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Faits divers et sécurité

Les faits divers de la Belle Époque, vecteurs d’un discours sécuritaire ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu, maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université Paris-ouest-Nanterre-La Défense

Précédent historique, l’inflation des récits criminels à la Belle Époque permet de comprendre comment la presse a pu œuvrer à l’émergence d’un tel discours. La mise en scène des faits divers repose- t-elle au fond sur le seul ressort de la peur et nourrit-elle exclusivement la vision anxiogène d’un désordre social ? Pas si sûr.

Les rubriques de faits divers qui se développent au cours du dernier tiers du XIXe siècle dans la presse généraliste, l’invasion rapide de l’ensemble de la surface rédactionnelle par la criminalité, invitent le lecteur de la presse de la Belle Époque à s’interroger sur le message potentiellement sécuritaire délivré par ce flux grossissant. L’examen attentif des quotidiens montre que les faits divers n’ont, dans un premier temps au moins, ni pour mission ni pour effet de provoquer la peur et de susciter un appel à plus de sécurité et d’ordre.

Dans les premières décennies de la IIIe République, la rubrique des faits divers n’est pas seulement le sombre recensement des désordres du monde, elle vise aussi à l’évidence à distraire en multipliant des récits comiques ; et à édifier en mettant en scène les belles actions des citoyens ordinaires : actes de probité, de charité, sauvetages, etc. Par ailleurs, l’autorité, sous sa forme policière, y est, d’une manière ou d’une autre, omniprésente : près de 77 % des récits de délinquance — vols, assassinats et petite délinquance — sont donc « encadrés » par l’intervention de l’autorité policière qui apporte au récit sa conclusion implicitement présentée comme logique : l’arrestation du ou des coupables. Chaque jour, les chroniques rappellent que l’accident et le crime sont parfois évités grâce à la vigilance et au courage du voisinage, que le crime ne reste pas impuni car les forces de police veillent. La chronique des faits divers assume donc un balancement qui fait d’elle à la fois une méditation sur la fragilité (mais aussi les ressources inespérées) d’une humanité toujours menacée et le recensement méticuleux de toutes les formes du contrôle institutionnel. Dans un monde sécularisé, urbanisé et industrialisé, c’est-à-dire en pleine modernisation, dans lequel les rapports entretenus par l’individu avec sa communauté changent, les récits qui mettent en scène les forces de l’ordre et les gestes de solidarité et de secours ont pour fonction de souligner que l’individu n’est pas seul face à son destin.

Progressivement cependant, et cela devient plus net après 1900 et l’apparition des apaches, les récits adoptent une coloration plus sécuritaire. L’anxiété se focalise essentiellement sur les formes jugées nouvelles d’une criminalité qui concerne les grandes villes et les moyens de locomotion modernes. Le discours sécuritaire, alimenté par l’exploitation éditoriale de certains événements sanglants, sans négliger tout à fait les exploits des bandes qui ravagent les campagnes ni les assassinats spectaculaires (le crime de Soleilland 2 en 1907, le périple de Corbin le tueur d’enfant en 1910) se concentre sur la dénonciation de l’agression urbaine, l’impuissance des forces de police face à l’« armée du crime » et l’insécurité qui règne dans les trains.

L’insécurité à la une : l’attaque nocturne

L’attaque nocturne, catégorie inconnue de la loi, envahit les colonnes des quotidiens dans les années 1890 4. Les journaux créent des sous-rubriques intitulées « Paris la nuit » (Le Figaro, 1898), « Agression nocturne » (Le Petit Journal, 1898 ; Le Figaro, 1900), « Les drames de la nuit » (Le Figaro, 1900). Le 3 janvier 1910, Le Petit Journal signale que « la première nuit de 1910 a été marquée, à Paris, par plusieurs attaques à main armée (et) à Rouen, par une série de rixes sanglantes ». Cette information nouvelle concurrence les cambriolages à domicile. Assaillies à la sortie d’un café, poignardées pour quelques sous au détour d’une rue, agressées dans leur magasin par des individus bien renseignés, les victimes de ces attaques apparaissent démunies face à la sauvage violence de la rue. Les articles qui leur sont consacrés donnent aussi un corps aux apaches, aux bandes de voyous de tout poil, et révèlent un imaginaire de terreur et de fascination mêlées. C’est bien pourquoi les récits d’attaques nocturnes sont régulièrement assortis de ceux, rassurants, qui poussent sur le devant de la scène les forces de l’ordre en action. Les battues organisées par la police ont pour objectif premier de lutter contre « la recrudescence des vols et des agressions nocturnes » (Le Figaro, 14 décembre 1900). Pourtant, l’intense activité policière ne doit pas dissimuler que l’insécurité ne fait que croître. Les quotidiens parisiens sont les premiers à le clamer : « On pourrait peut-être bien décerner un grand prix à l’homme de génie qui trouverait le moyen de rendre les rues un peu moins désertes et un peu plus sûres, dans une ville de trois millions d’habitants » (Le Figaro, 16 août 1900). L’impuissance des forces de police est dénoncée par tous les journaux, mais c’est surtout la banlieue (déjà !) qui est au cœur du débat, particulièrement en 1910. Elle représente à cette date un tiers de la criminalité violente du Petit Journal et atteint aussi son rendement maximum dans les faits divers du Figaro. Sous un de ces titres feuilletonnesques que Le Petit Journal affectionne — « La guerre aux malfaiteurs » — un rédacteur anonyme analyse la situation de la banlieue et signale la création de ligues de sécurité à Charenton, Montrouge et Saint-Ouen. « La population parisienne s’émeut à juste titre de tous ces crimes. Elle demande qu’on mette un terme à l’insécurité de Paris, qu’on garantisse, enfin, dans les rues et sur les boulevards, la vie des citoyens. [...] Que fera-t-on de ces individus que Paris se refuse à loger ? On les repoussera vers la banlieue qui s’en débarrassera comme elle pourra. Autrement dit, on fera quelque chose pour assurer la sécurité des uns, et on infestera les autres ! Ce joli cadeau qu’on veut faire aux banlieusards est loin de leur plaire. Ils protestent, et ils ont absolument raison. [...] Il n’y a guère qu’un millier de sergents de ville chargés du service actif (et) on compte à chaque prise de service exactement 250 agents pour assurer la sécurité d’une population s’élevant à plus d’un million d’habitants » (Le Petit Journal, 17 janvier 1910). En province, on s’intéresse de très près au phénomène apache. Tandis que La Dépêche titre volontiers « Les apaches dans la banlieue » (3 janvier 1910), des feuilles régionales catholiques dénoncent « le règne des apaches », fruit du « mancenillier maçonnique qui étend son ombre délétère sur toute la France (et) produit naturellement des fruits vénéneux » (Le Courrier de la Montagne, 23 janvier 1910). Le thème de l’insécurité est donc d’emblée utilisé pour son potentiel mobilisateur : la dénonciation d’une République privée de Dieu n’étant qu’un des aspects de cette dimension politique. « Les fauteurs responsables au premier chef des crimes dont le débordement met en péril la société française, ce sont les jacobins sectaires qui, poursuivant de leur haine implacable le catholicisme traditionnel, s’acharnent à gangrener les consciences », accuse encore le catholique Courrier de la Montagne en janvier 1910.

« Partout, le délinquant est l’autre : étranger, sans profession, banlieusard pour les Parisiens, citadin pour les ruraux, fou ou monstre pour tous. »

Modernisation de la société et nouvelles menaces

Le développement des nouveaux moyens de communication, chemin de fer, tramway à vapeur, métropolitain, automobile engendre lui aussi son lot de peurs nouvelles. Et c’est l’assassinat en chemin de fer qui précipite les alarmes les plus vives. Dès 1870, le thème fait partie des topiques de la chronique, mais avec l’assassinat de madame Gouin, en 1910 5, le débat sur la sécurité dans les trains est relancé. Au Petit Journal, Félix Duquesnel a la nostalgie d’un temps révolu ou la sécurité de chacun était garantie : « Les routes de France étaient, au temps du bon roi Louis-Philippe, plus sûres que ne le sont aujourd’hui nos chemins de fer » (6 janvier 1910). Le crime en chemin de fer émeut par tout ce qu’il dévoile de la menace sociale. Les braves gens voyageant en première classe et arborant quelques signes extérieurs de richesse ne sont plus à l’abri des violences des apaches. Le train, même en plein jour, devient à l’image du mouvement tonitruant qui l’emporte, le lieu de tous les dangers. Dès le mois de décembre, Le Figaro ouvre ses colonnes aux lectrices affolées qui discutent de la suppression des soufflets entre les wagons qui empêcherait la libre circulation entre les différentes classes. « Rendue horriblement peureuse par l’affreux crime de Brunoy, je suis de celles qui désirent pouvoir circuler dans tous les wagons d’un train. J’aime mieux parfois me réfugier en seconde ou en troisième classe que de rester isolée dans la voiture de première classe [...] Je prie donc Le Figaro de ne pas faire campagne contre le soufflet, de ne pas demander que nous soyons parqués dans des wagons dont nous ne pourrons sortir pendant la marche du train » (10 janvier 1910). La Dépêche signale « qu’il y a actuellement des personnes qui n’osent plus voyager », et tente de calmer les esprits : « Si l’on faisait le total des voyageurs et celui des crimes, on verrait que les risques d’assassinat sont en somme peu nombreux » (2 janvier 1910). Mais cet appel à la pondéra tion reste bien isolé.

Récit criminel et contrôle social

Dans tous les journaux, une figure s’impose qui témoigne de la dimension phobique de ces représentations de l’insécurité. Car partout le délinquant est l’autre : étranger, sans profession, banlieusard pour les Parisiens, citadin pour les ruraux, fou ou monstre pour tous. Altérité radicale dans tous les cas dont témoigne éloquemment, en 1910, c’est-à-dire au moment où le discours sécuritaire bat son plein, l’abondance, dans les rubriques, du terme « apache ». L’irruption de ce vocabulaire nouveau en dit long sur la mutation qui affecte le fait divers criminel : renonçant définitivement au rire et à la chronique du bien, il a, à partir des années 1900, pour fonction de délimiter nettement la zone du crime et du sang, ce « dehors du social [qui] affirme par contraste la consistance de son dedans 6 ». C’est bien pourquoi, dès 1890, le publiciste Félix Platel appelait de ses vœux la multiplication du reportage criminel perçu par ce précurseur comme une salubre « battue générale » : « Il faut se défendre pratiquement. Ne nous laissons pas assassiner 7 », écrivait-il.

Récit de la menace qui porte en lui un discours nettement sécuritaire, le fait divers construit, à la veille de la Grande Guerre, des représentations plus ou moins fantasmées, plus ou moins phobiques, d’un monde certes épuré de la menace révolutionnaire sociale mais parasité par de nouveaux périls, auxquels certains titres parviennent à donner un contenu politique. Reste que ces nouveaux périls sont toujours peu ou prou encadrés et limités par l’omniprésence du contrôle policier et ceci est l’un des traits marquants du récit de faits divers. En mettant en relief toutes sortes de périls, la rubrique des faits divers appelle les lecteurs à la vigilance et leur chuchote qu’ils appartiennent au même groupe cohérent et soudé. Si donc les représentations que les journaux orchestrent sont investies par l’obsession sécuritaire, elles contribuent aussi à assurer l’équilibre de la collectivité et à renforcer le lien social. ■

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