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Mediamorphose - dossier

Les chantiers de la mémoire

Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS, responsable scientifique de l’équipement d’excellence matrice

Est-il possible de comprendre pleinement ce qui se passe dans la mémoire sociale, appelée aussi mémoire collective, sans savoir ce qui se passe dans le cerveau ? Peut-on appréhender les dynamiques cérébrales de la mémoire sans prendre en compte l’impact du social ? Il suffit presque de poser ces questions pour trouver la réponse évidente. Pourtant, les recherches sur la mémoire qui ont connu ces dernières décennies un développement majeur se sont construites dans la séparation disciplinaire. Sciences humaines et sociales, d’un côté ; sciences du vivant, de l’autre. Des chantiers en cours ont pris le contre-pied d’une telle approche. Notre postulat est la transdisciplinarité. Nous pensons même qu’il est possible de voir émerger une nouvelle école de Memory Studies. Ces chantiers rencontrent pleinement la question des médias et de la médiation, puisqu’il s’agit de s’interroger sur l’articulation entre le grand récit porté par les médias et le récit que se construit dans le même temps le récepteur. Une dialectique nouvelle entre émetteur et récepteur qui est au cœur de notre réflexion.

Qu’elles imprègnent les discours politiques ou qu’elles soutiennent des mémoriaux, réels ou virtuels, aux fonctions toujours plus diverses et aux dimensions toujours plus imposantes, les références à un passé construit comme mémoire commune occupent une place centrale dans la vie de la cité. Toute réflexion sur la mémoire doit déboucher sur l’analyse de ses effets sociaux et passer par la confrontation entre les scientifiques et les professionnels des musées et des producteurs/conservateurs de témoignages. Pour relever ce double défi, nous avons besoin de moyens de calculs, de stockage et de modélisation importants au service de communautés nécessairement éparpillées en France et dans le monde. Nous ne pourrions travailler sur la mémoire et les médias sans l’INA, notre partenaire naturel dans nos projets scientifiques. Le dossier que nous vous proposons ici regroupe les contributions de partenaires qui ont comme point commun la volonté de se placer résolument du côté du récepteur et non seulement de l’émetteur, tout en rendant compte de cette diversité disciplinaire. C’est le cas avec Stéphanie Brémond, responsable du service des études et du marketing antenne à France Télévisions, qui dévoile la richesse des outils quantitatifs et surtout qualitatifs qu’elle manie pour mieux comprendre les réactions des téléspectateurs. Yves Burnod et Katia Dauchot explorent les dynamiques cérébrales de la mémoire et nous expliquent où et comment interagissent la psyché et le social. Le questionnement est comparable pour les psychologues américains William Hirst et Adam Brown. Les pistes qu’ils ouvrent sont essentielles puisqu’ils se posent la question de la mémoire dans le temps, des processus de construction, de consolidation, de façonnage. Enfin, en m’interrogeant sur les conditions de la mise en récit mémoriel et sur les régimes de mémorialité à l’œuvre en France quand il s’agit de penser l’empreinte de la Seconde Guerre mondiale, je m’inscris dans la même logique tout en essayant de fournir des outils de compréhension. Des mots pour dire les choses et pour les comprendre. Vaste programme.

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