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Quartier libre

Quartier Libre à Robert Redeker

Le spectacle, arme de la guérilla contre la télévision

L’été n’est pas seulement la saison d’« Intervilles », des divertissements cathodiques de plein air, mais aussi celle des festivals de théâtre, la saison des opéras à la belle étoile, l’occasion d’assister à la renaissance d’une entité assassinée par la télévision : le public. Car, en lieu et place de public, la télévision n’a plus que des consommateurs audimatés. Un public ne se réduit pas à une collection d’humains assistant à un spectacle. Il est une forme d’être qui s’éveille à soi pendant ce spectacle, qui prend vie à cette occasion. Son existence, presque aussi brève que celle des éphémères, est strictement contemporaine au spectacle. Cette naissance et cette existence sont un événement politique. Le public a un sens politique — ce que l’on sait depuis Kant, qui voyait dans les Lumières l’apparition d’« un public qui lit ». Une société où le public importe est l’opposé d’une société de masse qui est pourtant, elle aussi, Guy Debord l’a dit, une « société du spectacle ».

Politique : le spectacle qui se donne et se regarde non innocemment est celui dans lequel naîtra le public en s’arrachant à la masse atomisée, celle qui justement a été fabriquée par la télévision. Sorte d’opération alchimique sur l’humain, le spectacle transmute une masse d’individus en un public. Il s’agit d’un moment politique, non aux sens anciens de la représentation et de la revendication, mais en un sens peu usité : la conversion temporaire d’une masse atomisée en une communauté d’un tout autre type. La question du public devient une question lazaréenne : comment rendre vie à une réalité de plus en plus rare, détruite par les industries contemporaines du divertissement, dont le souvenir menace de s’évanouir, le public ? Sans doute en maintenant en vie une pratique ef facée par la faussement nommée société du spectacle : le spectacle, remplacé désormais par le show. Constituer un public autour d’un spectacle est l’une des dernières possibilités d’éprouver une expérience collective, autrement dit, transmuer de l’humain en communauté, expérience en voie de perdition. Le public est l’ultime endroit paradoxal où l’on peut se défaire de l’unidimensionnalité actuelle. Il y a spectacle — et non show — dès lors que le « faire public » devient libérateur, non au sens traditionnel, mais au sens où se défait, se dé-serre quelque chose chez chacun.

Paradoxe : en « faisant public », chacun en même temps devient un individu, cesse d’être un atome. La société actuelle bannit l’individu, car celui-ci, Nietzsche l’a dit, est ce qui fait peur. L’individu est l’interdit. Le public, quand par la magie de la scène ou de la piste il parvient à exister, est un phénomène dynamique double : dans la naissance, pendant le spectacle d’un public, il y a corrélativement la naissance, en chaque assistant, d’un individu. Un espace collectif s’ouvre, et c’est le public qui apparaît. Au sein de cette collectivité s’ouvre un espace singulier, et c’est l’individu qui éclot ! Enjeu anthropologique : le spectacle est apte à refaire de l’humain. Enjeu politique : le spectacle est apte à refaire l’existence d’un public. Ainsi, délaisser la petite lucarne pour se presser sur les gradins, c’est mener la guérilla anti-télé, la guérilla en faveur du public contre les masses. Le spectacle — théâtre, cirque — qui transforme une foule en un public est le contraire de la télévision, laquelle uniformise en amalgamant chacun à une masse statistique. Contre les disciples de Debord, qui mélangent tous les concepts, qui ne différencient pas le spectacle du show, concluons : en substituant un public à la masse, le spectacle nous libère du conformisme cathodique ! ■


 
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