Le déferlement médiatique planétaire sur l’affaire DSK, en dépit de la maigreur des informations vérifiées, aura occupé, à elle seule, toute l’actualité pendant plus d’une semaine. Comme tout le monde, j’en étais sidéré. Pire encore : la façon dont les sites Internet, les chaînes d’info, les journaux claironnent leurs bons résultats d’audience, tout cela me glace. L’odeur du sang, la chasse à l’homme et à la femme, le voyeurisme, le cynisme : tout se mêlait dans ce brouhaha (y compris dans ma propre et avide curiosité). Que dire, alors des poseurs hypocrites, des girouettes, des donneurs de leçons et des justiciers de tout acabit qui renchérissent un peu partout, dans un sens ou dans l’autre ? J’aimerais prendre un point de vue radicalement différent. Depuis l’inculpation officielle du présumé coupable, une seule chose est certaine : nous allons suivre, à distance, de longs mois de procédures, d’enquêtes contradictoires, de combats sans merci entre l’accusation et la défense. Quelle que soit l’issue judiciaire de l’affaire, nous en connaissons par avance le premier résultat : la « destruction » de deux êtres humains.
L’unique stratégie possible pour les avocats de DSK (qui, à cette heure, plaident non coupable) va consister à mettre en question, non seulement le témoignage de la jeune femme de ménage africaine, mais aussi son honorabilité, son passé, sa santé mentale, et pire encore. Les détectives privés vont ainsi fouiller le passé de cette femme, traquer ses faiblesses et ses manquements, chercher les infractions qu’elle aurait pu commettre, en matière d’immigration par exemple. Ils vont, ipso facto, rendre public chaque détail — même sordide — qu’ils pourront trouver concernant sa vie intime, sa sexualité, sa maternité, etc. Ils seront sans scrupules et ne regarderont pas aux moyens, sachons-le. L’arrogance incroyable avec laquelle, en France, nombre d’intellectuels ont pris la défense de DSK, en soupçonnant ouvertement la plaignante, donne une idée de ce que celle-ci va vivre. Comment croire une seule seconde que cette femme, déjà tragiquement éprouvée, ne sortira pas brisée de cette épreuve, même si son témoignage résiste et que son présumé agresseur, au final, se voit condamné ? Elle retournera illico à l’anonymat, à charge pour elle de reconstruire sa vie.
En face, du côté du prévenu, le même carnage légal ira son train. Le procureur de New York (qui joue sa réélection dans cette affaire) ne fera pas de quartier pour nourrir son acte d’accusation. Il dispose, pour cela, d’un puissant appareil d’investigation. Durant de longues semaines, peut-être des mois, ses équipes vont donc chercher, dans le monde entier, preuves et témoignages permettant d’étoffer le portrait d’un harceleur sexuel impénitent et cynique, voire d’un violeur en puissance. Elles trouveront sans doute mille « infos » de cette sorte qui seront aussitôt mises bout à bout, empilées, exhumées, médiatisées, étalées sur la place publique avant d’être produites au procès.
Qu’il soit déclaré coupable ou innocenté, le « prévenu » sortira intimement détruit de cette investigation. Oh, bien sûr, si pénalement il sauve sa mise, il connaîtra peut-être un moment de « revanche » médiatique (et politique). Il n’empêche : son for intérieur sera un champ de ruines. Il sera détruit dans ses tréfonds, sauf à supposer de sa part un degré d’indifférence (ou de cynisme) étranger à toute « humanité ». Ce n’est pas imaginable. Ainsi donc, nous en sommes certains, les deux protagonistes de cette gluante saga sont déjà promis à une mort symbolique et publique. Ils vont recevoir, chacun à sa façon, des blessures inguérissables. Le mal est fait. ■

Revue Médias















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