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Entretien avec Edwy Plenel :

le tour du Monde en 27 questions

Mises en cause, controverses, difficultés financières : le directeur de la rédaction du Monde, démissionnaire le 29 novembre dernier, s’explique sur les sujets qui fâchent.

Le Monde a subi une baisse alarmante de ses ventes (- 3,2 % en 2004 et - 7,34 % si l’on s’en tient aux ventes au numéro). Vous risquez même de passer derrière Le Figaro. Comment l’expliquez-vous ?

Tout dépend de l’échelle choisie, hexagonale ou internationale. En diffusion payée totale, ventes France et étranger mêlées, Le Monde restera en tête de la presse quotidienne nationale française, la PQN. En diffusion France payée, vous avez raison, Le Figaro, qui dispose des armes financières du groupe Dassault, fait tout pour réussir à passer devant Le Monde, y compris en ayant recours à des opérations de diffusion gratuite dans les rames de TGV. Commercialement, le combat est inégal : nous sommes un quotidien indépendant, qui ne s’appuie pas sur un groupe industriel ou financier dont la réussite et les intérêts seraient extérieurs à nos métiers. Au jour le jour, nous ne pouvons compter que sur nos lecteurs et sur les annonceurs. C’est le prix de l’indépendance, économique et éditoriale. Que cela ne soit pas toujours facile ni tranquille, c’est l’évidence. Mais je préfère cette intranquillité-là, plutôt que le renoncement à cette identité spécifique qui fait la différence et l’originalité du Monde. C’est en quelque sorte notre capital symbolique, héritage de soixante années d’efforts et d’épreuves. Une image, une réputation, certains diront une prétention, d’autres une ambition : on peut l’énoncer avec toutes sortes de mots, mais ce qui est certain, c’est que ce capital-là n’a pas de prix. A condition, bien sûr, de ne pas le dilapider ni l’abîmer, ce qui nous oblige à être doublement responsables, éditorialement et économiquement.

Quant au match entre Le Monde et Le Figaro, il dure depuis la création de notre journal, en décembre 1944. Et Le Figaro a plus longtemps été devant ! Ce n’est que dans la période récente, ouverte en 1994 par l’élection de Jean-Marie Colombani à la direction du Monde, que nous avons réussi à nous installer durablement, et pas seulement une année, en tête de la PQN, avec une progression en ventes France payées de +12% sur dix ans, de 1993 à 2003, quand notre confrère du matin baissait dans la même période de - 9,5 %. Vous remarquerez que j’inclus l’année 2003 qui est pourtant celle du retournement, notre premier recul significatif, recul que confirmera, hélas, 2004. C’est une alarme en effet, qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis, qu’il faut repartir à la conquête, se remettre en cause, innover, journalistiquement et commercialement, etc.

Avec une perte de 25 millions d’euros en 2003, Le Monde a-t-il les moyens de son indépendance et de son développement ?

Il ne faut pas se raconter d’histoire : sans réussite économique, sans bonne gestion, sans un minimum de rentabilité, plus d’indépendance ! Sauf à rêver d’une presse subventionnée par l’Etat - ce qui ne serait pas sans poser d’autres questions en termes de pluralisme -, je ne connais pas d’autre chemin dans le monde tel qu’il est. Mais ce réalisme n’est pas forcément contradictoire avec le respect d’une identité sociale particulière, reposant sur cette conviction qu’une presse de qualité, exigeante et rigoureuse, ne saurait se réduire à une marchandise. C’est tout le pari de notre stratégie depuis 1994, toute sa cohérence : relancer le quotidien, fédérer d’autres titres autour de cette réussite, construire un groupe de presse indépendant. Il n’y avait pas de folie des grandeurs dans tout cela. Simplement la certitude que toute réussite solitaire serait fragile, provisoire, régulièrement menacée. C’est en somme une stratégie du faible au fort : prouver que nos particularités, notamment l’actionnariat salarié, loin de nous désavantager, nous donnent une dynamique collective, une force attractive et une image symbolique que ne confère pas la seule puissance de l’argent, du capital et de la finance.

Aujourd’hui, nous vivons une période de transition délicate où il s’agit de redéfinir la place du Monde dans le groupe de presse qu’il a construit. Nos lecteurs n’achètent évidemment pas un groupe, mais un quotidien. A la limite, ces enjeux d’entreprise les font fuir : ce n’est pas leur problème et le rapport de fidélité à un titre ne se situe pas dans ce registre-là. Quant au groupe, avec la PQR (les journaux du Midi, qui éditent notamment Midi Libre) et les nombreux magazines (Courrier international, Télérama, La Vie, etc.), il ne saurait vivre à l’heure du seul Monde. Pour nous, qui sommes d’abord des journalistes, ce sont des questions nouvelles où se joue l’invention de ce nouveau groupe de presse, de ses structures et de ses procédures.

Cette période est d’autant plus complexe que notre situation économique est en effet difficile, plus difficile que prévu, aggravée par le recul de nos ventes et l’atonie publicitaire. De fait, c’est à nouveau un moment de vérité qui va nous obliger à revisiter nos équations financières et nos modèles économiques et, peut-être, à nouer des alliances et à chercher des partenaires. En charge de la seule marche éditoriale du quotidien, je fais confiance à Jean-Marie Colombani et à Alain Minc, ainsi qu’à tous nos actionnaires, internes et externes, salariés et capitalistiques, pour trouver une solution qui nous permettra de rebondir. Une solution, cela va sans dire, qui garantisse l’indépendance, éditoriale et économique, du Monde au sein de ce nouvel ensemble.

Un tout autre sujet maintenant : l’accord passé entre Le Monde et Péan/Cohen ne s’apparente-t-il pas à de la censure ?

Si vous aviez raison, il faudrait plutôt parler d’autocensure ! Après tout, cet accord a été souhaité et accepté par la partie adverse. Personne n’était obligé de dire oui, pas plus eux que nous. Le président du tribunal a finalement voulu tenter une médiation plutôt que de risquer un procès long et tardif, nouvelle illustration des lenteurs bien connues de notre système judiciaire. La médiation, ce n’est pas un arrangement, c’est une procédure judiciaire qui répond à des règles, qui ne se refuse pas et qui peut, aussi bien, ne pas aboutir. En l’espèce, le nom de Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation et, à ce titre, premier magistrat de France, a été avancé comme médiateur, et nous l’avons accepté. Après d’infinies et attentives consultations, il nous a soumis un texte, rédigé de sa main en toute indépendance, que nous pouvions agréer ou non. Si l’éditeur ou les auteurs du livre avaient jugé que la décision présentée s’apparentait à une censure de leur livre, ils étaient tout à fait libres de refuser de signer. Ils ne l’ont pas fait. Mais je ne veux pas épiloguer sur cette affaire : l’une des clauses de l’accord précise que les parties se refuseront à tout commentaire de la décision. Tenons-nous en au texte final, signé par toutes les parties, qui est à la fois clair et exhaustif.

« Nous ne sommes pas là pour dire au lecteur ce qu’il faut penser, mais pour l’aider à penser par lui-même. »

Mais en n’allant pas au procès, n’avez-vous pas perdu la bataille d’image engagée entre Le Monde et les auteurs du livre ?

Je ne le pense pas. La bataille d’image, nous devions la gagner au sein de notre rédaction et chez nos lecteurs. Pas dans un microcosme désireux de voir le sang couler. Je ne suis ni sourd ni aveugle, et je sais bien ce que murmurait Paris, cette capitale bien provinciale dès qu’il s’agit de bruits et de rumeurs. On a annoncé mille fois le départ forcé et contraint de tel ou tel d’entre nous, façon d’inventer une crise interne qui ne venait pas, façon de prolonger l’immense déception de tous ceux qui aimeraient avoir enfin prise sur Le Monde, façon surtout - et c’est peut-être le plus désolant - de remplacer le débat d’idées par les querelles de personnes, le conflit d’opinion par les jeux d’ambition.

A tort ou à raison, c’est à vous d’en juger, nous nous sommes sentis attaqués. Nous, c’est-à-dire Le Monde, son histoire collective, sa vie interne, son identité éditoriale. Dès lors, le problème n’était pas de défendre nos petites personnes, mais la maison dont nous avons la responsabilité. Qu’elle tienne debout, qu’elle reste digne, qu’elle ne se laisse pas emporter par une crise importée et, surtout, qu’elle continue de faire un journal de qualité. Notre réponse, la seule qui vaille vraiment et celle qui importe à nos lecteurs, c’est le journal : pour s’en tenir à ces derniers mois et aux événements les plus marquants ou les plus visibles, je demande qu’on nous juge sur la couverture de la guerre en Irak, des élections américaines, du débat européen, du conflit du Proche-Orient, de l’agonie d’Arafat, de la Tchétchénie, de la mort de Derrida, de l’anniversaire de la guerre d’Algérie, etc. ! De ce point de vue, celui de l’intérêt collectif de la maison, la médiation fut une bonne issue face à laquelle nos susceptibilités personnelles n’ont pas d’importance. Elle a calmé le jeu et nous a ramené à l’essentiel : faire le meilleur journal possible.

Mais n’avez-vous pas eu envie de vider l’affaire au fond ?

Quel fond ? Il y avait tant d’aspects dans cette attaque, tant de fronts dans cet assaut ! Nous devions des explications, même sur les points les plus comiques ou les plus imaginatifs, aux journalistes du Monde, ce qui fut fait, longuement, non sans tension et émotion. Pour le reste, deux aspects me tenaient personnellement à cœur, d’autant plus que l’un est au centre d’une affaire d’Etat, aujourd’hui en cours de jugement, celle des écoutes de l’Elysée dont l’enjeu me dépasse et concerne, entre autres libertés individuelles malmenées dans cette histoire, les droits des journalistes et la liberté de la presse. Or, sur ces deux points, la médiation, approuvée par toutes les parties, énonce les choses très clairement : je ne suis ni un agent pigiste de la CIA, ni un citoyen habité par la haine de son pays. Cela me suffit.

Quelles ont été les conséquences de cette affaire, à la fois dans le journal et par rapport aux lecteurs ?

Dans le journal, cela a évidemment réveillé des oppositions, des critiques, des mécontentements. Pas seulement bien sûr et pas majoritairement - mais je n’en suis pas le meilleur juge. Si je souligne ce réveil, c’est parce qu’il ne me semble pas malvenu et qu’il n’exclut pas la solidarité : la vie, et donc la démocratie, est aussi faite de conflits. Pendant la tempête de 2003, l’univers médiatique n’avait d’yeux que pour le sort et le comportement des dirigeants, le fameux trio infernal Colombani-Minc-Plenel. Mais c’était oublier l’essentiel : les personnels et, parmi eux, la rédaction, qui ont souffert d’être calomniés, suspectés, agressés. Pensez à un commercial du Monde confronté aux remarques acerbes de lecteurs n’ayant eu droit qu’à la rumeur médiatique peu encourageante sur le journal ! Nous avons donc tous été mis à l’épreuve, tous reçu un paquet d’eau de mer, tous été bousculés et malmenés, tous, sans distinction. Si une maison survit à une tempête comme celle-là, c’est qu’elle est solide au-delà de la norme moyenne, au-delà des intérêts particuliers de celles et ceux qui y travaillent. C’est le sentiment rare d’une communauté de destin, un état d’esprit difficile à expliquer tant on risque de conforter cette image d’un Monde à part, fier, prétentieux et sourcilleux, que les confrères adorent nous ressortir. Peut-être sommes-nous une sorte de mauvaise conscience de la profession, un média à la fois comme les autres et différent des autres, qui, dans le même mouvement, séduit et exaspère...

Par rapport au lectorat, tant de médisance a forcément écorné, ici et là, notre image. Il nous revient donc de rétablir la confiance, et c’est un travail long, patient. Je pense, ou du moins j’espère, que ces attaques nous auront rendu plus humbles, plus discrets, plus distanciés, moins ouverts aux curiosités extérieures, plus repliés sur l’essentiel de notre travail : faire un journal, faire un bon journal, faire le meilleur journal possible. La vérité, c’est que je suis las des polémiques de la presse sur la presse, des médias faisant commerce des médias, des journalistes enquêtant sur les journalistes. J’aurais mauvaise grâce, dans une revue dont c’est la raison d’être, à juger ces interrogations sans intérêt. Elles sont évidemment plus que nécessaires, mais qu’au moins, elles répondent aux critères les plus exigeants du métier, qu’elles respectent les règles du journalisme de qualité !

De ce point de vue, on peut se demander si l’interminable feuilleton sur Le Monde n’a pas servi de diversion. Pendant qu’on alimentait artificiellement la polémique autour d’un journal dont mêmes ses détracteurs conviennent qu’il n’est pas indigne, justifiant leur acharnement par un mélange d’exigence et de fascination à notre endroit, l’essentiel pour la presse se passait ailleurs. Le rachat de la Socpresse par Dassault, n’est-ce pas une question autrement décisive ? Que près d’un tiers de la presse française soit passé sous le contrôle d’un groupe de défense dirigé par un sénateur de droite qui n’a jamais fait mystère de son envie d’utiliser sa presse pour ses idées, n’est-ce pas là un enjeu autrement grave ? Que, dépendant des commandes d’Etat, ce groupe ne soit pas porté au journalisme dissident, ni de révélation ni de contestation, n’est-ce pas plus alarmant qu’une manchette discutable du Monde ? Nous vivons dans une république monarchique, avec toutes les tentations et abus que cela entraîne. Or, autant que je sache, la famille industrielle avec laquelle l’actuel président de la République est le plus lié, de longue date, c’est Dassault, de père en fils. Alors, on peut bien se moquer de Berlusconi !

Je sais bien que nous avons souvent donné l’impression d’être sourds aux critiques, ce qui, sincèrement, n’était pas le cas. Mais il faut nous comprendre : nous avons eu le sentiment que l’hôpital se moquait de la charité, autrement dit qu’on nous faisait un mauvais procès pour mieux faire écran aux vraies menaces sur le pluralisme des médias. Sincèrement, le problème central de la profession n’est pas Le Monde ! La France est le seul grand pays développé où l’un des représentants mondialement reconnus de la presse quotidienne de qualité a réussi à être numéro un sur son marché national. Est-ce que nous ne devrions pas être fiers de cette exception ?

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

« Au Monde, le poste de directeur de la rédaction est le plus exposé, le plus usant et le plus ingrat. »

Cette exception est peut-être due à l’échec de la presse populaire ?

Non, cette exception est aussi une bonne chose pour la presse populaire. Presse populaire, ça ne devrait pas être synonyme de presse trash, de tabloïds racoleurs, de journaux indignes. La France est encore plus ou moins à l’abri de ce type de presse, qui domine en Grande-Bretagne et, plus généralement, là où l’empire Murdoch s’est imposé. Le Parisien et son édition nationale, Aujourd’hui, relèvent d’une presse populaire plus exigeante qui n’exclut ni la rigueur ni le sérieux. Il faut aussi regarder la réussite éditoriale du Monde de ce point de vue : son audience - près de 2,2 millions de lecteurs, avec, dans la PQN, seulement L’Equipe devant - en fait à la fois un journal grand public et un quotidien de référence. C’est d’ailleurs toute la contradiction du Monde, une contradiction vivante, fructueuse, créatrice : quotidien supposé des élites parisiennes, il a réussi à fédérer un public large, varié et divers.

Qu’un journal qui n’est pas le plus abordable, qui n’est pas le moins cher, qui n’est pas le plus facile à lire, qui se veut plus sérieux que distrayant, un journal que l’on peut certes contester mais dont on convient qu’il essaie de tirer son lecteur vers le haut, soit numéro un de la presse quotidienne nationale française tient de l’exception nationale. Et l’on devrait plutôt la conforter, pour le bien non seulement de la profession, mais aussi de la vie démocratique dont la presse est un des levains quotidiens. Que cela provoque des agacements, des envies et des jalousies, je le comprends fort bien. Mais quand le seul contentieux dans la profession semble être devenu la puissance prêtée au Monde, là, je m’inquiète ! Non seulement c’est n’importe quoi, mais, de plus, c’est jouer avec le feu. Car ce succès est fragile, immensément fragile. Économiquement, nous ressemblons plutôt à une tribu d’Indiens, une réserve bizarre dans un océan de normalité, réserve dont, contrairement aux préjugés en vogue, Alain Minc est le gardien sourcilleux depuis bientôt vingt ans. Les difficultés économiques que nous vivons actuellement nous le rappellent douloureusement. Fragiliser Le Monde, le discréditer ou le calomnier, c’est une mauvaise action, du moins si l’on croit à certaines valeurs et à quelques idéaux dans ce métier. J’en suis vraiment convaincu, et d’abord comme simple lecteur, le lecteur que j’étais avant d’y entrer en 1980 et celui que je redeviendrai quand je n’y serai plus.

Vous pensez donc qu’à travers Le Monde, c’est une conception du journalisme qui est visée ?

Lors d’une interview accordée au Point au plus fort de la polémique de 2003, j’avais déjà indiqué que par ces attaques, ce n’était pas seulement Le Monde qu’on visait, mais une certaine idée de la presse. Dans les arguments qui nous étaient opposés, il y avait, par exemple, la défense d’un journalisme de raison d’Etat, aligné sur les intérêts supérieurs de la nation. Or, au même moment, nous étions témoins des ravages démocratiques de ce journalisme-là : aujourd’hui, les journalistes américains les plus lucides ne cessent d’ausculter l’engourdissement qui a saisi leur meilleure presse après le 11 septembre 2001, ce conformisme, ce suivisme, cette peur qui les ont rendus aveugles aux mensonges d’Etat, aux atteintes aux libertés, aux violations des droits jusqu’au brusque réveil d’Abou Ghraib. Comme tout quotidien, Le Monde n’est pas un journal parfait. Il se fait chaque jour au risque de l’erreur, de l’imprécision ou de la précipitation. Mais sa culture, ses règles et ses procédures, son identité en somme, en font un média plus porté vers la recherche de ce qui nous interpelle, en lieu et place de ce qui nous rassure. De ce qui fait réfléchir le lecteur plutôt que de ce qui endort l’esprit public. Et, dans l’époque qui nous attend, complexe, incertaine, dangereuse, difficile à lire et à décrypter, c’est ce type de média dont les démocraties ont besoin.

Aussi, quand, à l’époque de Fox news et du mensonge globalisé, on affirme qu’en France, ce journal contrôlé par ses salariés, qui affiche ses règles de déontologie et qui élabore ses procédures pour gagner en qualité, est celui qui vous manipule le plus, cela fait d’immenses dégâts ! Des dégâts sur l’image de toute la profession. Si le supposé meilleur est en réalité le pire, il n’y a plus rien à sauver, le crédit de tous est atteint et, notamment, celui de la presse écrite. Au passage, la confraternité déguste et, pour l’avenir, ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle. Car il y a une foultitude d’enjeux communs à toute la profession, par rapport aux pouvoirs économiques et politiques, au règne des officines de communication, par rapport aux rumeurs, à l’intoxication, à la qualité de l’information. Et là, je ne m’en tiens qu’aux enjeux concernant le métier de journaliste. Il faudrait aussi ajouter tout le contexte économique qui pèse lourd : l’état de la distribution de la presse, les fermetures de points de vente, une législation qui, pour la publicité, favorise l’audiovisuel. Sans compter que tout cela arrive dans un moment de grande mutation où notre profession vit en première ligne le choc prolongé de la troisième révolution industrielle, celle de l’information, un changement de paradigme aussi radical que celui apporté par la machine à vapeur, puis l’électricité. Ainsi, Le Monde dont nous parlons ici n’est plus seulement un journal publié une fois par jour, il est aussi diffusé et actualisé en continu sur le Web, avec une audience record...

Face à tous ces défis, économiques et journalistiques, la guerre de tous contre tous serait la pire des réponses. L’emballement médiatique plutôt fou et surréel dont nous avons été les vedettes malgré nous relevait de cette tentation suicidaire. Pour notre part, nous nous efforcerons de ne jamais y céder.

Mais le New York Times a connu lui aussi une crise.

Cela n’avait rien à voir ! Le New York Times a rendu compte à ses lecteurs d’erreurs commises par le journal lui-même. Et pas n’importe lesquelles puisqu’il s’agissait, pour la première crise, de reportages bidonnés et, pour la suite, d’informations erronées sur les armes de destruction massive attribuées à l’Irak. Excusez du peu ! Et, petit détail pour mémoire, à l’issue de sa crise, le New York Times a institué... un médiateur ! Or notre journal l’avait fait dès 1994. Comme chacun a pu s’en rendre compte, notre médiateur est un esprit libre qui n’hésite pas à donner son point de vue critique sur le journal. Il pourrait même faire plus : je ne suis pas opposé à des contre-enquêtes minutieuses sur la façon dont nous avons travaillé, en cas de vive contestation par certains protagonistes ou de forte émotion chez certains lecteurs. Bref, je suis prêt à rendre compte sur des faits, pas sur des rumeurs. Sur des informations, par sur des bruits. C’est tout le problème de la façon dont la presse débat d’elle-même : les préjugés idéologiques, les réputations parisiennes, les images fabriquées l’emportent sur le travail élémentaire du journaliste, à savoir : enquêter, vérifier, contextualiser, sourcer, recouper. Relisez tout ce qui s’est publié autour du Monde depuis bientôt deux ans et amusez-vous à chercher des informations sourcées, crédibles parce que sourcées, des informations solides et pas des on-dit, pas des phrases anonymes, pas des bruits de couloir ! Je vous souhaite bien du plaisir...

Quand j’ai vu ce qu’avait fait le New York Times lors de sa crise de 2003, j’ai cependant regretté que nous n’ayons pas publié, comme eux, le compte rendu de nos assemblées générales sous la forme d’un grand récit. Une espèce de procès-verbal de nos discussions. Cela aurait eu le mérite de montrer ce qu’est vraiment notre vie interne. Cela aurait surtout évité le malaise créé par notre attitude, ce qui a été vécu au dehors comme notre silence, notre absence de réponse. Avec Jean-Marie Colombani, nous n’étions ni silencieux ni embarrassés, mais nous réservions nos explications à celles et ceux dont dépend notre légitimité, les rédacteurs au premier chef, les personnels plus largement et les diverses sociétés d’actionnaires. Cela prenait du temps et de l’énergie. Vous ne pouvez pas gérer cela et la scène médiatique en même temps. D’où peut-être un déficit d’explication vers l’extérieur, et une sorte de malentendu vis-à-vis de l’opinion, des lecteurs.

Certains intellectuels vous haïssent ?

C’est vous qui le dites. La haine m’a toujours paru un sentiment étrange et elle m’est étrangère. Haïr, c’est vouloir détruire l’objet de sa détestation. Dans la virulence excessive, à la fois déraisonnée et dérisoire, de certains réquisitoires contre les médias en général et Le Monde en particulier, il y a en effet l’expression brutale d’un rejet. Rejet de l’indépendance d’esprit, d’une certaine forme de liberté. En France, certains intellectuels, qui se rêvent en « conseillers du prince », n’imaginent les médias que dans un rapport de soumission. Avec notre politique d’ouverture éditoriale, ces intellectuels ont tous eu accès aux colonnes du Monde. Mais un jour ou l’autre, ils se sont aperçus que cela ne leur conférait pas le privilège d’imposer la ligne du Monde, qu’ils pouvaient être eux-mêmes objets de débats, critiqués dans nos colonnes. Certains l’ont accepté comme l’on respecte la règle d’un jeu, un jeu sérieux en l’occurrence puisqu’il s’agit du débat démocratique.

D’autres ne l’ont pas supporté, manifestant une tenace incapacité à supporter la moindre critique. Prenez Régis Debray, par exemple, qui a largement bénéficié des colonnes du Monde, notamment quand il fit son deuil public du mitterrandisme. En 1999, il nous soumet son article sur le Kosovo pour publication, un article dont nous avons imposé la publication contre l’avis de la majorité de la rédaction. Mais nous le prévenons, et c’est naturel, que son papier va occasionner des remous et qu’il ne restera évidemment pas sans réplique rapide. Or, il n’a pas supporté qu’on publie des réponses à son texte et qu’on se dise, nous aussi, en désaccord. Il a immédiatement parlé de lynchage médiatique à son égard. C’est un mystère pour moi : quand on combat pour ses idées, on ne se pose pas en victime, on ne se plaint pas de recevoir des coups en retour ! Quand on choisit la boxe intellectuelle, quand on aime porter des coups, quand on ne rechigne pas à la polémique, on apprend à encaisser, non ? On dirait que ce type d’intellectuels médiatiques - et, quoiqu’il en dise, Debray en est un - appellent au débat dans le même moment où ils le récusent ! Alain Finkielkraut est une autre figure emblématique de cette drôle d’école.

Vous avez quand même été invité trois fois dans son émission !

C’était il y a bien longtemps, avant qu’il ne verse dans une critique obsessionnelle du Monde. Et, hélas, une critique intolérante. En 2003, au plus fort des débats médiatiques autour du journal, il s’est autorisé, sur une radio, un appel au départ, au renversement, au renoncement ou à la démission - j’ai oublié le terme exact, mais c’était l’esprit - des dirigeants du Monde. Qu’il nous juge illégitimes, après tout, c’est son droit. Mais vous me voyez, au prétexte de désaccords intellectuels, demander que l’Ecole polytechnique supprime l’enseignement qu’y dispense Alain Finkielkraut ou que France Culture arrête ses émissions ! Ce serait scandaleux. Au nom de quoi s’autorisait-il cette déclaration incongrue ? Est-il salarié du Monde ? Membre de sa société des lecteurs ? Sait-il comment ce journal fonctionne ? S’en sent-il propriétaire ? De quel droit ?

Tout cela atteint des sommets d’hystérie qui devraient nous inciter, tous tant que nous sommes, à un peu de retenue. Au Monde, nous devons des comptes à nos actionnaires parmi lesquels les salariés ont un droit moral privilégié. Notre seul lien de dépendance, c’est celui-là. Il fut d’ailleurs vérifié a contrario lors de toutes les crises qu’a su surmonter notre collectivité. Personne de l’extérieur ne peut faire du Monde son journal et personne, à l’intérieur, n’en est le seul maître. Notre rédaction vit avec beaucoup de réunions, de discussions, et parfois d’engueulades. Nous menons la vie d’un intellectuel collectif. Ce n’est pas facile ni idéal, c’est même insécurisant car cela force à s’impliquer et à se responsabiliser. Et peut-être est-il plus simple et plus commode de dépendre d’un seul patron qui impose son journal, ses choix, ses priorités sans débat, sans concertation, sans discussion. J’ai la prétention de croire que ce serait renoncer à ce que nous sommes. Or, les méthodes mises en œuvre pour attaquer Le Monde nient cette spécificité. C’est une littérature du complot où l’on remplace la confrontation d’idées par une vision policière des choses.

« Peut-être sommes-nous une sorte de mauvaise conscience de la profession, qui, dans le même mouvement, séduit et exaspère. »

Que voulez-vous dire ?

Derrière tout cela, il y a en réalité la question de la liberté. En matière de presse, il y a en France une tradition d’illibéralisme qui traverse autant la gauche que la droite. Pierre Rosanvallon l’explique très bien quand il étudie le second Empire. Même dans sa période libérale, l’Empire est illibéral sur la question de la presse. La presse a toujours été vue comme un instrument du monde politique ou du monde intellectuel. Son autonomie, c’est-à-dire sa liberté, n’est pas pensée, ni vraiment acceptée. D’où cette vision manipulatrice : cette liberté autoproclamée ne saurait être qu’une imposture, masquant des intérêts occultes ou des manœuvres inavouées. L’idée que la presse soit en dehors, à part, ailleurs, est insupportable.

« Penser contre soi-même », la formule de Charles Péguy, ou celle d’Albert Londres, « porter la plume dans la plaie », disent la même chose : il importe qu’il y ait un lieu de responsabilité professionnelle qui, pour d’autres milieux ou pouvoirs, soit un lieu d’irresponsabilité. En d’autres termes, un lieu qui ne soit pas prisonnier de préjugés, d’interdits ou de censures extérieurs à sa raison d’être,la production d’informations d’intérêt général, sérieuses, crédibles, vérifiées, etc. La responsabilité démocratique qui incombe à la presse diffère des responsabilités étatique,nationaleou économique. Ces diverses missions ne sont évidemmentpas condamnées à s’opposer. Selon le contexte, elles peuvent aussi bien s’accorder, s’opposer ou s’ignorer. Mais elles ne sont pas du même ordre, elles ne ressortent pas de la même légitimité. Loin des querelles stériles ou des attaques personnelles, c’est sur ce terrain que se situe, me semble-t-il, le débat avec une partie de la critique moderne des médias.

Vous n’ignorez pas que Le Monde a la réputation immémoriale d’être « un mauvais confrère », ne citant pas ou peu ses sources, ne « renvoyant jamais l’ascenseur », tirant perpétuellement la couverture à lui. Que pensez-vous de ces griefs ?

Je ne peux que les entendre, même si je les juge injustes. J’ai l’impression que nous avons fait des efforts pour faire mentir cette réputation. S’ils sont insuffisants, nous en ferons d’autres. Le malentendu vient peut-être de ce que Le Monde est une machine très prenante, dévorante même. Du coup, par manque de temps, les responsables de la rédaction fréquentent peu la profession, créant un sentiment de distance. Or, ce qui est lointain est facilement jugé hautain. Pourtant, je vous assure que ce n’est pas notre état d’esprit.

Vous avez un jour comparé Le Monde, journal d’opinions, avec Le Monde diplomatique, journal d’opinion.

« Le Diplo », comme nous l’appelons familièrement, est devenu un mensuel engagé, partisan et militant. Il défend en général une opinion, à une exception récente près, le débat sur le voile, sur lequel sa rédaction était divisée. Le Monde est un quotidien d’information générale dont la matière première est la réalité, dans sa diversité et sa complexité. Il doit veiller à la pluralité des traitements, des regards, des approches et, évidemment, des opinions. Son ambition, c’est que son lecteur puisse se forger sa propre opinion. Nous ne sommes pas là pour lui dire ce qu’il faut penser, mais pour l’aider à penser par lui-même.

Cela n’a pas toujours été le cas.

Si vous voulez dire que Le Monde a souvent défendu des positions, notamment sous la plume de son fondateur, Hubert Beuve-Méry, c’est évident. Et c’est toujours le cas : Le Monde n’est pas un journal neutre, ses éditoriaux sont plutôt tranchés et son directeur prend la plume dans les moments décisifs. Mais, je le répète, ce n’est pas là notre rôle premier. Avoir une opinion, sur tout et sur rien, c’est ce qui se porte le mieux dans notre univers médiatique alors même que, souvent, la réalité, sa complexité et ses contradictions nous échappent. Bien couvrir la situation en Irak, c’est autrement difficile. Bien rendre compte des fractures sociales de notre société, c’est un vrai défi. Bien dévoiler l’internationalisation de la corruption financière, c’est une tâche immense. Etc. Au plus loin ou au plus proche, c’est là que nous sommes attendus : dans la pratique modeste et patiente de ce métier de journaliste, d’informateur, d’enquêteur et de reporter. L’opinion, le commentaire, l’éditorial ou la chronique, tout cela vient après et en prime, et ce n’est pas dans ces registres que se joue l’essentiel de notre travail collectif. C’est un débat qui concerne toute la profession. Car, face aux difficultés de la presse et à la complexité du réel, je crains la tentation d’un retour à nos pires travers, la glose et la pause. « Les faits sont sacrés, les opinions sont libres » : je crois toujours à cette règle canonique, à la fois simple à énoncer et difficile à respecter. Et je redoute ceux qui sont tentés de se faire un nom en imposant son inversion : « Mes opinions sont sacrées, les faits sont libres. »

Depuis bientôt 10 ans que vous êtes à la tête de la rédaction du Monde, vous n’avez jamais commis d’erreurs ?

Au contraire, j’en ai certainement commis plein ! Un quotidien, c’est mille petites décisions, prises dans la précipitation, sous la pression, sans recul. C’est aussi une vie collective, avec ses joies et ses humeurs, ses plaisirs et ses déceptions. C’est beaucoup d’incertitude et d’inquiétude. Des erreurs, on en fait donc toujours. L’important, c’est de les reconnaître et d’apprendre d’elles. Je vais peut-être vous surprendre, mais ce que je me reproche surtout, c’est un manque de réserve, de prudence et de distance.

Qu’entendez-vous par là ?

L’image classique du Monde d’hier est celle d’un monastère. Un lieu vertical, où le vouvoiement était de rigueur, avec une hiérarchie qui ne souffrait guère la discussion. La génération qui anime aujourd’hui le journal a évidemment bousculé tout cela, en interne comme en externe. Nous avons beaucoup ouvert les portes, au propre (les embauches) et au figuré (la communication). Peut-être que, maintenant, un peu de secret, un peu de mystère, un peu de discrétion, un peu de distance ne feraient pas de mal... Mais c’est un vœu pieux !

Ce serait cela un bon journal ?

Un bon journal, c’est d’abord un journal honnête. Un journal dont je connais les règles de production, qui ne me « fourgue » pas une marchandise clandestine, qui ne mélange pas l’information et le commentaire, qui ne biaise pas, qui ne ment pas par omission, qui vérifie ses informations, n’oublie jamais de les sourcer et s’efforce de les contextualiser, car l’événement immédiat relève toujours d’un passé plein d’à-présent. Un journal qui rectifie rapidement ses erreurs, toujours au même endroit pour que cela se remarque. Un journal qui publie les droits de réponse des personnes qu’il a mises en cause sans les accompagner d’un commentaire vengeur. Un journal qui laisse ouverte sa propre critique à travers un médiateur indépendant et un courrier des lecteurs échappant à sa direction. Un journal qui vise la perfection tout en se sachant imparfait. Un journal qui recherche la rigueur tout en vivant dans le doute. Un journal, en somme, qui se bataille chaque jour avec lui-même.

Vous pouvez quand même imposer les papiers de votre choix dans les pages « Débats ».

Au contraire, il arrive que je ne puisse pas le faire ! Les gens pensent ensuite que je n’ai pas voulu les publier car ils ne veulent pas croire que le rédacteur en chef chargé des pages « Débats » tienne à affirmer, lui aussi, son indépendance. On en revient à cette histoire de liberté : si vous la revendiquez, vous devez accepter qu’elle s’exerce à vos dépens ! L’essentiel, à mes yeux, c’est le respect du pluralisme, pas seulement dans les points de vue, tout autant en notre sein, sous la plume des éditorialistes maison.

Vous avez incarné le journalisme d’investigation qui est beaucoup décrié aujourd’hui. Comment le vivez-vous ?

Ces assauts ont toujours eu lieu. J’ai commencé ce type de travail au Monde en 1982, deux ans après mon embauche, en tant que rubricard chargé de suivre les affaires de police et le ministère de l’Intérieur. J’ai alors subi une campagne d’une violence inouïe dans feu Magazine Hebdo sur le thème : « Une cellule rouge déstabilise la République ». Ceux qui la menaient prenaient les journalistes de Libération, du Monde et du Canard enchaîné les uns après les autres et enquêtaient sur leur passé politique qui n’avait rien de secret ni d’original, un passé plutôt gauchiste évidemment, ce qui était d’une banalité extrême dans notre génération. J’ai eu la preuve, ensuite, que cette campagne était directement orchestrée par des membres de la cellule de l’Elysée, bien que ce journal soit une publication d’extrême droite. C’était l’époque des Irlandais de Vincennes et de l’affaire Greenpeace qui mettaient à mal la présidence de François Mitterrand. Quand, plus tard, en marge du scandale du Carrefour du développement, j’ai enquêté sur l’affaire du vrai-faux passeport qui mettait en cause Charles Pasqua, j’ai eu droit au même refrain dans sa bouche de ministre de l’Intérieur : je déstabilisais la République, etc. Rien de nouveau sous le soleil ! Pendant toute cette période, à droite comme à gauche, ce journalisme-là n’a cessé d’être contesté. Et nos procureurs ont toujours bénéficié d’amples relais médiatiques. L’investigation expose aux coups. Il faut l’accepter, encaisser et continuer à suivre son chemin.

« Les préjugés idéologiques, les réputations parisiennes, les images fabriquées l’emportent sur le travail élémentaire du journaliste. »

Mais s’agissant de l’investigation en général ?

Il faut s’accorder sur ce dont on parle. Du point de vue de l’artisanat du métier, de ses ficelles et de ses tours de main, l’investigation ne me semble pas un genre particulier. Tout bon journaliste devrait être capable de produire une enquête rigoureuse. Mais il y a quand même une particularité : si le mot persiste, c’est parce qu’il recouvre un type de nouvelles, des nouvelles inattendues et tendues, des nouvelles à risques et périls, des nouvelles qui font problème et débat. En somme, des nouvelles qui dérangent, y compris parfois notre sommeil professionnel. L’investigation a toujours eu ses détracteurs, et notamment ce journalisme de raison d’Etat déjà évoqué.

Vous parlez de cette époque avec nostalgie...

Avec nostalgie, non. Mais avec bonheur, oui. C’était une période de grand plaisir professionnel, avec de fortes rencontres humaines, où je n’étais responsable que de mes articles... J’y reviendrai peut-être un jour. Le temps a passé et l’investigation doit s’inventer de nouveaux agendas, de nouvelles curiosités. Les journalistes de ma génération se sont battus pour que la justice prenne en compte les affaires. Ce que nous révélions était rarement présent dans un dossier d’instruction et, souvent, les juges en savaient moins que nous. Depuis, avec le sursaut d’indépendance de la justice, j’ai parfois le sentiment que nous nous bornons à suivre le travail judiciaire, à révéler ce que les juges ont fait, à publier des documents d’instruction. Il faut repartir en chasse, arpenter des territoires inédits, lever de nouveaux lièvres. Être rigoureux, cela ne doit pas vouloir dire être timide et manquer d’audace.

Comment assumez-vous votre passé trotskiste ?

J’ai été embauché en toute connaissance de cause. Mon passé était connu, et j’ai gardé une certaine fierté de cette jeunesse-là. Par ailleurs, depuis 25 ans maintenant, j’ai été plus longtemps « mondiste » que je ne fus trotskiste. Que cela soit constitutif de ma personnalité, c’est évident. Mais en faire un élément clef de la vie interne du Monde serait d’un ridicule achevé. Cela n’a pas de sens. Mais peut-être le fait de ne pas être en guerre contre sa jeunesse ou « gêné » par elle exaspère-t-il ? Personnellement, j’ai plus d’appétence pour ceux qui inventent dans les marges, qui créent dans les ruptures, qui passent les frontières, qui pensent ailleurs... C’est ainsi que cela se passe dans la création intellectuelle ou artistique. Or, dans notre métier de journaliste, il faut essayer de sentir ce qui va bouger, changer, arriver, surprendre. En ce sens, j’y ai sans doute investi une partie de ce que m’ont appris les années 1960-1970 et cette école politico-intellectuelle-là. Le trotskisme d’avant la chute du communisme réel était une forme de dissidence, un non-alignement, tant à droite qu’à gauche. C’est à cet esprit-là, à ce concept tout à fait discutable de « trotskisme culturel », où l’on s’efforce de « penser contre », et d’abord « contre soi-même », que je me sens fidèle.

Etes-vous en train de nous dire que le trotskisme est la meilleure école de journalisme (et de démocratie) possible ?

Non, bien sûr. Le trotskisme a aussi ses autoritaires, ses sectaires, ses intolérants. Je suggère seulement, dans un regard autocritique sur mon parcours, que notre métier ne saurait être conformiste. Aller au-devant de la réalité, c’est prendre le risque de bousculer ce à quoi on croit spontanément Ce qu’on attend d’un bon journaliste, c’est qu’il soit capable de traiter une information qui dérange ses propres convictions, de couvrir une réalité qui ébranle ses préjugés, d’accepter l’événement dans toute son incertitude et son imprévisibilité.

Au fond, qui êtes-vous ? A quoi croyez-vous ?

C’est une interview ou une confession ? J’ai envie de vous répondre à la manière de quelqu’un que j’estime grandement, Edgar Morin. Caminante, no hay camino, el camino se hace al andar... Il cite souvent ce vers de Machado pour dire son propre itinéraire. « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant... » On se fait chemin faisant, c’est le chemin qui vous fait, et il n’y a pas de chemin tracé d’avance. Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Edwy Plenel.


 
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