Le vieil Antonov militaire décolle de Kaboul, cabine illuminée par les reflets des leurres thermiques. Comme des centaines de feux follets qui attirent dans leur sillage les missiles que les moudjahiddin tirent sur les avions de l’armée régulière. Nous sommes le 5 avril 1990, date de l’anniversaire de Manuel, notre cameraman. La journée commence bien : nous n’avons pas été touchés.
Nous volons vers une région turbulente, celle d’Herat, à la frontière iranienne. Mais aujourd’hui, des « moudj », comme on les appelle, doivent se rallier au pouvoir central. Une grande cérémonie est prévue pour cette réconciliation d’envergure : 10 000 combattants doivent changer de camp, avec armes et bagages. Surtout des armes. Les militaires vont leur fournir kalachnikovs et autres lance-roquettes, flambant neufs.
A l’arrivée, nous sautons dans un hélicoptère pour nous rendre dans l’immense plaine où doit se dérouler cet événement. Manuel est assis sur la citerne de réserve de carburant, pleine, pour filmer de l’hélicoptère en vol, porte ouverte. D’une main, je le tiens par la ceinture, de l’autre, je croise les doigts pour qu’il ne glisse pas car je n’aurais sûrement pas la force de le retenir ! On se sourit en regardant la « bombe » sur laquelle il est assis. L’air est frais, trop frais. Patrick, notre assistant, est resté cloué au lit à Kaboul, avec 40° de fièvre. Je le remplace donc, en portant le trépied qui sert à Manuel pour fixer la caméra et faire des images stables. C’est ce qui va me sauver la vie.
La plaine s’étend à perte de vue. Un deuxième hélicoptère se pose à côté du nôtre. Il transporte les autorités, des ministres, des conseillers du Président et le gouverneur de la région. Ils sont venus pour saluer leurs ennemis d’hier, les moudjahidin qui ont décidé de faire la paix. Les anciens rebelles forment un immense carré, aux quatre coins desquels sont disposés des chars de l’armée régulière. Réconciliation et méfiance. L’image est magnifique : dans ce lieu désertique, au milieu de nulle part, les foulards des Afghans jouent avec le vent, toujours le vent. Les représentants du pouvoir central pénètrent dans ce carré de 10 000 hommes en armes, venus faire acte d’allégeance.
Portant toujours le matériel, je suis la délégation officielle, jusqu’au moment où j’entends Manuel m’appeler. Il est resté en arrière avec Jean-Pierre, le preneur de son, et il veut que je lui apporte son trépied pour filmer de loin, faire un plan large de cette belle mise en scène de paix, dans ce pays déchiré depuis des années par la guerre. Je reviens donc sur mes pas et je décide d’en profiter pour essayer de trouver des moudjahidin qui accepteraient de répondre à mes questions. Les officiels sont maintenant trop loin, aucune envie de courir pour les rejoindre. Je les interrogerai plus tard. Les anciens rebelles sont disposés sur plusieurs rangs. Je passe de l’un à l’autre, à la recherche de volontaires pour l’interview.
Soudain, je devine un murmure... « Allah ou akbar... Allah ou akbar... », qui va s’amplifiant. Je trouve curieux sinon inquiétant que les hommes au milieu desquels je me trouve se mettent ainsi à évoquer le nom de Dieu au moment où ils se rallient à un pouvoir laïc. Les premiers coups de feu éclatent. D’un tempérament naturellement optimiste, je pense encore à ce moment-là qu’il s’agit de manifestations de joie. Mais brutalement, je vois les « moudj » qui m’entourent, s’enfuir. Un océan de foulards forme une houle de panique.
Je comprends que nous sommes au milieu d’une fusillade. Au cœur d’une attaque suicide. Manuel, l’œil dans le viseur de la caméra, a une vision du monde rétrécie et en noir et blanc. Il n’a pas encore senti le danger. Jean-Pierre non plus. Je leur hurle de se coucher. A cause des détonations, ils ne m’entendent pas. Je cours vers eux. Un moudjahid, que je gêne dans sa fuite, me donne un coup de crosse. Je vois en tombant que mes amis se sont enfin jetés à terre. Tout cela n’a duré que quelques secondes. Le temps pour les militaires, juchés sur leurs chars, de réaliser ce qui se passe et d’ouvrir le feu à la mitrailleuse lourde. Le son est sourd, les blessures mortelles et les tirs dans la panique et la peur tuent au hasard dans la foule qui court pour essayer de survivre.
Je réalise que je me suis couvert la tête avec les mains pour me protéger. Je les enlève devant le ridicule de la situation : ce genre de munition peut perforer un blindage... Je me demande successivement si Dieu existe vraiment et ce que je fais là. Je me jure que « j’arrête les guerres » si j’en sors vivante et puis, surtout, j’espère que cette idée de venir dans la région d’Herat, pour laquelle je m’étais battue afin d’obtenir les autorisations nécessaires, ne va pas conduire à la mort Manuel et Jean-Pierre.
Les explosions s’arrêtent, nous avons survécu tous les trois, j’ai juste quelques côtes cassées mais je ne sens pas la douleur. La plaine est déserte, jonchée des corps de morts et de blessés, atrocement mutilés, qui se comptent par dizaines. Les hélicoptères qui nous avaient amenés ici ont décollé depuis longtemps pour se mettre à l’abri. Il n’y a aucun moyen de quitter les lieux. Manuel le premier se ressaisit, pose sa caméra qui a continué de filmer durant toute la fusillade et nous essayons de venir en aide aux blessés. Nous trouvons un pauvre gamin qui vient de voir son père se faire tuer sous ses yeux. Il ne quittera plus Manuel. Nous entendons enfin le bruit des hélicoptères qui reviennent.
« Je réalise que je me suis couvert la tête avec les mains pour me protéger. Je les enlève devant le ridicule de la situation. »
Tous les officiels ont été assassinés dans cette attaque du commando suicide qui s’était fondu dans les rangs des moudjahidin venus déposer les armes. Ministres et conseillers politiques du pouvoir ont été abattus à bout portant. J’aurais sûrement connu le même sort si Manuel ne m’avait pas appelée pour que je lui apporte son trépied. Les kamikazes ont été tués, ils étaient d’ailleurs venus pour mourir, sachant qu’ils n’avaient aucune chance de s’échapper. Un véritable carnage. Nous nous battons pour que le petit garçon soit parmi les premiers évacués. Et nous continuons à aller chercher d’autres blessés. Pour les embarquer, il faut s’arc-bouter, lutter contre le vent violent des hélicoptères. Les foulards s’envolent, maculés de sang. Au moment où nous décollons, je ne donne pas cher de notre peau. Je pense que nous risquons d’essuyer des tirs et avec notre citerne de carburant à bord, en un instant, l’hélicoptère se transformera en bombe volante. De toute façon, on ne peut rien faire : « Mektoub », comme disent les Arabes : « C’est écrit ».
Nous retrouvons notre vieil Antonov. Certains blessés, les plus « importants » probablement, sont embarqués. Il n’y a pas de siège dans l’avion, seulement des banquettes le long du fuselage de l’appareil. Les survivants sont donc couchés à même le sol. Des moudjahidin réussissent à monter à bord. Je comprends qu’ils veulent aussi aller à Kaboul. Le ton monte, ils ont des grenades à la main... Finalement, ils redescendent et nous repartons vers la capitale, éblouis par les leurres thermiques. A mes pieds, un pauvre soldat tire sur le bas de mon pantalon pour demander de l’aide. Je ne peux rien faire, sauf des signes désespérés au seul médecin qui se trouve à bord. Il n’a qu’un peu de coton et un vague goutte-à-goutte. L’homme est blessé à la poitrine. Quand nous le retournons, nous découvrons qu’il a un énorme trou dans le dos, à l’endroit où est ressortie la balle de la mitrailleuse. Le docteur me fait comprendre qu’il n’y a aucun moyen de le sauver. Il est mort avant notre atterrissage à Kaboul. Enveloppé dans notre duvet. Pour lui tenir chaud, une dernière fois.
Le soir à l’hôtel, Manuel a reçu des messages de félicitations des plus grands médias à travers le monde pour la qualité de ses images. D’une incroyable beauté pour un événement d’une incroyable horreur.
Catherine Jentile est grand reporter à TF1

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


