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Décryptage

Vie politique et vie privée :

le tournant Royal/Sarkozy

par Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

Derrière le procès intenté à "La Femme fatale", prévu fin 2007, c’est la liberté de la presse qui est attaquée. Un débat à ne pas réserver aux seuls politiques et à leurs avocats. Plaidoyer de Raphaëmme Bacqué et Ariane Chemin, auteurs du livre.

Dès le 9 mai, deux jours avant la sortie de notre livre consacré à la campagne présidentielle de Ségolène Royal dans lequel nous évoquions les différends sentimentaux de son couple avec François Hollande, la candidate socialiste a fait savoir à l’AFP qu’elle souhaitait attaquer notre livre en justice [1].

Mme Royal nous a de fait assignées pour « atteinte à l’intimité de la vie privée et diffamation », et réclame, avec François Hollande, quelque 150 000 euros de dommages et intérêts. Cette procédure spectaculaire devrait être l’occasion, pour les médias, de s’interroger enfin de manière approfondie sur un sujet capital.

De quoi s’agit-il ? D’abord de la manière de traiter, chez nous, les candidats à la magistrature suprême. La presse française s’est toujours montrée très respectueuse vis-à-vis de ses dirigeants. Notre démocratie éclairée a ainsi accepté, lors de la dernière campagne présidentielle, de ne pas publier la feuille d’impôt d’un candidat parce qu’il ne le souhaitait pas — ce fut le cas de Ségolène Royal. Comment comprendre aussi que le président de la République, Jacques Chirac, se soit soustrait, pendant près de deux mandats, à des rencontres, sinon hebdomadaires, du moins régulières avec les médias, sans que l’on s’en émeuve ?

Autre exemple de ce peu d’impertinence : le cas Mazarine. Durant les années 1980 et la moitié des années 1990, les médias hexagonaux ont tu un secret d’État peu banal, celui de l’existence d’un enfant caché d’un président de la République. À leur décharge, convenons que, jusqu’en 1990, seuls quelques happy few étaient au courant [2]. Pas question non plus de condamner moralement François Mitterrand d’avoir donné naissance à un enfant hors mariage : c’est une des vertus de la France que sa tolérance en matière de mœurs. On sait aujourd’hui que les fameuses « écoutes de l’Élysée », dont le procès s’est tenu au printemps 2005, doivent partiellement à l’existence de cette petite fille. Tout comme la création d’un bataillon de gendarmes nommé Groupement de sécurité de la présidence de la République (GSPR)…

« Dans le petit monde des stars, chacun sait que celui qui souhaite préserver son intimité y parvient à tous les coups. »

Pourquoi les historiens et biographes de François Mitterrand doivent-ils continuer à taire cette histoire ? Pourquoi devraient-ils participer au concert organisé avec talent par le président de la République, qui avait soigneusement désigné, avant de mourir, les gardiens de sa mémoire ? Son médecin, Claude Gubler, avait choisi de raconter, quelques jours après le décès du chef de l’État, que le cancer du président avait été diagnostiqué dès 1981. « Le Grand Secret », publié chez Plon en 1996, qui racontait ce mensonge d’État, a été immédiatement retiré de la vente, selon la procédure rapide et exceptionnelle du référé. La Mitterrandie, et la gauche derrière elle, a hurlé à la violation du secret médical, mais souffrait surtout de l’entaille faite à la statue du commandeur. Quelques philosophes et historiens, tels Jean-Denis Bredin ou Pierre Nora avaient argué dans Le Débat [3] de l’intérêt historique d’un tel livre. Ils prêchaient seuls dans le désert du conformisme.

Dix ans plus tard, la Cour européenne des droits de l’homme a donné tort à l’État français, et le livre a été publié en février 2005. Avec l’élection présidentielle de 2007, c’est un autre sujet qui fait jour : celui de la frontière entre vie politique et vie privée. Dans le petit monde des stars, chacun sait que celui qui souhaite préserver son intimité y parvient à tous les coups : ainsi Jean-Jacques Goldman ou Francis Cabrel. C’est la règle du «  qui s’expose s’expose ». C’est aussi vrai en politique. Qu’a-t-on su, par exemple, de la vie de famille de Charles de Gaulle, de sa petite fille handicapée ? Ou de celle de Michel Rocard, qui avait pris les devants en annonçant publiquement son divorce ? Rien.

Avec le XXIe siècle sont apparus sur la scène politique deux personnages — deux quinquagénaires — qui ont balayé les habitudes hexagonales. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont choisi de mettre en avant leur famille et leur couple. Jusqu’à leur séparation provisoire, en 2005 — dont il avait choisi de parler lui-même sur France 3 — le président de l’UMP n’avait ainsi cessé de mettre son épouse en avant. Le ministre de l’Intérieur lui avait aussi donné un rôle politique : celui de conseiller officieux en communication, mais également celui, officiel, de chef de cabinet, place Beauvau. Son influence s’est mesurée durant toute la campagne présidentielle : c’est ainsi Cécilia Sarkozy qui a poussé son mari à nommer Rachida Dati porte-parole de la campagne de la droite républicaine.

Ségolène Royal est, elle aussi, une fille de l’image. Une enfant de la télévision et non des livres, comme l’étaient les précédents postulants à l’élection présidentielle, de Georges Pompidou à François Mitterrand. Durant toutes les années 1980, elle a occupé, l’après-midi, les plateaux des émissions de variété. Elle a laissé les caméras entrer chez elle, pour filmer une famille nombreuse de quatre enfants et des parents donnant le biberon. Elle a sollicité la télévision nationale dans sa chambre de jeune accouchée, à l’été 1992, alors qu’elle était ministre de l’Environnement en exercice.

C’est dans Paris Match, avec sa plus jeune fille, qu’elle s’est déclarée candidate à l’investiture socialiste, en 2006. Elle qui a nommé son fils aîné, Thomas, responsable de la ségosphère. Durant la campagne, elle a ensuite confié à la presse son projet de mariage avec son compagnon, puis l’a évoqué à nouveau dans un livre d’en­tretiens, « Maintenant », avec la jour­naliste Marie-Françoise Colom­bani, pour mettre en cause « l’entourage » politique de François Hollande, rue de Solférino, qui aurait fait capoter l’union.

Le point commun de cette nouvelle génération politique ? La communication, mais à ses conditions, selon son calendrier. Tout montrer, mais ne rien dévoiler. Nous avons eu envie de raconter la campagne présidentielle de Ségolène Royal, car nous jugions le personnage iconoclaste et original, mais sa campagne singulièrement opaque. Dès février, nous avons eu l’intuition de sa défaite ; mais c’est en enquêtant que nous avons « buté » sur la face privée de ce couple inédit en politique : un premier secrétaire du PS et une candidate socialiste à l’élection présidentielle unis dans la vie. C’est parce que ce « privé » s’imbriquait dans la campagne, et qu’il l’éclairait, que nous avons choisi de ne pas le taire.

Quel serait notre délit ? Celui d’avoir raconté que, par jalousie, Ségolène Royal avait demandé à son fils, Thomas, puis à son frère, Gérard Royal, ancien officier de la DGSE, d’intervenir auprès de la direction d’un hebdomadaire pour « déplacer » une journaliste chargée de suivre le PS. Inter­vention du pouvoir auprès des médias, voilà qui, à notre sens, dans une démocratie, mérite d’être rapporté.

« Au nom de quelle connivence devrait-on taire ses confidences ? »

Autre reproche qui nous est fait : celui d’avoir rapporté des propos tenus par Julien Dray à l’une d’entre nous, après d’autres confrères et consœurs. À de multiples reprises, cet allié de Ségolène Royal a évoqué, devant la presse, le différend du couple, qu’il connaît intimement et fréquente tous les jours. Propos privés ? À notre sens, non ! Il parlait à des journalistes. Au nom de quelle connivence devrait-on taire ses confidences ? Le député de l’Essonne n’était-il pas, surtout… porte-parole du Parti socialiste ?

Nous avons aussi écrit que Ségolène Royal, se sentant victime d’une « trahison », avait écarté de sa campagne des amis de François Hollande : Jean-Pierre Jouyet, Jean-Maurice Rippert… Comment expliquer que l’ancien directeur adjoint de Lionel Jospin ait fondé les Gracques, ce groupe de hauts fonctionnaires qui s’est montré très critique avec la candidate socialiste, puis ait rejoint le gouvernement de François Fillon, si l’on ne connaît pas l’amertume de l’ancien patron du Trésor d’avoir été tenu éloigné de la campagne de son ancienne amie de trente ans ? Il nous semblait légitime d’expliquer les ressorts de son éloignement.

Le 17 juin, au soir du second tour des élections législatives, Ségolène Royal a annoncé publiquement sa séparation d’avec François Hollande : « J’ai demandé à François Hollande de quitter le domicile, de vivre son histoire sentimentale de son côté. » Elle expliquait clairement qu’elle avait mis les difficultés de son couple « entre parenthèses » durant la campagne. « Il y a des circonstances privées qui font qu’à un moment les choses ne sont plus tenables », a-t-elle déclaré ensuite sur TF1, le 8 juillet. Elle s’est ensuite livrée, dans la presse, à une explication de texte qui est venue confirmer notre ouvrage. Oui, a-t-elle admis, ce différend conjugal a pesé sur la campagne socialiste.

Nous ne sommes pas partisanes de la transparence totale — qui mène, chacun le sait, au totalitarisme. Pas davantage admiratrices du modèle anglo-saxon. Pas question de violer l’intimité, dès lors qu’elle n’a aucune incidence politique. Dans ce livre, nous nous sommes contentées de mener notre travail de journalistes : éclairer nos lecteurs sur le parcours d’une candidate à l’élection présidentielle de tous les « points de vue documentés ». À côté de son impréparation personnelle et de l’improvisation de sa campagne — qu’elle a reconnues elle-même sur TF1, le 8 juillet ! —, à côté des querelles avec les «  éléphants » du PS, dont nous avons énuméré les détails, à côté de ses belles intuitions, nous avons exploré une autre facette de cette défaite. Et nous avons livré notre diagnostic en temps réel, convaincues que le temps des journalistes n’est pas, et ne doit pas être, celui des politiques et de leur fameuse « communication ».

C’est bien la liberté de la presse qui est concernée. C’est bien un débat de fond qu’il faut mener, et que doivent alimenter toutes les compétences — patrons de presse, éditeurs, mais aussi historiens du pouvoir, sociologues, voire philosophes. L’abandonner aux seuls politiques et à leurs avocats serait une grave erreur, et une forme de démission. L’empressement manifesté par le président de la République, Nicolas Sarkozy, pour critiquer cet ouvrage, le soutien appuyé qu’il a offert à Ségolène Royal dans cette aventure judiciaire — consciencieusement relayé par les amis de l’ex-candidate — témoigne, si besoin en était, de l’enjeu de ce procès. Solidarité bien comprise et partagée du pouvoir pour contrevenir à toute nouvelle audace journalistique…

Notes

[1] « La Femme fatale », Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, Albin Michel, mai 2007.

[2] « Une famille au secret. Le Président, Anne et Mazarine », Géraldine Catalano et Ariane Chemin, Stock, 2005.

[3] « Mitterrand posthume », septembre - octobre 1996.


 
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