaluation ?
Il existe d’excellentes suggestions, notamment du député Christian Vanneste, pour créer une commission parlementaire ad hoc. Président et conseillers seraient ainsi régulièrement auditionnés par les députés pour rendre compte de la façon dont ils remplissent leurs fonctions. Chiche ?
Quelles ont été les réactions du CSA à vos attaques ?
Le CSA a organisé une stratégie du silence autour de la par ution de mon livre. Aucune réaction publique, ni des conseillers, ni du président. Il faut dire que j’ai les preuves de tout ce que j’avance — encore une fois, Spartacus, mon informateur, est particulièrement fiable… Donc silence. Consigne a été donnée au service de communication d’écarter systématiquement de la revue de presse int er ne les comptes rendus sur mon livre. Le gag, c’est que tout a très bien fonctionné jusqu’à la Pentecôte, quand la responsable est partie en week-end et a oublié de briefer la stagiaire zélée, laquelle a dupliqué et distribué avec conscience un grand papier de La Tribune sur mon bouquin ! Je vous laisse juge, mais s’agissant d’un organisme public qui a des comptes à rendre, ces méthodes pour esquiver le débat sont pathétiques. Elles relèvent en plus de la politique de l’autruche, comme si bannir le livre d’une revue de presse interne pouvait empêcher l’information de circuler ! Pour des professionnels de l’information, c’est non seulement stupide mais ça en dit long sur leur compétence…
Et les réactions des médias ?
La presse et la radio ont bien couvert mon livre. En revanche, le CSA garde le bras long pour museler la télévision : Jean-Marc Morandini m’avait invité à Europe 1 mais il a été contraint de me décommander sur Direct 8. Tout comme Robert Ménard [directeur de la rédaction de Médias, NDLR] sur i>Télé. Quant aux chaînes publiques, vous imaginez bien qu’elles sont restées muettes… ■

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


