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Ligne de front

Le Quintrec, itinéraire d’un mouton noir

par Elise Nebout // Illustration : Louise

Samedi 5 février 2011, bientôt 13 heures. Fabrice Le Quintrec, 60 ans, se dirige vers la Maison de la Radio. Depuis trois ans, il présente une revue de presse sur France Bleu le week-end. Un exercice qu’il a toujours affectionné, même s’il lui a valu bien des déconvenues. Retour sur douze années de mise à l’écart.

En ce début d’août 1998, des sans-papiers occupent la nonciature apostolique de Paris, espérant un soutien du Vatican dans leur combat. Deux ans auparavant, c’était l’église SaintBernard, dans le quartier de la Goutte-d’Or, à Paris, qui avait été investie par près de deux cents Africains. La question de la régularisation des sans-papiers n’est pas nouvelle. Elle divise la classe politique et l’Église elle-même. Le bruit court alors dans les rédactions que JeanPaul II aurait accepté d’apporter son soutien aux sans-papiers. Le mercredi 5 août, Fabrice Le Quintrec, auquel on avait pris l’habitude de confier la revue de presse comme joker (depuis le début des années 90, lorsque Ivan Levaï était devenu directeur de l’information) revient sur cette affaire. Et cite Présent, le quotidien « national et chrétien » qui est aussi le porte-voix officieux du Front national : « Quant au journal Présent, il va plus loin en disant que les médias ont purement et simplement inventé cette intervention du pape. » Une brève citation parmi d’autres points de vue parus dans la presse du jour. Le soir même, Patrice Bertin, chef des informations de France Inter, le plus haut placé dans la hiérarchie en ce mois d’août, lui téléphone : inutile qu’il se présente le lendemain à Radio France, on lui retire la revue de presse. Le seul fait d’avoir cité un journal classé à l’extrême droite a suffi pour qu’il soit mis à l’écart.

« Les journaux se sont vu reprocher “la publication d’une rumeur particulièrement détestable qui ne demandait qu’à prospérer dans un milieu parfois accueillant au conformisme intellectuel ambiant”. »

Alain Le Gouguec, qui a côtoyé Fabrice Le Quintrec à Radio France à l’époque, se souvient : « L’épisode a été très violent : on l’a purement et simplement interdit d’antenne. » Et s’insurge : « Fabrice Le Quintrec citait également Rouge et Charlie-Hebdo, des journaux à l’autre extrême de l’échiquier politique. En ce qui concerne la diversité des opinions, le travail était fait. » Mais Fabrice Le Quintrec n’était pas aimé. Quand Alain Le Gouguec entre à France Inter, en 1989, des rumeurs circulent sur son compte : « Il passait pour très à droite, voire d’extrême droite. Certains allaient jusqu’à le traiter d’ordure. » Et d’ajouter : « Nous n’avions pas les mêmes opinions politiques, mais je ne l’ai jamais entendu dire quoi que ce soit qui puisse me choquer. La seule chose qu’on pouvait lui reprocher, concède-t-il, c’était son manque de rigueur. »

Alain Le Gouguec se remémore un autre épisode, révélateur des réactions violentes que pouvait provoquer, de façon « presque irrationnelle », Fabrice Le Quintrec : « Puisqu’il servait de joker à l’époque, il pouvait être amené à animer n’importe quelle émission. L’année précédente, en 1997, on lui avait demandé de présenter “Le téléphone sonne”. C’était autour du week-end du 15 août, pour l’anniversaire de la mort d’Elvis Presley. » En cette période estivale, beaucoup d’invités interviennent par téléphone. Fabrice Le Quintrec n’a donc qu’un protagoniste en plateau, un spécialiste des années yé-yé, également producteur-présentateur d’une émission pour la grille d’été de Radio France, François Jouffa, fils d’un ancien président de la Ligue des droits de l’homme. L’émission commence. Fabrice Le Quintrec s’apprête à poser sa première question lorsque François Jouffa se lève et sort de sa poche un papier qu’il lit : « Fabrice Le Quintrec est un sympathisant notoire du Front national [...]. C’est une honte pour France Inter d’avoir un journaliste adhérent aux thèses du FN. ... Ce petit texte, je le lis avec la bénédiction de mon père, l’avocat Yves Jouffa, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, alors bonsoir, je vous laisse. » Alain Le Gouguec commente : « Fabrice Le Quintrec est resté là au micro avec cette bombe qui lui sautait au visage. Je ne me suis jamais retrouvé dans semblable situation mais cela doit être très dur. Il a bien fallu qu’il finisse l’émission. »

L’épisode est largement repris et commenté par la presse. On parle bientôt de l’« affaire Le Quintrec ». Son nom est associé, sans précaution, à « extrême droite », au « fascisme » et au « Front national ». Il faut dire que les tensions politiques sont vives entre droite et gauche. Lors des dernières régionales, quelques mois plus tôt, quatre régions ont basculé à droite, fortes du soutien du Front national. « Chaque fois qu’on voulait faire un commentaire sur la présence de la bête immonde à Inter, on citait Le Quintrec », explique Alain Le Gouguec. Si la presse s’emballe, Fabrice Le Quintrec est soutenu par sa direction qui sanctionne François Jouffa.

« Le seul fait d’avoir cité un journal classé à l’extrême droite a suffi pour qu’il soit mis à l’écart. »

De son côté, la société des rédacteurs fait circuler un tract condamnant également l’attitude du journaliste de variétés. « Mais sans un mot pour Fabrice Le Quintrec ! », s’emporte Alain Le Gouguec, sous prétexte qu’il ne fallait surtout pas « l’ériger en martyr ! » Jérôme Bouvier, alors président de ladite société, a refusé de s’exprimer sur les raisons de ce manque de soutien : « une vieille histoire », selon lui. Curieux de la part de l’actuel médiateur de Radio France, qui passe aujourd’hui pour une des « consciences » de la profession1. Septembre 1998. Depuis que Fabrice Le Quintrec a cité Présent, Radio France semble bien décidé à le laisser sur le « carreau ». Absent des grilles de programme de cette rentrée 1998, sur décision de Jean-Luc Hees, il tente d’obtenir des explications. On ne lui répond pas, ou de façon ambiguë : en janvier 1999, quatre mois après l’affaire, Jean-Luc Hees, alors directeur de la rédaction, répond au courrier de Zaïr Kedadouche (qui a mis sur pied un comité de soutien à Le Quintrec) : « Le contenu de la revue de presse présentée depuis le 3 août 1998 ne correspondait pas aux objectifs fixés », ajoutant que les revues de presse sur France Inter « ont pour vocation de refléter la tendance générale de la presse ». Ce qui exclut, à en croire l’actuel PDG de Radio France, les journaux d’extrême droite ; l’extrême gauche, elle, n’étant pas concernée...

Fabrice Le Quintrec ne baisse pas les bras. Il adresse des droits de réponse à tout-va : L’Humanité, Le Monde, France-Soir, L’Événement du jeudi. refuse de le publier au prétexte de deux syllabes de trop... Le Quintrec clame que « citation ne veut pas dire approbation », qu’« occultation n’est pas synonyme d’information ». Que « le fait d’édulcorer la diversité et la complexité des opinions, de s’autocensurer ou de tenir un langage convenu ne contribue ni à l’information pleine et entière du public, ni à l’accomplissement de la mission du journaliste ». Et de conclure : « La liberté d’expression est une et indivisible. » Les signataires de la pétition lancée par son comité de soutien se font plus nombreux, de Jean-François Copé à Denis Tillinac. Des personnalités de droite, pointeront les mauvaises langues. Fabrice Le Quintrec intente des procès, contre Radio France d’abord, puis contre Marianne et France-Soir pour « diffamation ». Quatre décisions de justice sont rendues, toutes en sa faveur. Les journaux se sont vu reprocher « la publication d’une rumeur particulièrement détestable qui ne demandait qu’à prospérer dans un milieu parfois accueillant au conformisme intellectuel ambiant ». La rumeur est jugée infondée : Fabrice Le Quintrec a cité Présent « en une seule phrase qui ne comportait ni approbation ni manifestation d’une opinion quelconque et s’insérait dans une énumération de très nombreux organes de presse comme il est de règle pour cet exercice ». Mais les jugements ne suffisent pas. Radio France continue de faire la sourde oreille. Malgré un changement de direction — JeanMarie Cavada a succédé à Michel Boyon —, rien ne bouge. La mise à l’écart de Fabrice Le Quintrec est entérinée.

« Les journaux se sont vu reprocher “la publication d’une rumeur particulièrement détestable qui ne demandait qu’à prospérer dans un milieu parfois accueillant au conformisme intellectuel ambiant”. »

Un an plus tard, il n’a toujours pas retrouvé de poste. Il quitte alors Radio France pour trois ans, s’installe au Japon avec sa femme, elle-même japonaise, et leurs enfants. Il devient attaché culturel à l’ambassade de Tokyo. Mais même là-bas, l’étiquette « extrême droite » lui colle à la peau. De retour en France, en 2002, et contrairement aux promesses qui lui avaient été faites, Fabrice Le Quintrec ne retrouve aucun poste. Alain Le Gouguec se souvient : « Il venait à Radio France très souvent. Probablement pour son syndicat, la CGC. Sinon, il n’avait rien à y faire. » S’ensuivent de longues années au cours desquelles Le Quintrec est payé par Radio France sans être affecté à aucune tâche : de 2003 à... 2007 ! Radio France est alors condamnée une nouvelle fois au civil.

Si l’histoire tombe aux oubliettes, il est pour lui hors de question de lâcher prise. Pris dans les rets d’une affaire qu’il considère comme une injustice — et qui lui volera dix années de sa vie —, Fabrice Le Quintrec refuse d’abandonner son « combat ». Il attendra 2008 pour retrouver un poste à France Bleu, le réseau des locales de Radio France. Ironie du sort, c’est encore pour... une revue de presse, internationale cette fois. Mais à une heure de moindre écoute et sur des stations régionales qui n’ont pas vraiment vocation à s’intéresser à l’actualité étrangère. Jérôme Bouvier posait la question : « Mais pourquoi ressortir cette vieille histoire ? » Bon nombre de ses acteurs sont encore sur la scène, et même, pour certains, occupent les premiers rôles. Quant à la bienpensance, pas sûr qu’elle ait déserté France Inter. Sa rédaction s’est mobilisée pour un Stéphane Guillon et un Didier Porte, qui ne sont pas journalistes, mais qui sont, semble-t-il, du bon côté. ■


 
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