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Mediamorphose - dossier

Faits divers et sécurité

Le récidiviste au regard de l’histoire...

Trois questions à Jean-Pierre Allinne et Mathieu Soula

La récidive, comme les autres catégories pénales, est une construction sociale qui, si l’on cherche à comprendre plus finement la place qu’elle occupe dans la société française, mérite d’être observée sur une longue durée. Les historiens Jean-Pierre Allinne et Mathieu Soula viennent de diriger un ouvrage collectif sur le sujet. Rencontre.

Comment le problème public de la récidive a-t-il été traité depuis deux siècles dans les politiques pénales ?

La récidive est un problème public spécifique depuis peu : la manière dont elle est aujourd’hui traitée repose sur une construction datant du XIXe siècle. On ne l’ignorait pas auparavant, mais c’est à cette époque qu’elle s’est singularisée en tant que problème pénal, social, puis public. Cette autonomisation a été permise à certaines conditions. Tout d’abord, la meilleure circulation à travers le territoire a rendu le criminel plus anonyme et a favorisé la rationalisation des moyens permettant de retracer son passé, son parcours et son identité. La peur des classes laborieuses, assimilées à des classes dangereuses, traduite dans l’érection d’outils de contrôle social. Les premières analyses des échecs de la prison pénale — précisément rendus visibles par la récidive. L’essor de la statistique criminelle qui, en créant la catégorie récidive, a contribué à porter le regard et l’attention du législateur sur ce fait pénal, devenu dès lors un véritable problème social. Surtout, la validation de l’existence de ce problème par les politiques, les analyses scientifiques et criminologiques, et la presse. Le formidable développement des faits divers, à la fin du siècle, a promu et largement diffusé, dans toutes les couches sociales, des figures criminelles repoussoirs.

C’est d’ailleurs singulièrement au début de la IIIe République, dans les années 1880, que la récidive concentre le plus l’attention du champ politique. Il s’agit alors de faire apparaître la République comme un régime d’ordre : en désignant des boucs émissaires et en les expulsant du territoire, les républicains entendent se poser en défenseurs de l’ordre politique et social nouvellement établi, et répondre à la peur du crime et des criminels qui s’est propagée, notamment via la presse. Waldeck-Rousseau, rapporteur de la loi créant la relégation, insiste sur ce combat contre « les incurables du vice », « ces incorrigibles du délit et du crime » qui mettent la société en péril. Dans cette représentation, le récidiviste est un criminel à part (un état criminel spécifique) que la pénalité ordinaire n’a pas pu corriger, et contre lequel il faut prendre des mesures extraordinaires, le plus souvent d’exclusion physique ou symbolique. En 1885 et jusque dans les années 1970, la relégation (en Guyane, puis en métropole) ; depuis 2008, la rétention de sûreté. Les modalités sont différentes, mais la logique reste la même : protéger la société en éloignant un récidiviste regardé comme dangereux ou incorrigible. Ces deux lois correspondent d’ailleurs à deux surinvestissements caractérisés de la problématique de la récidive.

Ce qui marque ces deux derniers siècles de pénalité, c’est l’attention portée par la répression non plus seulement sur l’acte, mais sur la personnalité et la moralité du criminel. C’est au nom de cette subjectivisation de la pénalité et de l’idéologie de la défense sociale que le traitement de la récidive par des mesures de sûretés, dans des cas extrêmes, a été rendu possible.

Comment les représentations de la figure du criminel récidiviste ont-elles évolué ?

De fait, la justification des mesures de sûretés se concentre sur quelques figures criminelles, désignées comme les ennemis intérieurs, voire les monstres sociaux. Au début de la IIIe République, dans une période où le déterminisme social, psychique, voire physique, est largement reçu grâce à l’émergence des sciences médicales dans le champ pénal, les récidivistes sont considérés, après Lombroso, comme physiquement marqués et moralement irrécupérables. Lacassagne voit en eux « des individus organiquement mauvais et défectueux », qu’il faut absolument isoler. Ils sont même assimilés à des sauvages, voire à des bêtes. Derrière ce portrait impersonnel, la loi du 27 mai 1885 sur la relégation vise d’abord les vagabonds et autres voleurs, les exclus, perçus comme mettant en péril l’ordre bourgeois. Les désigner comme les ennemis intérieurs, permet en outre aux opportunistes de montrer aux classes populaires qu’ils peuvent leur faire confiance, au moment où le suffrage universel est pleinement effectif et où les collectivistes s’enracinent dans cet électorat. Dans les discours politiques actuels sur la récidive, l’ennemi est moins le voleur que le criminel sexuel. Il concentre désormais les peurs, largement relayées et entretenues par l’exploitation médiatique et politique des faits divers. Pour autant, une nouvelle catégorie de récidivistes émerge depuis les années 2000 : les mineurs. Là encore, la thématique de la barbarie, repérable dans les débats parlementaires, est utilisée. La stigmatisation des mineurs récidivistes masque en fait celle des mineurs des « quartiers ». La logique est sensiblement proche de celle déployée au début de la IIIe République : identifier un « danger » social, et démontrer par une répression prompte et sévère la capacité de protection des gouvernants. Il s’agit encore de gérer le social par le pénal. Quoi qu’il en soit des discours et justifications, ces figures de récidivistes opèrent comme un cheval de Troie : elles autorisent l’édiction de mesures générales qui dérogent aux principes pénaux cardinaux en vigueur depuis la Révolution.

« Le criminel sexuel concentre désormais les peurs, largement relayées et entretenues par l’exploitation médiatique et politique des faits divers. »

En quoi le traitement de ce débat a-til été renouvelé dans les années 2000 ?

La force de l’État et du droit est d’avoir rendu naturelle la catégorie pénale « récidive », dans le sens où elle apparaît aujourd’hui comme allant de soi, ce qui, historiquement, n’a pas toujours été le cas. Ce travail d’imposition, d’éternisation, est permis par une actualisation des représentations de la récidive et des récidivistes, qui cache une autre réalité, plus durable : la reconnaissance et la répression extraordinaire de « l’incorrigible » permet en creux de définir le groupe et participe finalement à ressouder ceux qui en sont. Le récidiviste, quel qu’il soit et à quelque période que ce soit, permet à l’État de justifier sa domination et son monopole du châtiment. Mais, il faut souligner que le contexte politique et social actuel a favorisé un réinvestissement politique conséquent des thématiques portées en creux par la récidive : dangerosité, défense sociale, détermination psychique voire physique, exclusion, élimination... La répression exemplaire de la récidive est devenue un enjeu et un objectif politiques expressément affirmés et revendiqués dans un contexte de promotion de l’ordre. Comme en 1885, dans une République opportuniste et donc peu encline à développer l’État social, la focalisation sur la récidive donne à voir aux électeurs un État actif, engagé dans un véritable « combat » contre de nouveaux « incurables du vice » qui menaceraient la société dans son unité et son organisation. ■

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