Sylvain Besson, correspondant à Paris pour le quotidien suisse Le temps.
« Jouer avec la dépendance d’une presse courtisane »
La relation entre les journalistes français et Nicolas Sarkozy est compliquée car elle se joue à plusieurs niveaux. Le premier est idéologique. En France, il existe une tradition du journalisme d’opinion qui ne distingue pas toujours les faits du commentaire. Par ailleurs, l’initiative politique vient du président de la République. Journaliste, vous dépendez donc du Président et de son staff. Chaque journal a plusieurs correspondants et mieux vaut pour eux qu’ils entretiennent de bonnes relations avec l’Élysée en ne franchissant pas certaines limites. Cela dit, certains journalistes plus hostiles à Nicolas Sarkozy sont reçus à l’Élysée de la même façon. Car il sait jouer avec la dépendance de cette presse courtisane. Pour les journaux, le fait d’avoir Sarkozy en interview, c’est un déjà un scoop. En Suisse, l’intérêt pour le pouvoir central est limité, alors qu’il est fort en France. Auparavant, nous allions à Matignon pêcher les informations, car à l’Élysée il ne se passait rien. Aujourd’hui, Sarkozy ne fait pas la pluie et le beau temps, mais il est au centre du jeu. C’est quelqu’un qui a la réputation d’avoir une certaine familiarité, une certaine proximité avec les journalistes ; il aime donner son avis et des conseils de façon assez péremptoire. Il existe ainsi une proximité un peu clanique, féodale, où la critique a néanmoins sa place. En tant que correspondants étrangers, nous sommes un peu à l’écart de ce système et pouvons ainsi nous permettre d’être plus critiques. En Suisse, on a du respect pour le pouvoir, mais pas de révérence envers le pouvoir.
Istvan Felkaï, envoyé permanent à Paris pour la RTBF
« Une forme de "bonapartisme républicain" »
D’une façon générale, il existe, en France, une culture de l’imperium, de la fascination pour le pouvoir qui impose son agenda. L’opposition type entre les journaux, c’est Le Figaro, “la voix de son maître”, et Libération, souvent maltraité par Sarkozy. J’ai eu vent d’une scène épouvantable où, alors que Sarkozy se rendait chez Maurice Druon au cours de la campagne présidentielle, les journalistes lui ont chanté le Chant des partisans. On croit rêver ! Idem en Camargue, où tous les journalistes, entassés sur un véhicule, ont joué le jeu en suivant le show de Sarkozy sur son cheval. Parfois, la vie politique française est une véritable mascarade. Doit-on suivre cet agenda ? Est-on chargé de faire la communication du chef de l’État ? En France, les médias peuvent être à la fois très suivistes et très critiques. Néanmoins, la tonalité générale est à la proximité avec Sarkozy. Il tutoie certains confrères, je ne trouve pas cela choquant, mais j’ai le sentiment que ces attentions cachent quelque chose. Sarkozy a mis en place une forme de “bonapartisme républicain” avec la presse. En nommant le président de Radio-France, ou en entretenant des liens d’amitié avec Martin Bouygues, il cherche à contrôler l’information. C’est une manipulation très subtile qui pose des problèmes démocratiques. En Belgique, même si la proximité est nécessaire pour obtenir l’information, les journalistes sont également devenus plus critiques à l’égard du pouvoir depuis l’affaire Dutroux. Pour continuer à vendre des journaux, la presse belge a dû suivre la révolte née de cette affaire. Ce qui a entraîné une émancipation du journaliste politique belge.
Lara Marlowe, correspondante américaine à Paris pour le quotidien irlandais Irish Times
« Un peu comme un roi et sa cour »
La relation entre les médias français et Nicolas Sarkozy est extrême de part et d’autre, oscillant entre amour et haine. Il y a d’un côté les médias qui appartiennent à ses amis, comme Le Figaro, et les autres, où l’hostilité à son égard est plus palpable, voire clairement affichée. Il y a donc les chouchous, qui sont invités aux briefings, et les exclus, qu’on ne rappelle pas ou que l’on tient à l’écart. Ainsi, au cours d’une garden-party organisée l’an dernier, où Ingrid Bétancourt avait été décorée de la Légion d’honneur, deux journalistes avaient pu passer du temps avec lui et ses proches, loin des autres. Nicolas Sarkozy tente de séduire, de faire du charme. Une fois, il avait eu cette phrase assez symptomatique : “Les journalistes qui ne m’aiment pas ne me connaissent pas.” Il n’accepte pas la critique et peut devenir très sarcastique lorsqu’elle a lieu. Un jour, l’un de ses conseillers m’a confié que Nicolas Sarkozy ne lit pas les articles qui parlent de lui. Je n’y crois pas un instant. Les journalistes jouent le jeu de la complicité. C’est un peu comme le roi et sa cour. On peut même parler de fascination de la presse française pour Sarkozy. Tout est focalisé sur l’Élysée. Aux États-Unis, cette fascination existe aussi, mais elle est déterminée par la personnalité du président. Avec Obama, il n’y a aucune tension, aucun sarcasme. Avec Sarkozy, c’est une joute oratoire perpétuelle.
Joëlle Meskens, correspondante à Paris pour le quotidien belge Le Soir
« Ils se ressemblent »
Que ce soit avec Nicolas Sarkozy ou ses prédécesseurs, ce qui est frappant avec la presse française, c’est cette tradition de l’embedded avec le chef de l’État, cette manière qu’elle a de suivre le président dans tous ses déplacements telle une caravane. Vu de l’étranger, cela donne l’impression d’un microcosme étouffant et engendre des connivences toujours gênantes. Sur le terrain, cette proximité se traduit par des familiarités entre président et journalistes : Sarkozy connaît leur vie, prend de leurs nouvelles et de celles des enfants. Pour nous, correspondants étrangers, c’est assez troublant. Si l’on analyse cette relation, elle ne tient pas uniquement à la nature du Président, mais également au type de régime qui existe ici. C’était un peu pareil sous Jacques Chirac. Et il y a cette obsession journalistique française à tout ramener à l’élection présidentielle. Tout cela est encore accentué par la pratique des grandes interviews télévisées, où l’Élysée choisit les journalistes qui vont questionner le président. C’est choquant. L’avantage de cette relation, c’est d’obtenir des informations au plus près de la source. L’inconvénient, c’est d’être instrumentalisé. Quand un chef d’État donne un scoop, ce n’est jamais anodin. Dans le métier de journaliste, il y a toujours un peu de fascination envers le pouvoir, de même qu’il y en a chez le président de la République à l’égard des médias, car il sait que nous sommes son premier lien avec l’opinion. Les journalistes français ressemblent un peu à leur président, en ce qu’ils auront tendance à décortiquer une petite phrase maladroite de sa part plutôt que telle ou telle réforme de fond. J’ai néanmoins beaucoup d’admiration pour leur travail.
Alberto Toscano, correspondant à Paris pour l’agence italienne Ansa
« La presse française a des reflexes nationalistes. »
Il y a au sein des journalistes politiques français comme une habitude à affirmer l’importance de la France dans tout ce qu’elle entreprend en Europe ou dans le monde. Le journalisme hexagonal fait preuve d’une sorte de mentalité chauvine. La presse française n’est pas assujettie à Sarkozy — les nombreuses critiques de politique intérieure le prouvent —, mais elle reste sensible à cette cause nationale. Le problème n’est donc pas tellement que les groupes de presse, dont certains sont détenus par des industriels qui ont un lien avec l’État, soient sarkozystes, mais qu’ils adhèrent à la politique extérieure du Président. Quand il est en voyage à Madrid ou à Londres, ses faits et gestes sont relatés avec un enthousiasme sans limites. Ce qui m’inquiète le plus, ce ne sont pas tellement ceux qui jouent ce jeu, car les journalistes acquis à la cause de tel ou tel pouvoir politique sont nombreux à travers le monde. Le problème, c’est plutôt cette mentalité commune à l’ensemble des médias français, y compris ceux de l’opposition. Les réflexes nationalistes profitent au locataire de l’Élysée. Si Sarkozy séduit les médias, c’est qu’il se présente comme l’incarnation du pouvoir français, mais, également, comme l’incarnation du Français moyen. Cette attitude est proche de celle de Berlusconi en Italie. Mais vos journalistes sont intelligents, et n’hésitent pas à rédiger des articles très critiques sur l’action intérieure du gouvernement. En revanche, ils font preuve de chauvinisme au niveau européen et international.
Piotr Mozynski, correspondant à Paris pour Newsweek Pologne
« Les médias, substitut de l’opposition politique »
Ce qui me surprend, en analysant la relation entre la presse française et Nicolas Sarkozy, c’est qu’une partie du milieu journalistique a tendance à se rapprocher du pouvoir pour se protéger, tandis que l’autre a peur. L’opposition politique est tellement affaiblie que Nicolas Sarkozy traite les médias comme un véritable substitut de l’opposition politique. Il l’attaque, il l’affaiblit, il l’achète dans le sens politique du terme. Il y a un véritable combat politique entre Sarkozy et les médias. Ce n’est pourtant pas leur rôle de s’affronter. Cette confusion est renforcée par la position, à la tête de certains médias, de grands industriels qui sont des amis du chef de l’État. Le résultat sur le terrain, c’est que les médias français deviennent de plus en plus mous. Cela me chagrine car j’ai vécu entre vingt et trente ans sous le régime communiste et n’ai jamais senti aussi nettement qu’en France cette peur chez mes collègues. Je ne pense pas que l’intention de Nicolas Sarkozy soit de la provoquer mais il le fait involontairement, de par sa personnalité. Il a besoin de combats. C’est ainsi qu’il a été politiquement élevé. En choisissant lui-même les journalistes par qui il souhaite être questionné, Sarkozy se prive d’une autocensure salutaire. Quand la presse se tait, cela peut devenir gênant à long terme. Je ne crois pas que Nicolas Sarkozy soit fasciné par les médias. Il sait qu’il peut s’en servir et les maîtriser. Vu de l’extérieur, je dirais plutôt qu’il les méprise.
Anna-Maria Merlo Poli, correspondante à Paris pour le quotidien italien Il Manifesto
« Trop proche, pour ne pas dire gênant »
Lors des vœux de Sarkozy à la presse en janvier, j’ai été frappée de voir la relation de proximité qu’il entretient avec les journalistes français. C’était trop proche, pour ne pas dire gênant. Nicolas Sarkozy joue de cette relation. D’un côté, il peut être très flatteur, faire du charme aux journalistes en les tutoyant, et de l’autre, jouer au maître d’école. C’est très malsain. Sur le terrain, on ne distingue plus aucune différence entre journalistes et personnalités politiques. Mitterrand gardait une certaine distance avec les journalistes, mais c’était une autre époque. Lorsque l’on couvre la vie politique, on a forcément une fascination pour le pouvoir et il est très difficile de ne pas se rapprocher de ses sources. En Italie, c’est encore pire. Berlusconi possède ses propres chaînes publiques et nomme des amis à la tête de celles-ci. Le porte-parole du gouvernement est un ancien journaliste, et pendant les conférences de presse, tout le monde s’appelle par son prénom. L’Italie est arrivée à un point de non-retour. C’est l’exemple type de ce qu’il peut advenir si les choses empirent en France. Heureusement, votre pays a une tradition démocratique plus enracinée.

Revue Médias















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