« Ne soyons pas hypocrites et fendons-nous la gueule tant qu’il en est temps ! »
Cabu
Dans notre société, insidieusement envahie par le politiquement correct, il y a de plus en plus de sujets tabous. Au XIXe siècle, s’est développée, dans le dessin comme dans la presse, la dérision des curés, des militaires, des capitalistes, des bourgeois repus. Les « affaires », politiques, comme l’affaire Dreyfus, économiques — des « véreux » de la IIIe République aux « mis en examen » de la Ve — sont les cibles de la caricature. Aujourd’hui, la dérision se pratique dans quelques journaux, qu’on pourrait dire spécialisés : Le Canard enchaîné, Charlie-Hebdo, Siné-Hebdo. Même si on inclut dans l’enquête les dessins des quotidiens ou des hebdomadaires, le nombre des feuilles a singulièrement diminué par rapport à la prolifération qu’a connue le XIXe siècle, en particulier après la loi qui libère la presse en 1881.
Symbolique de l’échec
Les sujets sont, dans l’ensemble, plutôt politiques et les dessinateurs ont leurs têtes de Turcs : les hommes et les femmes au pouvoir ou dans l’opposition, les gros bonnets de la finance et des affaires, les dirigeants d’entreprise éventuellement, si l’actualité en offre l’occasion. Autrement dit, les puissants de ce monde. On ne tire pas sur les ambulances. C’est pourquoi en choisissant d’observer la place des handicapés dans la caricature, on prend le lecteur à rebrousse-poil. Et pourtant, le handicap est très présent dans l’image satirique et, ceci, depuis les origines. Il soutient la symbolique de l’échec. Ainsi, « Les Restes de la bataille de Lens » (fig. 1) expriment l’écrasement des adversaires du prince de Condé, Lorrains et Espagnols alliés, le 20 août 1648. Le Lorrain, à gauche, a perdu le pied gauche, et son bras du même côté ne gonfle plus sa manche. Il est borgne.
(fig. 1 : « Les Restes de la Bataille de Lens », 20 août 1648, Pierre Bertrand.)
Son voisin, l’Espagnol, n’est guère mieux loti. Borgne lui aussi, il a souffert du côté droit : il n’a plus qu’un moignon comme bras et sa jambe, coupée au genou, prend appui sur une prothèse élémentaire. À l’arrière-plan, l’hôpital voit arriver d’autres unijambistes et des culs de jatte. Le « handicap » est ici la conséquence de la bataille, et s’il prend appui sur des représentations concrètes d’invalides de guerre, il est en même temps le symbole de l’échec des ennemis, Lorrains et Espagnols. C’est surtout dans cette situation symbolique que le handicap est exploité par les graveurs et les dessinateurs. Mais ici, Pierre Bertrand n’a pas hésité à choisir ses modèles dans une cruelle réalité. Le premier quatrain de la légende insiste, comme l’image, sur cette constatation : les ennemis sont épuisés : « Voilà ces Rodomonts qui menaçaient la France, / Essorillés, manchots, borgnes, estropiéz, / Mutilés d’yeux, de bras, d’aureilles et de piés, / Qui nous laissent le champ en piteuse ordonnance. » Ces « Rodomonts » ont été mutilés par la violence des combats.
Toucher la bosse
En revanche, les bossus le sont de naissance. Cette difformité tient une vraie place dans les images des XVIIe et XVIIIe siècles. Certes, toucher la bosse porte bonheur, mais cette infirmité ne se corrige pas. Pas plus que le nain, le bossu n’espère échapper à son sort.
« Pour travailler, vivre et se comporter comme les autres, les handicapés doivent, d’une certaine façon, nier le handicap »
Ils peuvent être parfois un sujet de ricanement, mais cette image s’efface pratiquement dans les siècles suivants, surtout à partir du XXe siècle. Les invalides, qui servent plus spécialement de symboles à l’impuissance, sont, pendant des siècles, les paralytiques, les boiteux, les unijambistes se traînant sur leurs béquilles, les culs-de-jatte posés sur une planche à roulettes et appuyés sur leurs patins, et cela jusqu’à la fin du Second Empire et même au-delà [1] Ainsi, en 1888, au moment des élections municipales qui menacent les républicains, Tartarino, dans La Jeune Garde du 8 juillet (fig. 2), représente une vieille Marianne avachie et affreuse appuyée sur deux béquilles, précédée de son chien tenant la sébile où trois sous suggèrent au passant de donner, à cette République plus que fatiguée, unijambiste et poussive, une « obole républicaine ». Édentée, le pif énorme et bourgeonnant, l’unique savate traînante et le bonnet phrygien fatigué, elle tient à peine debout, à cause de sa jambe de bois. Même avec le secours de ses béquilles.
(fig. 2 : « L’obole républicaine », Tartarino, La Jeune Garde, 8 juillet 1888.)
Allégories
Le 11 mars 1901, dans Le Charivari (fig. 3), Albert René met en scène une autre figure symbolique : la Justice. Thémis est figurée sous les traits d’une vieille femme privée de ses jambes. Elle est assise sur les tables de la Loi, comme sur une planche qui aurait perdu ses roulettes. Elle tient dans chaque main un livre épais : deux codes qui lui servent de patins. Pour compléter le tableau, elle porte des lunettes si noires que, sûrement, elle n’y voit goutte. Les seins tombants, une mèche folle sur le front, elle tente, en vain, d’avancer. La légende ironique contredit l’image : « C’est une erreur de croire qu’en France, la Justice est boiteuse. »
(fig. 3 : Thémis, Anonyme, Le Charivari, 14 mars 1901.)
L’aveugle et son chien forment aussi un couple symbolique efficace pour stigmatiser l’aveuglement en politique. Même si les béquilles, les pilons et les jambes de bois continuent de faire partie de l’arsenal exploité par les dessinateurs, le thème de l’infirme tend à diminuer pendant et après la Grande Guerre. Ces figures se font plus rares ? Peut-être que le retour de tant de blessés, massacrés en pleine jeunesse par la violence des combats, a-t-il fait hésiter les caricaturistes ? Ils recourent beaucoup moins à la symbolique de l’unijambiste. Elle fait une réapparition, mais en 1925, à la une du Carnet de la semaine du 10 mai (fig. 4).
(fig. 4 : "Lendemain d’élections ! », Clem, Le Carnet de la semaine, 10 mai 1925.)
Pour ridiculiser la défaite du Bloc national au « lendemain d’élections », Clem a campé un petit vieux auquel ses deux jambes bandées imposent de s’appuyer sur deux béquilles. Un bandeau lui couvre le sommet de la tête et l’œil droit. Il est donc non seulement boiteux, si tant est qu’il marche encore, mais borgne à la vue basse. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la béquille et les lunettes peuvent encore servir d’allégories. Ainsi Ralph Soupault met en scène « l’aveugle » [Churchill] (fig. 5), qui porte des lunettes noires, et « le paralytique » [Roosevelt] armé de deux béquilles. Staline mène cet attelage, dans lequel le premier ministre britannique sert de cheval à son collègue américain. Le Russe tient des rênes fixées à un mors placé dans la bouche de Roosevelt et ce dernier guide sa monture britannique avec des rênes fixées au mors, qui entrave la bouche de cette dernière. Le premier secrétaire du Parti communiste ricane dans ses moustaches : « Je vais les conduire jusqu’au bout du monde. » L’état de délabrement des Occidentaux est purement symbolique, ni l’un ni l’autre n’inspirant vraiment pitié. L’emporte la rouerie et la manipulation du premier secrétaire, plus que les infirmités des Alliés.
(Fig. 5 : Staline, Roosevelt et Churchill, Ralph Soupault (1904-1962), Je suis partout, 26 mars 1943.)
Langage édulcoré
On peut dire que ces images d’infirmes disparaissent au fur et à mesure que le siècle avance et que le XXIe arrive. Par exemple, sur 730 unes du Monde, où s’exprime Plantu entre 2004 et 2009, on trouve des évocations sanglantes, des couteaux et des mitraillettes, des mares de sang et des morts, des malades sous perfusion et des brancards à l’entrée des hôpitaux, mais les boiteux, les béquilles et les aveugles ne paraissent plus. Pour être en phase avec la société de ses lecteurs, le dessinateur du Monde se doit — comme tout un chacun — de ne plus parler d’aveugles, de sourds, d’unijambistes, de vieillards, mais de malvoyants, de malentendants, de handicapés moteurs et de seniors. Cette procédure édulcorée du langage impose, en fait, de masquer une réalité. Pour travailler, vivre et se comporter comme les autres, les handicapés doivent, d’une certaine façon, nier le handicap. Même si on organise, au moment des Jeux olympiques, des compétitions et des matches entre des équipes de jeunes athlètes en fauteuils roulants, qui contestera que nos concitoyens affligés d’un handicap doivent être considérés à la fois comme des personnes à part entière, mais aussi comme des gens qui ont à surmonter un handicap, ce qui suppose, le plus souvent, un grand courage ?
Antidote à la violence
Cabu, en revanche, refuse la règle commune. Il n’hésite pas à user de ces métaphores qui heurtent pourtant la sensibilité de ses lecteurs, mais beaucoup moins qu’on s’y attendrait à première vue. D’une certaine façon, il traite le handicap dans son dessin comme un antidote à la violence faite aux corps handicapés ou blessés (fig. 6). Certes il est sensible à la débilité, mais il se donne aussi le droit de se servir de toutes les métaphores, même de celles qui n’ont plus vraiment cours dans le « socialement correct ». Pour citer Michel Tibéri : « Si Duduche a fait parler de Cabu, le mongolien, Camille le Camé et Catherine ont fait parler d’eux. » En effet, et Cabu le dit lui-même, les mongoliens font partie de la caste des intouchables. Et, pourtant, pour le dessinateur, mongolien et beauf… même combat. Il faut d’ailleurs préciser que ce handicapé mental n’est jamais méchant. Pour son mongolien, Cabu avait un modèle : il l’a fréquenté pendant dix-sept ans. Il habitait près de chez lui, dans son immeuble, et Cabu avait avec lui des relations « saines ».
(fig. 6 : « On ne peut plus rigoler », Cabu, Les Dessins les plus drôles de Cabu, Paris, 2000, p. 126.)
Il n’empêche qu’aujourd’hui, les « bien-pensants » se donnent les gants d’être choqués par l’exploitation que la satire peut faire des handicaps, et tout particulièrement du retard mental. En somme, « il faut avoir le courage de la dérision », et, justement, ce courage-là fait souvent défaut. Jusqu’où ne pas aller trop loin, dit-on, pour faire rire sans « choquer » ou bien, au contraire, faut-il, justement, choisir de choquer pour faire passer le message, le plus souvent masqué, noyé, dissimulé, dans les fausses douceurs de la parole dominante ?

Revue Médias















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