Silvio Berlusconi et l’anomalie italienne posent la question du pluralisme de la presse sur le vieux continent. Président du Conseil, l’homme le plus riche d’Italie cumule pouvoir politique et influence médiatique. Outre ses trois chaînes de télévision, il dispose, du fait de ses fonctions gouvernementales, d’une réelle capacité d’influence sur la télévision publique. Au point que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe n’hésite pas à parler d’une « menace potentielle sur la liberté d’expression ». Inquiétude partagée par l’OSCE qui dénonce, à la fois, un « défi pour l’architecture constitutionnelle européenne » et un mauvais exemple pour les démocraties en voie de transition.
Les partisans de Silvio Berlusconi rétorquent que ce conflit d’intérêts est plus virtuel que réel, soulignant que la balance penche toujours à gauche dans le paysage médiatique transalpin.
Après avoir ouvert ses colonnes à Pierre Musso, très critique à l’égard de celui qu’il qualifie de « nouveau Prince », Médias donne cette fois la parole à Fedele Confalonieri, patron de Mediaset, holding qui regroupe les trois chaînes du groupe Berlusconi. Ami d’enfance du chef de gouvernement italien, il revendique la « primauté de la logique commerciale sur la logique politique ». Plaidoyer pro domo pour « un génie du marketing ».
Vous connaissez Silvio Berlusconi depuis longtemps ?
Depuis l’école. Ensuite, on s’est séparés quelque temps. Je travaillais dans le textile. Nous nous sommes retrouvés. Et cela fait maintenant trente ans, depuis 1973 exactement, que je suis avec lui. A cette époque, il avait réalisé « Milan 2 », une ville de 9 à 10 000 habitants. Quand il avait 25 ans, il avait déjà à son actif une première ville de 5 000 habitants ! C’est avec l’argent gagné dans ces opérations immobilières qu’il s’est lancé dans la télévision. On est loin de la légende de la Mafia dont se délectent certains médias, français notamment.
La question est plutôt de savoir d’où est venu l’argent pour construire ces logements.
En vendant les appartements, un à un ! Ma mère a acheté le premier appartement qu’il a construit quand il avait 22 ou 23 ans. On faisait de bonnes affaires dans le bâtiment à cette époque. Les gens obtenaient facilement des prêts auprès des banques.
Qu’est-ce qui vous séduit alors chez Berlusconi ?
On était de bons, de grands amis. Mes affaires n’avaient pas très bien marché. Son entreprise immobilière comptait alors 100 à 120 personnes. « Milan 2 » était quelque chose de nouveau, de très « scandinave » : priorité aux piétons, beaucoup de verdure, des équipements sportifs, les écoles à proximité... Mais plus que tout, c’était un vendeur hors pair. Il savait proposer des produits pour lesquels vous ne regardiez pas à la dépense. Cela a été la clé de son succès : un vrai talent d’entrepreneur.
Et vous ?
J’ai commencé en tenant son secrétariat et, surtout, en m’occupant de ses relations avec la presse. En 1976, nous avons pris une première participation dans Il Giornale. Ce qui m’a conduit, à la fin des années 70, à devenir l’administrateur de ce quotidien. De fil en aiguille, j’ai suivi la progression de Berlusconi dans la télévision, prenant en charge les rapports avec les autres médias et les milieux politiques : il nous fallait être crédibles, suivre - et peser sur - les différentes décisions de la Cour constitutionnelle qui ont abouti à la fin du monopole de l’État et à la naissance des télévisions locales.
Et c’est là que Berlusconi a fait preuve de génie. Sur une télévision locale, pas question d’attirer les budgets publicitaires des grandes marques, comme Coca-Cola, par exemple. Il a donc décidé de sacrifier le direct pour diffuser, sur les télévisions que nous contrôlions, le même programme, fait de séries américaines, de films italiens, de jeux. Du coup, le téléspectateur avait le sentiment de bénéficier d’un programme national. Mais à ceux qui nous attaquaient en expliquant que nous ne respections pas le principe du « local », nous répondions que la diffusion, elle, était locale ! Nous avons gagné des centaines de procès... C’était comme une sorte de juke-box où nous garantissions à nos annonceurs une audience réellement nationale. Sur la RAI, la publicité était reléguée à la fin des programmes, à des horaires improbables. Quant aux spots, ils étaient totalement ringards. Berlusconi a révolutionné le genre, n’hésitant pas à introduire des interruptions publicitaires au cours des émissions et des films.
Petit à petit, vous avez pris le contrôle d’autres chaînes.
En 1982, on a racheté Italia Uno. Deux années plus tard, nous avons acquis Rete Quattro à la limite de la faillite. Berlusconi avait compris, le premier, que la télévision commerciale pouvait attirer de gros investissements publicitaires. Aujourd’hui, Mediaset détient trois chaînes en Italie, 52 % de Tele 5 en Espagne, 5 600 personnes, une régie publicitaire... Au total, un chiffre d’affaires de trois milliards d’euros.
Comment réagissez-vous aux critiques très dures qui sont adressées à Silvio Berlusconi ?
Ce sont des campagnes politiques. Mais je vous avoue que je ne comprends pas l’acharnement, presque la haine, de certains de nos détracteurs. Il y a une presse italienne qui est farouchement anti-Berlusconi, qui ne supporte pas son succès, qui l’accuse d’être un parvenu. Dès qu’il s’est lancé dans la politique, on a tout de suite commencé à évoquer la Mafia. Est-ce un hasard ? Comment oser parler, comme certains l’ont fait, d’« usurpateur » ? Quant à l’action des juges, c’est évidemment une affaire politique. Tout le monde le sait.
On n’est pas obligé d’aimer Berlusconi, mais comment affirmer, sans rire, que les informations de toutes nos chaînes de télévision sont dévolues à Berlusconi. Prenez Italia Uno et Canale 5, tous les sondages disent le contraire. C’est vrai, il y a Emilio Fede, présentateur de Rete Quattro, qui est pro-Berlusconi. Quant aux trois chaînes de la RAI, on ne peut pas sérieusement prétendre qu’elles sont à son service. La RAI 3 est carrément anti-berlusconienne ! Les deux autres ne sont pas plus engagées que France 2 ou France 3.
Et la presse écrite : à moins d’être fou, comment même imaginer que nous contrôlons les journaux. Il Corriere della Sera, La Repubblica, La Stampa, Il Messaggero sont proches de Berlusconi ? Ce n’est pas sérieux. Dans la presse qui compte sur le plan politique, quels sont les titres qui nous sont favorables ? Une minorité. Où est cette dictature berlusconienne dont on nous parle ?
Comment expliquez-vous que The Economist ait tiré à boulets rouges sur Berlusconi ?
Des préjugés. Mais peut-être aussi un soupçon de sentiment de supériorité. Un Italien qui réussit... C’est le syndrôme : « Il y a du brouillard, le continent est isolé. » Leur correspondant en Italie ne doit lire que La Repubblica...
Il n’y a pas que la presse anglaise qui n’apprécie guère le président du Conseil. Quand on lit les rapports de l’OSCE, du Conseil de l’Europe, ils ne sont pas tendres.
Encore une fois, il s’agit de préjugés. Mais aussi, d’un défaut de communication de notre part. Si Berlusconi est le meilleur communicateur en Italie, en ce qui concerne l’étranger, il y a encore du travail à faire. Il ne reçoit pas suffisamment les journalistes de passage, ne donne pas assez d’interviews. Or, les journalistes ont besoin d’être flattés... The Economist a envoyé un questionnaire de cinquante questions. Personne n’y a répondu. C’est vrai, il y avait des interrogations minables. Mais on aurait dû y répondre. Même sur l’origine de la fortune de Berlusconi. Il n’y avait qu’à dire la vérité. Qu’il a fait son premier argent dans l’immobilier. Qu’est-ce que vous pouvez bien lui reprocher ?
« Vous croyez vraiment que sur nos propres chaînes, nous pouvons nous payer le luxe de faire de la propagande pour Berlusconi ? »
Tout cela, vous le lui dites ?
Je le lui ai dit. Mais il est le président du Conseil et moi, seulement le patron de Mediaset... Probablement, il n’a pas eu le temps nécessaire pour soigner cet aspect du problème. Et en plus, il y a « l’effet » The Economist : si ce grand journal a dit cela, les autres titres vont le répéter. Sans oublier, je le répète, les préjugés sur les « Ritals ».
Il y a néanmoins en Italie un vrai problème de conflit d’intérêts. Est-il acceptable que la même personne possède trois télévisions privées et, du fait de ses fonctions à la tête du gouvernement, puisse peser sur les trois chaînes publiques ?
C’est vrai. Mais aucune loi ne pourra régler ce problème. Ou il laisse la politique, ou il laisse le business. Reste que si l’on examine les programmes de ces six chaînes de télévision, on ne peut pas dire - à moins d’être totalement de mauvaise foi - qu’elles sont au service de Berlusconi.
Mais avant son élection en 2001, Berlusconi avait pris l’engagement de régler ce problème de conflit d’intérêts.
Il n’a pas été réglé, je vous l’accorde. Mais il ne le sera pas par une loi, même si un texte vient d’être voté au Sénat. Imaginons que Berlusconi vende tout et mette cet argent dans une banque. Le jour où il proposera une loi sur l’épargne, il y aura encore un conflit d’intérêts... Il faudrait faire une loi qui dise en substance : ceux qui sont riches n’ont pas le droit de gouverner ! Et tous les magistrats, tous les ingénieurs qui sont au Parlement et votent des textes concernant leur corporation, ils ne sont pas, eux aussi, en conflit d’intérêts ?
Sauf que Berlusconi touche à la télévision, quelque chose d’essentiel dans une démocratie.
Avec la loi Gasparri, qui vient d’être votée, le conseil d’administration de la RAI comprendra dorénavant neuf membres désignés par tous les partis. Quant à son président, il devra être élu par au moins les deux tiers de ses membres. Cela devrait assurer son indépendance.
Qu’est-ce que vous pensez justement de la démission, début mai, de la présidente de la RAI ?
Du théâtre, de la politique. Mais revenons à l’essentiel : regardez les programmes, les news et dites-moi si nous sommes dans un régime totalitaire. Vous croyez vraiment que, sur nos propres chaînes, nous pouvons nous payer le luxe de faire de la propagande pour Berlusconi ? Nous avons une logique commerciale. Nous voulons toucher le plus grand nombre, les quarante-cinq millions de téléspectateurs. Or, si la moitié est pour Berlusconi, les autres sont contre. On ne peut pas se permettre de se les mettre à dos. Au lieu d’avoir 43 ou 44 % d’audience et donc de budgets publicitaires, on serait à 20 ou 25 %. Pour preuve, le télé-journal d’Emilio Fede, qui est clairement pro-Berlusconi, ne fait pas plus d’un million ou d’un million deux cent mille téléspectateurs.
Plusieurs animateurs de programmes de la RAI ont été remerciés.
Parlons-en. Ils ne respectaient aucun équilibre politique. C’est inacceptable. Même si Berlusconi n’aurait jamais dû dire qu’ils avaient fait « un usage criminel » de la télévision. Comment nous laisserions-nous traiter de mafiosi ? Le droit d’informer, c’est aussi celui de produire les preuves de ce qu’on dit.
Ces évictions ont été terribles en termes d’image.
Cela a été énormément exploité. Quant à moi, je pense qu’il ne fallait pas les renvoyer. D’ailleurs, ceux qui les ont remplacés ne sont pas moins critiques à l’égard du gouvernement.
Est-il exact que vous ayez dit : « Si nous n’avions pas fondé Forza Italia [le parti politique de Berlusconi], nous serions aujourd’hui sous un pont ou au bagne » ?
Non. C’est paru dans La Repubblica mais je n’ai pas dit exactement cela. J’ai simplement voulu expliquer que, face aux attaques de la magistrature, il avait bien fallu nous défendre.
Cela veut dire que c’est pour échapper à la justice que vous avez créé Forza Italia ?
C’est votre interprétation. Je vous le répète : le système judiciaire nous persécutait. Il fallait bien s’en sortir. Personnellement, je n’étais pas d’accord pour que nous nous lancions en politique, j’étais contre Forza Italia. Je m’attendais à ce que nous obtenions 5 à 6 %. Je me suis trompé.
La privatisation d’une des chaînes de la RAI serait une bonne chose ?
Je suis sceptique. Même si, maintenant, la loi le prévoit, il y a trop de forces politiques qui sont contre, à gauche comme à droite. Chacun a trop d’intérêts à défendre. Or, la logique commerciale se fout de la politique. L’audience est la seule chose qui compte.
Un journaliste a dit : « La télévision, c’est l’idéologie de Berlusconi. »
Certains n’ont d’autre objectif qu’abaisser, humilier, ridiculiser le chef du gouvernement. Quelquefois même, le calomnier. Alors on explique qu’il n’a pas d’idées, pas de culture. Mais il y a quand même la moitié des Italiens qui ont voté pour lui.
On dit que vous faites la télévision la plus vulgaire d’Europe.
Berlusconi a apporté aux Italiens une télévision de divertissement, moins triste que la RAI de l’époque. C’est sûr, ce n’est pas Arte. Vous savez, je suis le président de l’orchestre philarmonique de la Scala et je ne me crois pas plus bête qu’un autre. Dire des choses pareilles, c’est faire preuve de mépris à l’égard de millions de gens. A 9 heures du soir, quand vous êtes fatigué, vous détendre devant un film ou des variétés avec de jolies filles, ce n’est pas un crime. TF1 en prime time, c’est la même chose. Je reproche une chose à nos programmes : il y a trop de violence. Mais ce n’est pas un phénomène italien.
Aujourd’hui, qu’est-ce que vous conseilleriez à votre ami d’enfance pour améliorer son image ?
Il faut qu’il travaille sa communication. Je n’ai pas la prétention de conseiller Berlusconi. Il est submergé par le quotidien. Il y a tant de réformes qui doivent être menées à bien. Mais, globalement, c’est mieux avec lui qu’avec les autres.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Fedele Confalonieri.

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