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Décryptage

Le grand n’importe quoi

par Pierre Veilletet

Dès 1969, Marshall McLuhan proposait la notion de « village global » comme paradigme du « troisième âge de la civilisation ». Eh bien, nous habitons désormais le village global. Ces derniers temps, la surchauffe médiatique y a battu des records. Récapitulation. Forcément incomplète.

Les événements proposés à notre attention n’auront pas fait défaut au premier semestre de l’an de Grèce 2010. Dans tous les secteurs de ce qu’on appelle l’actualité, laquelle est d’une durée de plus en plus ténue, il y eut, en effet, surabondance de nouvelles, graves ou futiles, dans les registres politique, économique, climatique, culturel, religieux, sportif, mondain et, cela va sans dire, criminel.

Semblable magnitude est assez rare pour qu’on s’y arrête avant le répit estival, où ladite actualité est censée se mettre en vacances. Quoique... Un tsunami est si vite arrivé ! Une canicule peut sévir et, de toute façon, le Mondial de football va déferler sur la planète. Si l’équipe de France s’y couvre de gloire, les cocoricos et les manchettes tricolores refleuriront à perte de vue. Les spécialistes n’augurent cependant rien de tel. Ils doutent éminemment d’un coach caractériel et de joueurs qui seraient soit des tire-au-flanc, rechignant à enfiler leur bleu de chauffe, soit des bambocheurs, qui préfèrent les entraîneuses à leur entraîneur. Si le désastre programmé a lieu, le pays s’abîmera dans la maussaderie et les récriminations, qui sont les symptômes de la dépression nationale. Ce qui fera tout de même de la copie, car il convient en pareil cas de désigner des lampistes et de déboulonner quelques statues. L’énigmatique « moral des ménages », déjà l’un des plus bas du monde, s’affaissera davantage. Et « la rentrée sera difficile ».

« Quant au chanteur Benjamin Biolay auquel la rumeur prêtait une liaison avec la première dame, il a porté plainte pour “grave préjudice”. Monsieur Biolay, vous êtes un mufle ! »

Le grand metteur en scène John Ford détestait les prises de vues et les montages accélérés. Or, dans le film de l’actualité, une séquence brève en chasse une autre non moins elliptique. Qui se souvient du tremblement de terre d’Haïti et de ses 200 000 morts ? Pas même, peut-être, les donateurs du moment ! Tout cela est désormais enseveli dans la fosse commune des nouvelles périmées. Et nous ne parlons pas des pandémies qui finissent en eau de boudin... Que subsistera-t-il des premiers mois survoltés de l’an 10 ? Par exemple, de cette rumeur — on prétend pourtant qu’« il en reste toujours quelque chose » — prêtant au couple présidentiel des infidélités parallèles. Après quelques jours de curiosité salace, le « clapotis » a peu ou prou échappé aux radars. Même la supposée calomniatrice, à la chevelure noir corbeau, s’en est tirée avec un sourire de rosière1. Vous rappellerez-vous un jour ce volcan au nom imprononçable : Eyafjöll ? Sommeillant jusqu’alors sous ses glaces, il a subitement donné de la voix et paru annoncer l’apocalypse.

Pompéi en a tremblé rétrospectivement. En France, ce fut comme si Vulcania s’était réveillé à son tour pour combler les vœux de monsieur Giscard d’Estaing... Un voile de cendres a simultanément endeuillé le ciel, les écrans de télévisions et les unes des journaux européens. De Reykjavik à Cadix où, pourtant, il faisait si beau cette semaine-là. Puis les avions reprirent leur envol. Le dernier touriste quitta Bangkok pour Ambérieux et tout rentra dans l’ordre. Qu’en est-il advenu du ténébreux nuage et de son souffle de châtiment ? À la fosse commune, avec la grippe A ! Puisque tout le monde, ou presque, a oublié les 200 000 morts d’Haïti, pourquoi se soucierait-on d’Eyafjöll qui n’a pas fait la moindre victime ?

« Ah ! Cette fanfare de l’armée du peuple jouant deux chansons de madame Bruni, et cette courbette : nous en ressentons l’humiliation. »

Dès 1962, Marshall McLuhan proposait la notion de « village global » comme paradigme du « troisième âge de la civilisation ». Eh bien, nous habitons désormais le village global. Ce qui, soit dit en passant, rend caduc le dogme d’une « presse de proximité » : Barack Obama nous est plus familier, plus proche, que le conseiller général du canton que, d’ailleurs, nous ne reconnaîtrions pas si nous le croisions dans la rue. Tout est local et universel à la fois. Ce village est extrêmement bruyant. Il est parcouru par un flot ininterrompu d’informations qui font un boucan de tous les diables. Nous nous les approprions, de façon plus ou moins consciente et sporadique, mais suffisamment pour former, à notre insu, une immense communauté réduite aux aguets... Les galipettes de Ribéry et de ses copains de l’équipe de France de football sont-elles divulguées ? C’est un peu comme si elles s’étaient déroulées chez la petite délurée des voisins. Peut-être la surnommerat-on Zahia. Ça ne peut pas être pire que Jennifer... Enrichi aux dépens de braves épargnants, Fabulous Fab, jeune trader français de Goldman Sachs, cynique et frimeur à souhait, s’est fait prendre dans les mails du filet. Un juge américain, qui aime visiblement bouffer du frenchie, le cuisine-t-il sans ménagement ? On dirait que les marchés déboulent sur la place à côté. Non des étals de légumes et de fruits odorants, mais bel et bien les fameuses « salles de marché » et leurs rangées d’ordis, d’où les opérateurs nous toisent, par-dessus leurs écrans, avec le plus grand mépris : un court instant, nous payons la faute d’un compatriote indélicat...

L’exposition universelle de Shangai ouvre-t-elle ses portes ? Nous y entrons sans visa. Notre voisin de palier est aux premières loges. C’est bien lui, c’est ce président qui s’incline obséquieusement pour serrer la main de son homologue chinois. Ah ! Cette fanfare de l’armée du peuple jouant deux chansons de madame Bruni, et cette courbette : nous en ressentons l’humiliation... Une conductrice voilée est-elle verbalisée par la maréchaussée de Loire-Atlantique ? L’ensemble du territoire, outre-mer inclus, n’ignore plus rien de son mari polygame ni de la boucherie halal de Rézé, car ils mettent la patrie en danger. Moyennant quoi le gouvernement se prépare à légiférer à la hâte, afin de repousser l’invasion belphégorienne qui avance masquée. On suggère de l’appeler loi Charles Martel...

« Le gouvernement se prépare à légiférer à la hâte, afin de repousser l’invasion belphégorienne qui avance masquée. On suggère de l’appeler loi Charles Martel. »

Temps dilaté, perspectives biaisées, espace aboli, boussole affolée : le village global nous fait vivre dans une sorte d’ubiquité qui, pour être illusoire, n’en donne pas moins le tournis. Et, sauf à robinsonner sur une île déserte, s’il en reste, il est impossible de s’y soustraire. Le blitz « informatif » imprègne, en effet, jusqu’à l’air que nous respirons. Il nous implique à notre corps défendant. Ainsi avons-nous écopé, avec Florence Cassez, de soixante années de détention pour kidnapping. Nous sommes innocents, bien sûr, mais nous croupissons dans une geôle mexicaine. Et supplions le président Sarkozy de nous faire extrader vers une confortable prison française, si possible dans le Midi, où nous séjournerons volontiers quelques jours, pour la forme... Nous avons subi de plein fouet la tempête Xynthia — ne pas confondre avec Zahia, il faut suivre — et pétitionnons pour que notre pavillon vendéen, sis en « zone noire » (devenue « zone de sécurité ») ne soit pas injustement rasé... Il y a belle lurette que nous n’avons pas pris de vacances... Néanmoins, nous voici prisonniers d’un aéroport exotique, trépignant aux guichets des compagnies aériennes, enjoignant notre ambassade de faire cesser cette « prise d’otages »... Nous sommes déchirés entre la Flandre et la Wallonie que, de surcroît, TF1 présente cul par-dessus tête, ce qui ajoute au chagrin des Belges, donc au nôtre... En ce moment, nous sommes grecs et ruinés avec les Hellènes, bientôt endettés avec les Portugais et les Espagnols, bref avec la moitié du Club Med, ainsi que les fourmis anglo-saxonnes nomment, en ricanant, les pays latins et leurs cigales... Nous sommes également cajuns et pataugeons dans le pétrole qui envahit les bayous de Louisiane... Nous sommes agriculteurs français et défilons, juchés sur nos tracteurs, dans les rues de Paris. À vrai dire, nous sommes assez volontiers victimes. Moins souvent héros...

« Nicolas Sarkozy est passé maître dans l’art de dire, avec la même conviction, une chose et son contraire, de se démentir aussi bien que de réciter, au mot près, d’anciens discours comme s’il les improvisait. »

Compassion ? Altérité mimétique ? Allons donc ! Il ne faut voir dans ces identifications successives (ou simultanées) qu’une forme de contagion. À l’instar des pollens, elle est abondamment ventilée par l’air ambiant. Marshall Mc Luhan professait déjà que « le message, c’est le média ». De plus en plus, ce dernier se substitue, en effet, à ce qu’il est supposé transmettre. Il devient le fait lui-même. Une histoire en soi, sans passé ni lendemain. Nous n’avons cessé, depuis les tout débuts de Médias, de pointer les progrès constants de ce phénomène. Il a rarement été aussi manifeste. La plupart des médias, audiovisuels comme écrits, ont paru se contenter d’enregistrer, comme des sismographes, toutes les secousses qui se présentaient à eux, sans les relier ni, donc, les interpréter. Des sismographes ou des accélérateurs de « particules informatives », de pollen médiatique ? Ce crépitement ininterrompu (qui est la nature même d’Internet), cette enflure du présent empêchent toute mise en perspective. Nul plan large, aucune profondeur de champ. On est toujours en gros plan, œil rivé à l’objectif quand la caméra zoome avant. Observez plutôt le boucher halal de Rézé. Il a l’air issu d’un casting en vue de satisfaire au scénario de l’« identité française ». Mi-taliban d’opérette mi-émir du Golfe, flanqué d’un garde du corps et de son invisible compagne : ce n’est pas une information, avec la complexité qu’elle suppose, c’est la polygamie plein cadre. L’affiche du film. Le fait qu’on puisse évaluer à quelque 200 000 les cas avérés de polygamie en France et à moins de 2 000 les niqabs et les burqas, les raisons et les multiples conséquences de ce fait disparaissent derrière l’affiche de Rézé. De même, les réactions des pays européens et leurs « experts », le délai de trois jours avant d’aller examiner de près la réalité du nuage de cendres disparaissent derrière Eyafjöll, les permis de construire derrière Xinthia, et les notions de responsabilité, de prudence raisonnée voire de simple prévention derrière l’inattaquable « principe de précaution ». Veut-on un autre exemple de détail démesurément grossi, au point de récapituler à lui seul un homme et ses convictions ?

Lors de la dernière campagne électorale en Grande Bretagne, après s’être fait quelque peu chahuter par une veuve travailliste, monsieur Gordon Brown oublie de fermer son micro et maugrée quelque chose comme : « Ce n’est qu’une sectaire ! » Jusqu’au jour des élections perdues, l’ex-Premier britannique sera réduit par l’ensemble des médias à ce bref accident de téléréalité. Cette réduction du champ de vision, ce crépitement informatif, cette hypertrophie de l’instant T, engendrent une sorte de douce amnésie. Les hommes politiques ont compris le parti qu’ils pouvaient en tirer. Puisque le passé est frappé de péremption, je ne suis tenu à nulle cohérence. Ne m’expose que mon propos du moment, toujours révisable. Nicolas Sarkozy est ainsi passé maître dans l’art de dire, avec la même conviction, une chose et son contraire, de se démentir (feu la taxe carbone devait être « aussi importante historiquement que l’abolition de la peine de mort ») aussi bien que de réciter, au mot près, d’anciens discours comme s’il les improvisait. En somme, de n’habiter que le présent. Peut-être y a-t-il d’ailleurs là moins de rouerie que d’adhésion spontanée à une époque et à ses usages. Comme le dit Claude Guéant, « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui »... D’où ce carroussel de reniements, de contradictions, de volte-face qui donnent aux citoyens le sentiment d’un grand n’importe quoi auquel, non sans raison, ils associent les médias. Certes, il existe des îlots de résistance, des journalistes qui essaient de prendre du recul et n’ont pas tout à fait perdu la mémoire. Mais comment descendre en marche du manège ? Comment nager à contre-courant quand celui-ci est si rapide ? Comment s’en abstraire, se poser, réfléchir, lorsque l’injonction générale est de se prononcer sur-le-champ. Demain, c’est déjà trop tard.

Le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa vient de publier un essai remarquable, au titre laconique : « Accélération ». Il y démontre, de façon fort convaincante, que le maître mot de la modernité n’est ni la rationalisation, ni l’individualisme, ni l’écologie, ni la division du travail, mais l’accélération croissante du « rythme de vie ». En témoignent, chacun le sent bien, l’impatience, la versatilité, le goût de faire plusieurs choses à la fois, le speed-dating, le fast-food ou le haut débit de l’Internet. Entre autres paradoxes, Harmut Rosa note que toutes les nouvelles technologies sont dévolues à la vitesse, mais que, accaparant l’esprit, elles exigent qu’on leur consacre énormément de temps, en sorte qu’elles entravent la liberté dont elles se prévalent. En « pétrifiant le temps », l’accélération susciterait une impuissance à penser le monde ou, tout bonnement, à le dire (médias) et, a fortiori, à intervenir sur le cours de l’histoire. Parmi les nombreux travers du haut débit médiatique, il en est un qu’on évoque moins souvent que sa confusion, sa légèreté ou ses égarements : il est de plus en plus anxiogène. Pour reprendre le juste néologisme de Fernando Pessoa, c’est même une source intarissable d’intranquillité... Jusqu’à la banale météo quotidienne dont il faut désormais se garder. Fini les temps où il faisait beau ou mauvais, chaud ou froid. Aujourd’hui, des vigies au vocabulaire militaro-scientifique scrutent et dénoncent, matin, midi et soir des « ciels de traîne », des « entrées menaçantes », des « risques de... » des « alertes rouges », etc. Comme si tout cela obéissait à un dessein caché, peut-être à une conspiration.

Enfin, rien n’étant plus anxiogène qu’une addiction — alcooliques et drogués ne le savent que trop —, l’abus des médias tels qu’ils sont pourrait, un jour prochain, relever de la santé publique. Organisera-t-on des cures de sevrage médiatique, comme il en existe à l’intention des malades du jeu ? Alors, dès qu’un accro du haut débit, reconnaissable à son front soucieux, commencerait sa phrase par : « Vous avez appris que... », l’ex-addict lui répondrait placidement : « Non. J’ai décroché. »


 
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