Bon, ce feuilleton-ci ne vaut pas celui de DSK, qui se met bizarrement à sentir le Vieux-Lille. Mais, il s’agit encore d’un viol. Moral, celui-ci. Car tels sont toujours les termes qu’utilisent les victimes de plagiats. Un internaute a parlé, moins gravement, d’un « flagrant délit de troussage de livre, un peu limite ». (On dirait du Jean-François Kahn !). Le « violeur » appartenant à la confrérie médiatico-littéraire, ses méfaits émeuvent surtout le VIe arrondissement de Paris et ses dépendances. Le présumé coupable — en la matière, hélas pour lui, les écrits témoignent — se nomme Joseph Macé-Scaron.
« Nous n’avons pas affaire à un égarement passager, mais à un système, bref à un serial-plagiaire. »
Directeur adjoint de Marianne et directeur du Magazine littéraire, il collabore à une demi-douzaine d’autres médias. Le 8 juin dernier, notre héros reçoit, pour son roman « Ticket d’entrée », le prix de La Coupole (8 000 euros). Peu après, une prof de lettres lit « American rigolos » de Bill Bryson, puis, « Ticket d’entrée ». Stupéfaite d’y retrouver des passages de Bryson, elle alerte Acrimed et Arrêt sur images, lesquels diffusent l’information. L’auteur reconnaît volontiers une « connerie », ce qui sonne évidemment comme un aveu. Ce mini-scandale aurait pu « faire pschitt » (Jacques Chirac). Après tout, un détournement de quelques lignes dans un roman de 340 pages mérite-t-il l’opprobre général ? Il n’y a tout de même pas « mort d’homme » (Jack Lang, cette fois).
Sauf que, semaine après semaine, la liste des « emprunts serviles » s’allonge. Non seulement J. M-S. (Macé-Scanner pour le Web 1) a épicé plusieurs de ses romans en se servant frauduleusement chez les meilleurs auteurs, mais notre polygraphe a également pompé des articles de confrères et de consœurs journalistes, qui étaient parfois ses subalternes. L’indélicatesse tourne au sordide. L’Express.fr rapporte qu’à un journaliste du Monde, qui s’était plaint auprès de lui d’avoir été ainsi détroussé, J.M-S avait répondu par « un mot chantourné, accompagné d’une caisse de champagne » ! Nous n’avons donc pas affaire à un égarement passager, mais à un système, à un récidiviste qui sévit impunément depuis une trentaine d’années, bref à un serial-plagiaire. La révélation de ces basses œuvres et les réactions qu’elle suscite ne vaudrait pas qu’on s’y attarde, si celle-ci n’avait une utilité : lever un pan du voile qui recouvre pudiquement les mauvaises habitudes en usage dans la presse et l’édition.
La parole est à Me Emmanuel Pierrat, spécialiste du droit d’auteur et fin connaisseur de littérature : « Juridiquement, le plagiat n’existe pas. C’est un mot que vous trouverez dans le Larousse ou le Robert, pas dans le Dalloz où le délit s’appelle la contrefaçon. » Quoique celle-ci soit caractérisée dans le cas de Macé-Scaron, M e Pierrat se montre sceptique quant à d’éventuelles poursuites. Mais sait-on jamais ?… Hélène Maurel-Indart, auteur de l’excellent « Du plagiat », montre que celui-ci accompagne l’histoire de la littérature, comme la manifestation sporadique de sa mauvaise conscience, et précise : « Des années 1980 au nouveau millénaire, le processus de judiciarisation s’est accéléré. » Est-ce à dire qu’on plagie davantage ? Sans doute pas, mais l’époque recourt plus volontiers aux tribunaux. Du moins lorsqu’un profit est envisageable : sont donc surtout visés les grands prix littéraires et les best-sellers. Le menu fretin peut espérer passer entre les mailles du filet. Mais imaginons qu’au lieu de barboter des paragraphes pour faire tourner sa petite entreprise, Macé-Scanner se soit livré à la contrefaçon d’articles Vuitton ou M Hermès et qu’il ait été pris la main dans le sac des mêmes marques. La foudre se serait abattue illico sur le faussaire. Au lieu que, l’arnaque littéraire ne pesant financièrement pas bien lourd, le contrefacteur ne s’expose, le plus souvent, qu’à une blessure d’amour-propre. Contrairement à ce que déplore Pierre Assouline, surprenant défenseur de J. M-S.3, ce dernier n’est pas « lynché », ni même banni. À moins de considérer qu’être privé d’éditorial à Marianne équivaut à une déportation sur l’île du Diable ! C’est plutôt l’impunité qui l’emporte. La majorité des plagiaires, même confondus et condamnés, occupent toujours le devant de la scène. Peut-être ricane-t-on un peu dans leur dos. Et encore… Cette « exception française » de plus est impensable dans les pays anglo-saxons ou en Allemagne. Chez nous, Thierry Ardisson, Jacques Attali, Calixte Beyala, Michel Le Bris, Alain Minc et quelques autres coupables moins illustres continuent impavidement de publier, et sont loués. Ils tiennent chronique dans les gazettes, fréquentent assidûment les plateaux de télévision, sûrs d’eux, prospères… Pour le dire autrement, le gang des pastiches court toujours. Comment expliquer cette mansuétude ? Amitiés indéfectibles ? Solidarité de classe ? « Parlons plutôt de collusion d’intérêts », tranche Emmanuel Pierrat. Le milieu médiatico-éditorial est, en effet, tissé de liens plus ou moins « incestueux ». Les écrivains ont leurs ronds de serviette dans la presse. Les journalistes publient chez des éditeurs dont ils sont amenés à critiquer les ouvrages — tout en sachant que telle ou telle vénérable maison cache des nègres dans ses placards. Les uns et les autres siègent dans un, voire plusieurs jurys, prétendument concurrents. En toute indépendance, on veut dire interdépendance, ils sont ainsi juges et parties, tour à tour jurés et lauréats, peu ou prou rémunérés par les mêmes employeurs.
Comment semblable imbrication n’engendrerait-elle pas, presque mécaniquement, de la connivence ? Certes, on s’apostrophe de temps en temps, on croise le fer à l’occasion, mais à fleurets mouchetés et pour mieux se réconcilier sur le Pré aux Clercs. Chez ces gens-là, dirait Brel, on ne s’étripe pas, on se tient par la barbichette. Cependant, comme il s’agit, aussi, d’une course à l’échalote, un croc-en-jambe peut toujours servir… Hélène Maurel-Indart pointe « une exacerbation des ego, tantôt poussés au plagiat pour réussir vite sur le terrain éditorial, tantôt avides de neutraliser les concurrents par des accusations sans crédit ». Dans le journalisme, on s’est longtemps contenté de glisser, d’un air entendu, que Machin était un as de la paraphrase : Machin « démarquait ». Les agences de presse étant les principaux pourvoyeurs d’information (payante), celle-ci était considérée comme un bien commun. Alors, se servir chez un confrère plutôt qu’à la source n’était qu’un péché véniel, vite pardonné (lire l’interview de Denis Jeambar, p. 15). Peu à peu, on ne s’est plus contenté de démarquer les infos d’autrui, on a étendu ces paresseux arrangements à tout ce qui pouvait fournir de la copie : dossiers de presse en tous genres, prières d’insérer, communiqués bidules, lobbying, Web, « éléments de langages », etc., sont désormais recyclés en « articles ».
Comment s’étonner que nos journaux fassent les mêmes unes, abordent en même temps les mêmes sujets, conseillent les mêmes films, les mêmes livres, les mêmes « séjours de rêve », à la même époque, au même endroit et dans le même hôtel. Ces succédanés d’articles ne diffèrent que par leurs signatures, car le mimétisme n’empêche guère l’appropriation. Parmi les mauvaises habitudes, celle-là ressortit moins au plagiat qu’à la ventriloquie. Surtout, elle témoigne d’une déontologie en guenilles, d’une éthique toc, qui font écho au délitement de la morale publique. Une opinion qui a vu en Toni Musulin une sorte de Robin des Bois ne saurait tenir rigueur à un plagiaire de braquer quelques pigistes. Ni aux médias de lui vendre, en fait d’information, du « fatras mimétique ». Du reste, estelle dupe, cette opinion ? Dans l’universelle course à l’échalote, tous les moyens sont bons : c’est chacun pour soi, non ? Gloire au vainqueur, malheur aux vaincus et à bas les donneurs de leçons ! Quoique son cas soit pendable, nous ne nourrissons aucune animosité particulière à l’endroit de monsieur Macé-Scaron. Par mégarde ou impudence, il s’est mis lui-même sur la sellette, devenant ainsi le symbole de pratiques exécrables. À la page 206 de son roman, il a placé en exergue quelques mots de Shakespeare judicieusement choisis : « Sache que les hommes sont ce qu’est leur époque. » C’est, hélas ! aussi vrai que décourageant.
MISÉRABLES EXCUSES…
Afin de se disculper, les plagiaires avancent toujours les mêmes arguments où le cynisme le dispute à l’invraisemblance. L’erreur matérielle — C’est la fable de l’« étape de travail » insérée « par inadvertance dans la version définitive ». Avant qu’on la maquille ? Pour sa douteuse biographie d’Hemingway, P.P.D.A. avait invoqué une erreur analogue. Quiconque connaît un peu le processus éditorial ne peut que s’esclaffer.
La documentation — Classique : mes emprunts sont d’ordre éthique. Ainsi c’est parce qu’il est ignare en informatique que J. M.-S. aurait puisé chez Bill Bryson. Or, ces informations-là tiennent en quelques lignes et il a surtout repris des paragraphes très écrits. Encore plus indéfendable s’agissant des articles.
Montaigne — Impudent ou inculte, cet embrigadement de l’un des plus grands écrivains, sous prétexte de nombreuses citations non « référencées » ? Allons donc, il écrit en français et cite en grec ou en latin : aucune équivoque possible. D’autant que les rares lecteurs des « Essais » sont des lettrés, familiers de Plutarque et de Sénèque avec lesquels Montaigne entretient une sorte de dialogue. Rien à voir avec l’« emprunt servile ».
L’intertextualité — Tarte à la crème servie dans les prétoires par la défense… Puisqu’on ne crée pas ex nihilo, les écrits du passé nourrissent notre propre écriture. Certes, mais on chercherait en vain chez Julia Kristeva ou Gérard Genette, propagateurs de cette théorie littéraire, une quelconque légitimation du plagiat. Et, en matière de presse, l’intertextualité n’existe pas encore ! À moins hélas ! que J. M-S. n’en soit le prophète.
Tout le monde le fait — Mensonge et dégueulasserie qui vise à se défausser sur l’ensemble des confrères, alors qu’une grande majorité d’écrivains et de journalistes ne mangent pas de ce pain-là.
Le surmenage — Macé-Scanner invoque la nécessité de « se démultiplier professionnellement » comme une fatalité qui l’aurait poussé aux dernières extrémités. En d’autres termes, dans la quête des honneurs et de la galette, tous les moyens seraient bons. Qui dira les dommages que provoque le cumul insensé des collaborations ?

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