Le souci dont témoigne Israël quant au destin d’un enfant palestinien nous va droit au cœur : regardez tout le bruit que fait encore aujourd’hui la mort de Mohammed al-Dura. En revanche, notre cœur est imperméable au destin d’autres enfants qui ont été tués depuis. Seul le cas du petit Mohammed continue de nous hanter. Or, la question de savoir qui [des soldats israéliens ou des militants palestiniens] a tué Mohammed al-Dura n’est pas importante. Peut-être même est-il encore vivant, comme l’affirment certains excentriques. Peut-être s’est-il suicidé, comme des enquêtes grotesques sont capables de le suggérer.
Toutes ces histoires sont dénuées de fondement. Elles sont destinées à détourner l’attention de questions bien plus importantes. Selon les informations collectées par l’organisation de défense des droits de l’homme B’Tselem, Israël est responsable de la mort de plus de 850 enfants et adolescents palestiniens depuis qu’al-Dura a été tué, dont 92 rien qu’en 2007. En octobre dernier, nous avons tué 31 enfants à Gaza. C’est cela qui aurait dû déchaîner une tempête, et non les relevés métriques effectués par l’ancien chef du Commandement sud des Forces de défense israéliennes, Yom Tov Samia, destinés à prouver que ses soldats n’ont pas tué al-Dura, ou les pseudo-enquêtes menées par le physicien Nahum Shahaf. Avec une obsession malsaine, Shahaf a consacré toutes ces dernières années à cette affaire, après avoir accumulé précédemment d’« étonnantes preuves » mettant en cause les circonstances de l’assassinat d’Yitzhak Rabin.
Mohammed al-Dura refuse de quitter la scène parce qu’il est devenu une icône du combat des Palestiniens et un symbole de la brutalité israélienne. Pourtant, un millier de Nahum Shahaf ne réussiront pas à masquer le fait sans équivoque et scandaleux que des meurtres d’enfants ont lieu dans les Territoires.
« Des centaines d’autres enfants ont été tués loin des caméras, et personne ne s’intéresse à leur destin. »
Même si le directeur du bureau de presse du gouvernement, Danny Seaman, avait raison quand il affirme que les séquences tournées par Charles Enderlin, journaliste français expérimenté et fiable, étaient mises en scène, et même s’il parvenait à dégager la responsabilité d’Israël pour ce meurtre, que dirons-nous au sujet des autres enfants qui ont été tués ? Que leur mort était également une « mise en scène » ? Que les forces armées d’Israël, qui ont la gâchette facile, ne les ont pas tués avec préméditation et avec mépris pour leurs vies ? Si Israël avait réellement le souci d’améliorer ses « relations publiques », il étreindrait la famille al-Dura au lieu de procéder à toutes ces enquêtes ridicules. Israël lui verserait des indemnités et montrerait au monde qu’il est vraiment et sincèrement désolé de la mort de cet enfant.
La question de savoir qui a tué Mohammed al-Dura est comme celle de savoir ce que pensait Joseph Trumpeldor [héros national israélien, mort en 1920] au moment de mourir. Dans les deux cas, le mythe est déjà plus fort que n’importe quelle enquête. Mohammed al-Dura est devenu un symbole parce que sa mort a été filmée et enregistrée sur une cassette vidéo. Mais des centaines d’autres enfants ont été tués loin des caméras, et personne ne s’intéresse à leur destin. S’il y avait eu une caméra dans la chambre de Bushara Barjis, dans le camp de réfugiés de Jenin, tandis qu’elle révisait ses examens, on aurait eu un film montrant un sniper des Forces de défense d’Israël lui logeant une balle dans la tête. S’il y avait eu un photographe près de Jamal Jabaji, du camp de réfugiés d’Askar, on aurait vu des soldats jaillir d’une jeep blindée et pointer leurs armes vers la tête d’un enfant qui leur jetait des pierres. Mais ces enfants ne sont pas devenus des symboles. Aucun timbre à leur effigie, ni de rue portant leur nom, pas plus que de chants composés en leur hommage, comme c’est le cas pour Mohammed al-Dura. Parce qu’ils ne sont pas morts sous les caméras.
Al-Dura est devenu un symbole parce que chaque lutte a besoin d’un symbole pour représenter ses morts et ses héros anonymes. L’hypothèse selon laquelle les soldats israéliens postés au carrefour de Netzarim ont tué l’enfant blotti dans les bras de son père, il y a exactement sept ans, est la plus vraisemblable. À notre connaissance, pas un seul cas où des Palestiniens tirant sur des soldats israéliens auraient touché un enfant palestinien n’est connu à ce jour.
Et même s’il devait y avoir un doute sur ce cas précis, il n’y en a aucun sur le fait que l’armée israélienne a tué et continue de tuer des enfants. C’est pourquoi cette focalisation sur « qui a tué Mohammed al-Dura », question qui ne sera jamais résolue, n’est rien d’autre qu’une tempête dans un verre d’eau putride. Oui, tempête il devrait y avoir, grande et violente, mais centrée sur d’autres questions : pourquoi l’armée israélienne continue-t-elle à tuer des enfants à une telle cadence ? Pourquoi Israël n’assume-t-il pas cette responsabilité et n’indem-nise-t-il pas les familles des enfants tués ? Personne ne mène d’« enquête » à ce sujet.
Article paru dans Haaretz, le 7/10/2007 (traduit par Hervé Deguine).

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