Un renversement de perspective ignoré par la presse française
Le 19 décembre 2008, sur son blog, France 24 annonçait deux jugements rendus par le TPIR, dans deux des plus importants procès, celui du colonel Bagosora considéré comme le « cerveau du génocide », et celui de « Monsieur Z » à savoir Protais Zigiranyirazo, frère d’Agathe Kanziga, épouse de feu le président Habyarimana présenté comme le « financier » du génocide : « Théoneste Bagosora a été condamné par le TPIR à la prison à vie pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Le “financier” du génocide, “Monsieur Z” a écopé de 20 ans. » Tout était donc clair : deux des principaux organisateurs du génocide avaient été reconnus coupables et la thèse officielle, à savoir celle de la programmation du génocide, en sortait confortée. Or, la réalité qui avait échappé à France 24 et à la totalité de la presse française est tout autre.
« Les journalistes n’ont pas pris la peine de vérifier ce qu’ils avancent. Certains sont même allés jusqu’à prêter des propos à des gens qu’ils n’ont jamais rencontrés ! »
Ces deux jugements bouleversent, en effet, la perspective historique de ce génocide. Ils établissent que celui-ci n’a pas été prémédité ; par voie de conséquence, c’est donc bien l’attentat contre le président Habyarimana qui en fut le déclencheur. Or, pour le juge Bruguière et pour la justice espagnole, ceux qui ont abattu en vol l’avion présidentiel sont les actuels maîtres du Rwanda... Revenons sur le procès Bagosora rythmé par 409 jours d’audience, par les déclarations de 242 témoins à charge et à décharge remplissant 30 000 pages de comptes rendus d’audience, par 1 600 pièces à conviction, par 4 500 pages de conclusions et par 300 décisions écrites. Dans son jugement en date du 18 décembre 2008, la Cour a effectivement condamné le colonel Bagosora à l’emprisonnement à perpétuité pour des crimes commis entre le 6 et le 9 avril 1994, non par lui, mais par des gens supposés être sous ses ordres3. Or, ce que n’a pas vu ou n’a pas voulu voir la presse française qui en est restée à une lecture superficielle du jugement, c’est que la Cour a considéré le colonel Bagosora non coupable du principal chef d’accusation, à savoir d’« entente en vue de commettre un génocide » et l’a acquitté sur ce point. Aucun des quarante éléments présentés par l’accusation pour tenter de prouver la planification du génocide n’a en effet été considéré comme probant par les juges qui ont estimé que « le procureur n’a pas établi le bien-fondé de sa thèse » (jugement rendu en l’affaire Bagosora et consorts, TPIR-98-41-T, jugement 18 décembre 2008, p. 1).
L’affaire Protais Zigiranyirazo, dit « Monsieur Z » constitue une seconde révolution historiographique. Ce procès, lui aussi emblématique, était censé mettre en évidence le cœur même de la préparation du génocide par l’Akazu, tout à la fois gang mafieux, organisation criminelle et pieuvre tentaculaire dirigée par Protais Zigiranyirazo, beau-frère du président Habyarimana. Il aurait planifié l’extermination des Tutsis dans le but de préserver son pouvoir. Les certitudes commencèrent à s’envoler quand, devant les juges du TPIR, plusieurs hauts responsables du principal parti hutu d’opposition au président Habyarimana 5 expliquèrent que l’Akazu n’avait jamais existé et qu’ils l’avaient inventé afin de diaboliser le président Habyarimana et son entourage (TPIR, version anglaise, 8 mars 2007, p. 11-22 et 19 mars 2007, p. 74-83).
Le 18 décembre 2008 le jugement de première instance écarta donc logiquement la thèse du complot ourdi par M. Zigiranyirazo et l’acquitta de plusieurs chefs d’accusation, dont celui d’avoir programmé l’extermination des Tutsis en liaison avec le colonel Bagosora. Le jugement ayant retenu sa responsabilité pour deux événements, survenus à Kigali et dans la préfecture de Gisenyi, le tribunal le condamna à vingt ans de détention. La presse française ne retint que cette condamnation et ignora l’acquittement prononcé sur le chef principal d’accusation. Le 16 novembre 2009, les deux dernières accusations furent rejetées en appel et M. Zigiranyirazo, totalement innocenté, fut libéré. Or, une fois encore, la presse française n’a à aucun moment évoqué la portée de ces jugements, continuant à parler de l’Akazu comme d’une réalité.
Une obstination à vouloir rechercher des responsabilités françaises
En quinze années d’existence, au terme de milliers d’heures de témoignages et de la production de plusieurs tonnes d’archives, aucune des parties n’a produit le moindre document pouvant, ne serait-ce que laisser entendre une implication française dans le génocide. Et pourtant, régulièrement, nos médias répètent que la France porte une responsabilité. Longtemps en pointe sur cette question par ses articles dans Le Figaro, Patrick de Saint-Exupéry a eu une grande influence sur nombre de ses confrères qui, à sa suite, donnent largement écho à tout ce qui va dans le sens de cette thèse et qui écartent ou passent rapidement sur tout ce qui la contredit. Comme il serait fastidieux de tenter de faire l’inventaire des articles concernés, je ne choisirai que deux exemples, l’un tiré de Jeune Afrique et l’autre de la revue XXI. Dans son numéro du 12 août 2008, l’hebdomadaire Jeune Afrique a donné une importante publicité à un rapport rwandais de 331 pages, dit « rapport Mucyo » qui accuse plusieurs dizaines d’hommes politiques et d’officiers français de complicité dans le génocide de 1994. Ce texte ne contient qu’une seule « preuve » de la prétendue « culpabilité » française. Il s’agit d’une lettre que le colonel Gilles Bonsang, « chef de corps du 7e Rima », aurait signée « place de Caylus » en date du 2 juin 1998 — soit quatre ans après le génocide ! — pour ordre du général Yves Germanos, « chef d’état-major des forces spéciales », et adressée aux miliciens hutus réfugiés au Congo pour leur annoncer de prochaines livraisons d’armes françaises, ce qui démontrait que la France était bien complice des anciens génocidaires. Dès la publication du « rapport Mucyo », plusieurs communiqués mirent en garde la presse sur les accusations fantaisistes qu’il contenait et il fut clairement expliqué que la lettre attribuée au colonel Bonsang était un faux grossier élaboré par les services de Kigali. En effet :
1. le 7e Rima avait été dissous le 30 juin 1977, soit vingt et un ans plus tôt ; 2. le lieutenant-colonel Gilles Bonsang n’avait jamais été colonel ; 3. il n’avait jamais commandé ce régiment ; 4. le 2 juin 1998, il était affecté depuis un an à Marseille et non à Caylus ; 5. le général Germanos ne se prénomme pas Yves, mais Raymond ; 6. le 2 juin 1998, il n’exerçait pas les fonctions qui lui sont prêtées puisque, du 1er septembre 1995 au 17 juillet 1998, il fut chef du cabinet militaire du ministre de la Défense ; 7. le tampon utilisé n’est pas un tampon militaire, mais un cachet civil, etc.
Jeune Afrique publia ce faux sous un titre percutant : « Le document qui accuse la France » ; aucun rectificatif n’a ensuite jamais paru, alors que plusieurs courriers avaient été envoyés à la rédaction du journal prouvant l’inanité de ce document « accusatoire ». Plus récemment, la revue XXI, éditée par les éditions des Arènes en mars 2010, avec le soutien de France Info, a consacré plusieurs articles au Rwanda. Ce numéro, largement médiatisé à l’occasion de l’anniversaire du génocide du Rwanda, semble n’avoir été publié que dans le seul but d’attribuer une responsabilité à la France et à l’armée française dans la tragédie rwandaise. À aucun moment ne sont ainsi cités les nombreux travaux qui contredisent cette thèse. Quant à la jurisprudence du TPIR, elle est tout simplement ignorée. Plus étonnant, les journalistes n’ont pas pris la peine de vérifier ce qu’ils avancent. Certains sont même allés jusqu’à prêter des propos à des gens qu’ils n’ont jamais rencontrés !
« Malgré les décisions judiciaires, la presse française a continué à parler de l’Akazu comme d’une réalité. »
Quelques exemples :– page 61 de son article intitulé « Barril, l’affreux », Jean-Pierre Perrin fait dire au capitaine Paul Barril que tous les protagonistes d’une sombre affaire de traficd’armes perpétrée au Rwanda dans les années 1990-1994 sont morts, en particulier « un attaché de défense corrompu » ; comme Barril n’aurait pas précisé qui était exactement ce militaire, la revue XXI ajoute entre parenthèses une note indiquant que cet « attaché de défense », décédé et corrompu, était l’attaché français auprès de l’ambassade « de France à Kigali ». Cette accusation à la fois sans nuance, gravissime, attentatoire à la réputation et à l’honneur, exigeait un minimum de vérifications, qui n’ont pas été faites. Or, semblable précaution, pourtant élémentaire, aurait permis à Jean-Pierre Perrin de constater que l’accusation portée est inexacte. En effet, les deux attachés de défense français présents à Kigali de 1990 à 1994 — à savoir le colonel René Galinie, de 1988 à 1991, et le colonel Bernard Cussac, de 1991 à 1994 — étaient bien vivants lorsqu’il rédigeait son article. Pour autant qu’il se fût exprimé, Barril ne parlait donc manifestement pas d’un attaché de défense français. Encore plus troublant, la revue XXI n’ignorait rien de la bonne santé du colonel Cussac, puisque, le vendredi 22 janvier 2010, Maria Malagardis, qui signe l’article intitulé « Quinze jours dans la vie de Madame » dans le même numéro, téléphona chez ce dernier pour l’interroger... ; – page 56 du même article, JeanPierre Perrin parle de « l’épouse d’un haut fonctionnaire français » qui aurait croisé Barril à l’aéroport de Kigali quarante-huit heures avant l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, ce qui tendrait donc à prouver que le sulfureux capitaine était bien au Rwanda au moment crucial. Qui était donc cette mystérieuse épouse dont le nom n’est pas précisé ? Il aurait été essentiel de le connaître étant donné qu’en dehors de l’ambassadeur, du premier conseiller d’ambassade, du chef de la mission civile et de l’attaché de défense, aucun autre haut fonctionnaire français n’était présent à Kigali à cette date et que l’épouse de l’ambassadeur ne connaissait pas Barril, que l’épouse du premier conseiller d’ambassade était en voyage au Kenya, que celle du chef de la mission civile ne connaissait pas davantage Barril et, enfin que l’épouse de l’attaché de défense n’est pas allée à l’aéroport à cette date et, surtout, n’a pas été interviewée par JeanPierre Perrin...
« Jeune Afrique publia ce faux sous un titre percutant : le document qui accuse la France ; aucun rectificatif n’a ensuite jamais paru... »
Jean-François Dupaquier publie, dans la même revue XXI, un article dont le titre est « Là-haut, sur la colline de Bisesero », consacré à l’adjudant-chef Thierry Prungnaud qui a longuement et brillamment servi au sein du GIGN. Détaché au Rwanda pendant quatre mois, en 1992, pour y former le Groupement d’intervention et de sécurité de la garde présidentielle (GISGP), Thierry Prungnaud y retourna en juillet 1994, dans le cadre de l’opération Turquoise. Ayant quitté le service actif, il fut interviewé le 22 avril 2005 sur France Culture par Laure de Vulpian et, durant l’émission, porta de graves accusations contre l’armée française. Depuis cette date, il est constamment présent dans les médias lorsqu’il s’agit de conforter la thèse de la « complicité » française. Selon Dupaquier, Prungnaud aurait désobéi pour se porter, contre la volonté de ses chefs, au secours des Tutsis de Bisesero. Cette affirmation étant récurrente, le général Lafourcade, chef de l’opération Turquoise l’a clairement démentie depuis plusieurs années, déclarant qu’il s’agissait d’une totale invention puisque : – Prungnaud n’avait pas désobéi ; – qu’il était resté au sein de son détachement ; – que ce fut une autre patrouille que la sienne qui découvrit Bisesero. Dans son article, Dupaquier n’a tenu aucun compte de ces démentis.
Mais nous n’en n’avons pas fini avec les mensonges et les affabulations. Ainsi, toujours selon Dupaquier, Thierry Prungnaud prétend avoir exercé des fonctions qui sont en réalité imaginaires. Page 33, le journaliste lui fait dire que, durant les quatre mois qu’il passa au Rwanda en 1992, il se serait aperçu qu’une partie des attentats qui ensanglantaient le pays depuis 1990 « étaient commis par des Hutus ». Mais comment Prungnaud aurait-il pu « s’apercevoir » de telles responsabilités alors qu’il n’a jamais été associé aux recherches menées par ses confrères gendarmes du Centre de recherche criminelle et de documentation— seule unité spécialisée en police judiciaire en service au Rwanda —, créé en 1992 par les assistants techniques français ? Pendant des mois, le CRCD a enquêté sur les attentats commis au Rwanda de 1990 à 1993 et le résultat de ses recherches incrimine directement le FPR tutsi et non les Hutus6. Or, à aucun moment, Prungnaud n’a été ni de près ni de loin associé aux travaux du CRCD. Afin de donner du poids aux propos réels ou inventés de Prungnaud, Dupaquier, page 32, promeut ce sous-officier de gendarmerie mobile en officier de police judiciaire ; puis, page 39, il en fait un « enquêteur émérite spécialisé dans la police judiciaire ». Or, Prungnaud ne peut absolument pas se prévaloir de la qualité d’officier de police judiciaire (OPJ) et l’article 16 du code de procédure pénale est formel à ce sujet : « Les fonctionnaires mentionnés aux 2o à 4o ci-dessus [NDA : dont les gradés de la gendarmerie] ne peuvent exercer effectivement les attributions attachées à leur qualité d’officier de police judiciaire ni se prévaloir de cette qualité que s’ils sont affectés à un emploi comportant cet exercice et en vertu d’une décision du procureur général près la cour d’appel les y habilitant personnellement. » Or, Prungnaud n’a jamais été habilité lors de sa longue affectation au GIGN, où il était tireur d’élite et pas du tout enquêteur. Dupaquier sait tout cela. Il est donc curieux, pour ne pas dire incompréhensible, qu’il continue à publier des informations infondées et démenties à de nombreuses reprises. À moins qu’une certaine presse française ait choisi de se faire le porte-voix du régime de Kigali. Nous ne serions plus alors dans le journalisme d’investigation, mais dans une forme de militantisme qui ne dit pas son nom.
Bernard Lugan est universitaire, expert auprès du TPIR, directeur de L’Afrique réelle, revue mensuelle publiée par Internet (www.bernard-lugan.com).

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