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Focus

Les Chinois dans la mire

par Philippe Rochot

Un correspondant de la presse française en Chine est soumis à deux pressions : celle de l’autorité chinoise qui veut limiter son terrain d’action et celle des rédactions qui voient encore la Chine à travers une série de clichés persistants. Carnet de bord de Philippe Rochot après six années d’Asie pour France 2.

« La cage est plus grande, mais l’oiseau est toujours en cage », me confiait un reporter de la télévision chinoise. L’erreur serait de croire que l’ouverture économique de la Chine s’applique à l’information. La presse et la télévision sont toujours sous haute surveillance. Ici l’improvisation n’existe pas. Tout doit être construit, préparé, organisé. L’ennemi, c’est l’imprévu. La télévision chinoise ne pratique jamais le vrai direct. Il y a toujours une vingtaine de secondes de décalage entre la scène qui apparaît à l’écran et la réalité. Même pour les sports. Que craignent les dirigeants ? Par exemple qu’une banderole, déployée par une poignée de militants de la secte Falun Gong, soit vue par des centaines de millions de téléspectateurs. Et si ces vingt secondes ne sauraient être suffisantes pour suspendre le cours de l’histoire, mieux vaut un écran noir qu’une vérité dérangeante.

La censure existe aussi dans l’autre sens. Les images des chaînes étrangères arrivent en Chine, mais on ne peut les recevoir que dans les résidences pour étrangers ou les hôtels internationaux qui accueillent plus de 80 % de clientèle cosmopolite. Le pouvoir chinois a imposé, en plus, une sorte de plateforme satellitaire qui sélectionne la distribution des grandes chaînes comme CNN ou BBC, moyennant finances bien sûr. La censure peut ainsi filtrer sans précaution les sujets délicats, par exemple ceux qui touchent aux activités du dalaï-lama ou... à la censure sur Internet en Chine.

Les conditions imposées à la presse chinoise pèsent évidemment sur la presse étrangère. Tout correspondant, accrédité au service de presse du ministère des Affaires étrangères, reçoit une carte et s’engage à respecter un règlement qui lui interdit notamment de posséder des appareils de communication par satellite. Au début des années 2000, il était encore obligé de vivre dans une résidence pour étrangers. Son travail se heurte en réalité à deux obstacles : la volonté des Chinois d’orienter l’information pour faire bonne figure sur la scène internationale et celle des rédactions françaises de présenter une Chine conforme à l’image que s’en font les décideurs. Ainsi les sujets les plus à la mode restent la contrefaçon, l’enfant unique, les nouveaux riches, la pollution, la menace du textile chinois ou la voiture à 5 000 euros. Difficile en revanche d’évoquer le problème des minorités nationales, pourtant crucial.

Un journaliste travaillant en Chine ne peut ignorer que le régime communiste a conservé l’appareil policier qui permet au Parti de contrôler ce vaste empire aux cinquante-cinq minorités, et qu’il compte bien un jour ramener dans son giron l’île dite « rebelle » de Taïwan. La plus grande frayeur du pouvoir reste donc les revendications autonomistes des provinces turbulentes, surtout le Tibet et le Xinjiang, ou encore que Taïwan ne proclame haut et fort son indépendance. Surtout avant les JO. Le mot d’ordre dans les rédactions chinoises est donc de ne fournir aucune information permettant d’alimenter le « séparatisme ».

« Exercer le métier de journaliste en Chine demeure un bras de fer avec les vigiles de l’information. »

Le pouvoir cherche à orienter dans le même sens le travail du correspondant en Chine. Sa profession est d’abord marquée, non seulement sur son visa, mais aussi sur celui de sa famille. Ma fille de 11 ans et mon épouse se sont vu apposer sur leur passeport un visa de journaliste dont la nature n’a pas changé jusqu’à la fin de notre séjour. La Chine reste quadrillée par des fonctionnaires des Affaires extérieures dont la mission est de surveiller les agissements des étrangers. Les journalistes sont en première ligne. Avec les années, ces fidèles du Parti sont certes devenus moins présents, plus tolérants. Mais exercer le métier de journaliste en Chine demeure un bras de fer avec les vigiles de l’information.

Un reportage sans leur feu vert n’est pas forcément gagné. Nous en avons fait plusieurs fois l’expérience, notamment sur le problème de la réquisition des terres. En six ans, j’ai dû écrire trois fois mon « autocritique » dans quelque sombre commissariat de police de campagne et reconnaître que j’avais fait des reportages « clandestins », c’est-à-dire sans autorisation. Nous avions eu le malheur de nous faire repérer en train d’interviewer des paysans spoliés ou de filmer les mesures policières prises pendant l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (sras) et de grippe aviaire dans la province du Hebei.

« Place Tienanmen, un passant sur deux est policier, indicateur ou homme de main. Ils s’habillent en touristes, en punks ou en marchands ambulants. »

À ces tracasseries s’ajoute surtout le problème moral que pose la sécurité des personnes rencontrées. Un journaliste étranger en Chine ne court plus de grands dangers aujourd’hui : être consigné à Pékin, se faire confisquer sa carte de presse durant quelques mois ou, au pire, subir de fortes pressions pour quitter le pays. Nos interlocuteurs risquent beaucoup plus gros et notre devoir est de les protéger.
Tienanmen reste un nom qui sonne faux. La « porte de la paix céleste » ne rappelle ni la paix ni le ciel. Tienanmen est une place maudite. La fête nationale du 1er octobre, qui marque le jour où Mao proclama la République populaire en 1949, est toujours un événement sous haute tension : pas de parade, pas de défilé, c’est la fête de la peur. Le régime redoute cette échéance. Il fait surveiller les dissidents durant les trois semaines qui précèdent l’événement, mobilise les comités de quartier avec leurs brassards rouges pour que tout mouvement suspect soit signalé, arrête les porteurs de pétitions venus déposer leurs requêtes au bureau des plaintes, expulse les mendiants, les prostituées ou les demandeurs d’emploi des lieux publics. L’ordre doit régner à Pékin et en particulier place Tienanmen. Un passant sur deux y est policier, indicateur ou homme de main. Ils s’habillent en touristes, en punks ou en marchands ambulants. De plus, un important réseau de caméras, dissimulées dans des boules qui essaient de passer pour des lampadaires, balaye la place nuit et jour.

« L’improvisation n’existe pas. L’ennemi, c’est l’imprévu. La télévision chinoise ne pratique jamais le vrai direct. Même pour les sports. »

Dans cette ambiance-là, nous avons été arrêtés un 1er octobre, car une femme appartenant au mouvement Falun Gong s’est plantée quelques secondes devant notre caméra en brandissant une banderole et que nous avons eu le malheur de la filmer. Nous avions pourtant toutes les autorisations nécessaires. C’est-à-dire, à la fois la permission de la municipalité de Pékin et celle des Affaires étrangères.

La «  mère de Tienanmen », Ding Zilin, a réussi à établir le lien avec une centaine de familles qui, comme elle, ont perdu un enfant dans la répression du 4 juin 1989. Mais son discours ne fait plus recette en Occident. J’étais pourtant fier de rencontrer cette femme. Elle évoquait pour moi la lutte de ces mères de la place de Mai en Argentine, qui veulent connaître le sort de leurs proches disparus pendant la dictature militaire et tournent en rond sur ce lieu symbolique de Buenos Aires. Sauf qu’à Pékin, pas de manifestation possible : le pouvoir ne reconnaît pas les faits et encore moins les victimes. Tout rassemblement serait immédiatement réprimé. Nous avons pu déjouer la vigilance de la police et entendre, dans son modeste appartement de la banlieue, Ding Zilin nous dire sa douleur sans doute mille fois répétée. Quinze ans après Tienanmen, elle est encore sous le coup de l’émotion, au bord des larmes. La perte du fils dicte ses paroles et relègue toute argumentation politique au second plan. Pourtant, il est difficile d’imaginer le harcèlement dont cette femme et son mari sont l’objet depuis la mort de leur fils : arrêtés, contrôlés régulièrement par la Sécurité publique, écoutés, filés. Elle nous confie : « Ils sont allés jusqu’à nous priver d’enseigner, mon mari et moi. Nous avons dû quitter les salles de cours et abandonner nos étudiants. »

illustration : Justine Gautron
illustration : Justine Gautron

Elle n’oublie pas que 400 militants de Tienanmen sont encore emprisonnés dix-huit ans après et plusieurs centaines placés régulièrement comme elle en résidence surveillée. À la sortie de l’entretien, nous sommes grossièrement suivis par une voiture aux vitres teintées qui restera stationnée toute la journée en bas de nos bureaux. Mais les policiers n’interviennent pas. Ils auraient pu confisquer nos cassettes, vérifier notre identité. Ils ne l’ont pas fait. Simple intimidation.

Au commencement de tout est la Chine. L’Empire estime modestement avoir tout inventé... sauf, peut-être, les épidémies qui ravagent régulièrement le pays. Mais qui restent des secrets d’État. On l’a vu en 2003 pendant l’année du sras et on continue de le voir, ou plutôt de ne pas le voir avec la pandémie de sida. Pendant dix ans, le pouvoir a choisi le silence, celui de la honte. Dans la province pauvre du Henan, des villages ont été infectés à plus de 50 %. Les paysans avaient été encouragés à vendre leur sang par le pouvoir politique lui-même, dans des conditions d’hygiène déplorables : on leur réinjectait le liquide résiduel mélangé à celui d’autres donneurs afin qu’ils puissent garder leurs forces. La contamination s’est développée très rapidement.

Il a fallu attendre cinq ans pour que la presse étrangère commence à se mobiliser sur ce sujet tabou et plus longtemps encore pour que la télévision chinoise ose enfin l’évo-quer... en mettant bien sûr hors de cause les cadres du Parti. Les autorisations de tournage dans les « villages du sida » nous ont toujours été systématiquement refusées. Nous avons dû nous y rendre clandestinement, de nuit, avec la complicité de quelques habitants et de jeunes Chinois d’une ONG qui ont pris fait et cause pour ces « damnés du Henan ». De même, il a fallu organiser en cachette un entretien avec le Dr Gao Yaojie qui se bat pour la survie des « paysans du sida ». Dès 1998, elle a dénoncé les ventes de sang et tiré la sonnette d’alarme pour se voir finalement placée en résidence surveillée : tentative de subversion.

Jusqu’à il y a peu, les catastrophes, naturelles ou non, étaient elles aussi des secrets d’État. Pour filmer des inondations, il fallait soit confier une petite caméra à un amateur chinois qui n’avait pas peur de se faire arrêter ; soit attendre patiemment une autorisation incertaine. On vous conduisait alors sur un lieu où le peuple et l’armée avaient réussi à maîtriser les flots en colère...

Mais dans un pays où un habitant sur quatre possède un téléphone portable, le black-out n’est plus possible et l’information circule en dehors de la presse. Mieux vaut donc pour le pouvoir montrer qu’il est au courant, tout en contrôlant l’information. Ainsi, depuis quelques années, la télévision chinoise diffuse enfin quelques images de ces catastrophes dans les mines, qui font chaque année des milliers de morts. L’information se veut « constructive » au service du Parti et du pouvoir qui se présentent ainsi comme des justiciers. Mais jamais la télévision chinoise ne montrera la colère des familles de mineurs exploités. Et les autorités font barrage aux journalistes qui voudraient les approcher : un étranger avec une caméra dans une région sinistrée est facile à repérer ; la police locale a des ordres, le Parti aussi. Parfois même, des provocateurs cherchent à canaliser la fureur des gens en la détournant vers les journalistes étrangers auxquels on reproche d’utiliser ces accidents pour dire du mal de la Chine. Et quiconque aurait l’audace de dénoncer l’incurie du pouvoir sait que lui et sa famille s’exposent à des représailles.

Le monde a les yeux tournés vers la Chine à l’approche des Jeux olympiques de 2008 et le pouvoir chinois le sait. Il s’agit pour Pékin de faire bonne figure, pas seulement sur les stades mais aussi dans les images qui seront propagées. Les autorités annoncent que les journalistes étrangers accrédités pour les JO n’auront pas besoin de visa, mais il est clair que les formalités seront les mêmes que celles du visa et qu’en aucun cas il ne s’agit d’une quelconque largesse du pouvoir.

Le ministère des Affaires étrangères s’est engagé à donner à la presse internationale l’illusion de la liberté, en ouvrant prétendument le Tibet aux journalistes accrédités, sans exiger les permis habituels. Mais les dirigeants sauront donner des consignes précises aux autorités locales pour orienter la presse vers les aspects positifs de la « libération pacifique » de cette province...

La répression des dissidents, des créateurs de « blogs révolutionnaires » ou des « avocats aux pieds nus » se poursuivra malgré les pressions internationales. La scène olympique sera une façon d’affir-mer que les Chinois sont toujours maîtres chez eux, et comptent le rester. Ils pourront s’appuyer pour cela sur une police du Web particulièrement sophistiquée, avec des milliers de censeurs capables d’infiltrer les quelque 130 millions d’internautes chinois et de contrôler les informations. Dans ces conditions, que pourra valoir l’information sur la Chine ?

Durant ces dix dernières années, elle a certes progressé plus vite que depuis la naissance de la République populaire en 1949, mais n’en demeure pas moins un instrument de propagande au service exclusif du Parti.


 
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