Dans mon livre « Les médias et la banlieue » 1, j’ai voulu comprendre comment l’expression « banlieue » en était venue à désigner des événements violents associés à une fraction pourtant minoritaire de la population des quartiers défavorisés. J’ai proposé d’y répondre en étudiant les transformations objectives de ces quartiers, au principe de ces représentations, et celles du fonctionnement journalistique. En m’appuyant sur les travaux de Patrick Champagne, j’ai suggéré de considérer l’information comme le résultat d’une production collective au sein de laquelle des groupes et des individus sont mieux à même que d’autres d’imposer une définition sociale de l’événement2. Le fait que les journalistes occupent une position stratégique dans l’espace public dont ils déterminent prioritairement l’accès explique les luttes de concurrence pour attirer leur attention. Or, l’accès aux médias est inégalement distribué. Harvey Molotch et Marilyn Lester ont ainsi montré comment certaines catégories disposant de ressources (représentants politiques, responsables des entreprises, personnalités du spectacle, journalistes) y sont favorablement accueillies, tandis que d’autres, moins dotées, sont amenées à « créer l’événement en court-circuitant d’une manière ou d’une autre les arrangements en vigueur concernant l’élaboration d’informations, en suscitant la surprise, le choc ou des formes plus violentes d’incidents »3. Emanant souvent d’institutions, certaines formulations des problèmes qui ont cours, par exemple, au sein des sphères judiciaires s’imposent plus facilement aux journalistes (du fait de la parenté entre ces deux univers)4 que d’autres (telles celles des travailleurs sociaux). L’accès au débat public est encore tributaire de « porte-parole et de représentants patentés, chargés de dire ce que pensent ces “groupes” »5. Or, ceux qui sont confondus sous le label de « banlieusards » ne disposent ni des moyens sociaux ni des instruments d’accès à l’expression publique légitime. Ils sont à l’image de ces « catégories stigmatiques, comme les désigne Erving Goffman, qui, “incapables d’une action collective”, “doivent se soumettre”, pour être reconnues et entendues comme telles, à une “organisation supérieure”. » 6 Ce dossier vise donc à éclairer, à travers l’exemple des « banlieues », les contraintes médiatiques qui régissent l’accès au débat public, et, par voie de conséquence, la possibilité qu’ont certains groupes sociaux de peser sur les représentations qui sont (ou qui peuvent être) données d’eux-mêmes. Il rassemble les contributions de huit chercheurs issus de différentes disciplines (histoire, sociologie, science politique, sciences de l’information et de la communication).
1. Éditions INA/Le Bord de l’eau, avril 2009 2. Patrick Champagne, « La manifestation. La production de l’événement politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1984, vol. 52, no 1, p. 19-41. 3. Harvey Molotch, Marilyn Lester, « Informer : une conduite délibérée. De l’usage stratégique des événements », American Sociological Review, vol. 39, février 1974, traduit dans Réseaux no 75, 1996. 4. Emmanuel Henry, « Le droit comme vecteur de publicisation des problèmes sociaux, effets publics du recours au droit dans le cas de l’amiante », in Liora Israël, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez et Laurent Willemez (dir.), Sur la portée sociale du droit. Usages et légitimité du registre juridique, PUF, 2005, p. 187-200. 5. Patrick Champagne, art. cit. 6. Erving Goffman, Stigmates. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1963 (rééd. 1975), p. 36-40.

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