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Enquete

Sur le terrain

Les journalistes aiment-ils l’argent ?

par Gérard Desportes / illustrations : Michel Cambon

Les médias ne cessent de parler d’argent, de salaires, d’avantages indus. À propos des traders, des patrons du CAC 40, des joueurs de foot ou des fraudeurs du fisc. Mais qu’en est-il chez les journalistes ? Combien gagnent-ils ? Qui sont les plus riches ? Les plus pauvres ? Comment certains arrondissent-ils leurs fins de mois ? Enquête sur un sujet tabou dans une profession qui traque plutôt les secrets des autres.

L’anecdote raconte un monde disparu où l’argent justement n’était pas encore le sujet qu’il est devenu. L’histoire se passe au mitan des années 1980, quand le journal de Robert Hersant, Le Figaro, était installé au rond-point des Champs-Élysées. Dans la cour, une pompe à essence dépanne plus souvent qu’à son tour les voitures personnelles des collaborateurs. Philippe Grumbach — qui vient d’arriver de L’Express — en est le directeur adjoint et ne cesse de se disputer avec un des membres de l’illustre comité éditorial, l’ancien ministre et académicien Alain Peyrefitte. Les dissensions entre les deux hommes menaçant de dégénérer, le patron demande à Gérard Nirascou — alors rédacteur en chef — d’organiser le cessez-le-feu. Une table pour trois est réservée à cet effet chez Lucas Carton, un des restaurants les plus prisés de la capitale. Les jours passent quand, croisant Jean Miot, son secrétaire général, Robert Hersant demande à ce dernier où en est la relation entre les deux hommes. « Tout va mieux, répond Jean Miot, mais Nirascou m’a présenté la facture et elle est salée. Cette réconciliation nous coûte cher. » « Pour la note, je suis déjà au courant, rétorqua Hersant en riant, Peyrefitte et Grumbach m’ont présenté la leur pour les deux autres. J’attends celle de Nirascou que vous n’allez pas tarder à m’envoyer. » Désarçonné, Miot demande des instructions. «  Faites des photocopies et payez !  », ordonne le « papivore » que trois additions de trois couverts pour un même repas, même chez Lucas Carton, ne savaient effrayer.

Au mitan des années 80, un grand journaliste se distinguait d’un moins grand par sa latitude à “coller” sur sa note de frais un tas de trucs qui n’avaient rien à voir avec le reportage.

Le Figaro appartenait à la catégorie des titres détenus par les magnats, potentats pour la plupart, mais tous hommes de presse. Un grand journaliste s’y distinguait d’un moins grand par sa capacité à prendre l’avion pour aller couvrir très loin l’actualité et par sa latitude à « coller » sur sa note de frais un tas de trucs qui n’avaient strictement rien à voir avec ledit reportage. Chacun avait sa chance ; pas seulement les académiciens. Et puis, il y avait les titres « propriété » de leurs personnels. Les plus anciens du Monde ou de Libération — pour ne prendre que des journaux nationaux — se souviennent d’une époque où les salaires de chacun étaient portés à la connaissance de tous et, pour le journal de Serge July, même les notes de frais. Concrètement, il n’y avait pas grande différence. Si la transparence était de mise, l’insouciance vis-à-vis de l’argent ne l’était pas moins et il n’est pas certain que les notes de frais y fussent moins rocambolesques. Autres temps, autres mœurs. Aujourd’hui que les sociétés de journalistes ont perdu le pouvoir, que les propriétaires sont des capitaines d’industrie et des financiers, le quotidien du journaliste s’est transformé.

Les frais de reportage ont pratiquement disparu, y compris au sein de titres prestigieux : il faut être invité pour se déplacer. Quant aux notes de frais, elles se sont raréfiées et, quand elles existent encore, font l’objet d’une vérification en règle. L’austérité règne à tous les étages. On dira que c’est heureux et qu’il y a de l’indécence à exhumer un train de vie, somme toute, déplacé. On peut aussi regretter cet âge d’or. Dans les deux cas, le rapport à l’argent a changé.

Paupérisation

Selon la Commission de la carte professionnelle d’identité des journalistes, la dernière enquête sur les salaires relevait qu’en euros constants, le salaire brut mensuel moyen d’un journaliste a légèrement diminué entre 2000 et 2008, passant de 3491,53 euros à 3 417,29 euros. Rapportée à un cadre moyen français, cette rémunération est honnête ; si on la met en regard de ce que gagne un cadre supérieur, elle est dérisoire. Un directeur du Monde gagne 7000 euros net par mois. Sur le plateau du JT, Nicolas Sarkozy peut menacer de dévoiler le salaire de Laurence Ferrari (L’Express a parlé de 75 000 euros mensuels), ce niveau de rémunération, même dans l’audiovisuel, reste une exception. Les moyennes s’avèrent souvent trompeuses, mais pas quand on veut approcher la relative misère du journalisme français  : 28,4 % des journalistes gagnaient entre 3000 et 4000 euros brut par mois en 2008, ils étaient 24,5 % dans cette tranche en 2000. Même quand on prend le salaire médian, la tendance est à la baisse. Y compris dans le bas de l’échelle. De 2000 à 2008, toujours en euros constants, le montant brut mensuel moyen des piges a diminué, passant de 2 200,94 à 2 059,25 euros. Par rapport à son confrère européen, le salaire du journaliste français est pitoyable ; à diplôme égal et comparé à la moyenne hexagonale, il est à peine convenable. Il est surtout sans avenir prometteur.

Bizarrement, cette paupérisation n’a pas entraîné d’embardées délictueuses. À ce jour, ni les tribunaux, ni l’Autorité des marchés financiers n’ont eu à sanctionner des journalistes pris « la main dans le pot de confiture ». Des soupçons, des poursuites, des pratiques contestables comme on va le voir, mais jamais de condamnation. À l’étranger, des confrères sont tombés pour délit d’initié ou pour des magouilles sur les paris sportifs truqués (dans le tennis, notamment), pas en France. Le journaliste français se contentet-il d’arnaquer son patron en gonflant quelques misérables notes de frais ? Bien sûr que non. Quand Vincent Bolloré permet à un chroniqueur économique vedette de passer des vacances sur son yacht, il ne peut s’agir que d’un simple acte amical. Untel invite au golf, un autre paye un week-end entier à Venise pour y faire visiter sa collection de tableaux. Les précédents sont innombrables, la collusion entre la presse et le monde des affaires ne date pas d’aujourd’hui. Et, ne soyons pas hypocrites, la complicité peut aussi être passive. « C’était au printemps de 1988, se souvient un vieux de la vieille du journalisme économique, j’étais à La Tribune. C’était six mois avant que le scandale Pechiney-Triangle n’explose. L’entreprise avait affrété un Boeing château pour transporter une vingtaine de journalistes au Canada, aux États-Unis, avec cinq ou six étapes, un voyage hallucinant de luxe. Les hôtesses étaient américaines et prétendaient que cela faisait deux ans qu’elles ne trimballaient que des cheiks arabes. Le matin même où on est rentrés, comme par hasard, Pechiney annonçait un effondrement de ses résultats nets. Il n’y a pas eu un papier. Pas un. »

Éric Lewin, lui, a ceci d’intéressant qu’il a franchi deux fois la ligne de démarcation entre le monde du journalisme et celui de la finance. Courtier en ligne, puis rédacteur au Nouvel Économiste, à France-Soir, à BFM, il est revenu s’employer dans une société de gestion puis chez Euroland Finance et hésite, en 2010, à repiquer à la chose médiatique. Il aura en tout cas passé son temps des deux côtés du miroir : « Que les entreprises cherchent à avoir de bons papiers, c’est entendu. Que 80 % des voyages de presse ne servent qu’à ça, c’est encore entendu. Mais l’organisation d’une fraude, c’est-à-dire l’utilisation des médias pour gagner de l’argent, je n’y crois pas. Comment rémunérer illégalement une telle pratique ? Trop compliqué à blanchir pour le journaliste et trop risqué pour l’entreprise. Par ailleurs, le monde de la finance n’a aucune stratégie par rapport à la presse pour une raison mécanique qui n’a rien à voir avec la morale, il vit dans l’instant, dans la seconde, la minute. Pas le temps de monter des coups. En tout cas, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire qu’il avait diligenté un papier pour se positionner sur un cours de Bourse. » L’argument s’écoute, mais n’épuise pas la question.

« Par rapport à son confrère européen, le salaire du journaliste français est pitoyable. »

Il n’y a en effet aucune raison de penser que des journalistes ne se fourvoient pas dans la corruption ou les prises illégales d’intérêts à plus ou moins grande échelle. Au contraire. Quiconque s’est déjà promené aux étages des services en charge de la consommation, de la gastronomie — et pas que dans la presse féminine — et a enjambé des boîtes de toutes sortes, de cosmétiques, des caisses de vin, le dernier cri de la high-tech doit savoir de quoi il est question ici. Ceux qui ont des amis journalistes spécialisés dans l’automobile aussi, sans parler des robes et des costumes qu’il est possible d’aller « emprunter » chez tel ou tel grand couturier dont on a pu servir la marque... et qu’on oubliera de rapporter.

Début décembre 2009, les kiosques s’ornaient d’une une plein pot de L’Express. Surtitre : « Argent et pouvoir ». Titre : « Enquête sur le couple Ockrent Kouchner ». Elle, brushing impeccable et sourire carnassier posés sur un long cou altier à peine relevé d’un rang de perles blanches. Lui en smoking-nœudpap, la mèche en bataille et l’œil frisant. Image parfaite de l’ambition décomplexée et de l’influence portée à son sommet. Raccourci saisissant d’une presse en plein marasme qui ne retrouve de l’éclat que lorsque la crème de la profession lie son existence à des dirigeants connus. Mais image dérangeante, pénible même, de deux individus jetés en pâture, avec leurs bijoux et leurs millions, sans autre raison que l’appétit d’époque pour les boucs émissaires.

Argent-roi

Les journalistes français aiment-ils l’argent ? À ce niveau de généralité, les Français répondent par l’affirmative, des sondages l’attestent. Peut-on essayer de faire le tour de la question calmement, en considérant qu’il y va de la crédibilité d’une fonction indispensable à la démocratie ? Qu’il y va aussi de l’honneur d’une corporation face à ses sources.

Voici deux « pointures » de la profession du temps où elle avait encore des couleurs, deux quinquas qui ne se connaissent pas et qui pourtant racontent la même histoire. Jean de Belot incarne à lui seul les rapports de la presse avec le nerf de la guerre. D’abord parce qu’il aura couvert le secteur de la banque durant les vingt ans de la prise de pouvoir de la finance sur le reste de l’économie. Ensuite, parce que sa biographie en fait une sorte de synthèse. Enfant des quartiers chics de Neuilly. Scolarité sans éclat mais vocation en bandoulière, que ponctue une école de journalisme (le CFJ) : son parcours le mène de L’Expansion aux Échos, pour enfin le propulser à la direction du Figaro jusqu’en 2004. Journal qu’il quitte après une sombre affaire de délit d’initié dont il sera lavé par la justice, à moins que ce soit son nouvel actionnaire, Serge Dassault, qui le débarque avant les élections de 2005. Qu’importe. Il est depuis 2008 à la tête d’une entreprise de communication et de lobbying, Aria Partners, qui s’est notamment distinguée en conseillant la Société générale au moment de l’affaire Kerviel. Qui dit mieux ?

« Voici vingt-cinq ans, les entreprises parlaient d’abord de leurs produits, des innovations, de stratégie et de social. Le journaliste suivait la réalité économique dans son ensemble. Peu à peu, la parole des entreprises est devenue essentiellement financière, tournée vers les seuls marchés. Le mot “valeur” a été réduit à celui de la shareholder value, on ne parle plus que des cours de Bourse. Le champ de vision s’est rapetissé. Dans le discours des acteurs, et donc aussi dans les colonnes des journaux, il n’a plus été question que d’une dominante, le chiffre du cours de l’action. » Ce suivisme des journalistes a donc eu des conséquences sur le contenu même de leurs articles, l’argent-roi devenant le principal centre d’intérêt des rubriques. «  Il n’y a aujourd’hui quasiment de la place que pour les sociétés cotées en Bourse. Beaucoup ont cru à la vérité des marchés, la gauche s’est convertie, tout le monde a privatisé. L’idée dominante était que le marché disait la vérité. Les journalistes dans leur ensemble ont accompagné le mouvement : la finance était moderne et la mondialisation un processus forcément heureux. Relisez tout ce qui a été écrit avant la crise sur les prises de risques par le système bancaire et les différentes bulles spéculatives... c’est presque irréel. »

Michel Dalloni, lui, vient de Nice, avant Science-Po à Aix et un parcours plus méritant qui ne l’a pas empêché de monter dans la capitale, de passer par Le Parisien et Le Monde, avant de devenir le directeur de la rédaction de L’Équipe jusqu’en 2008. Il s’accroche à un métier qu’il aime et son constat n’est guère différent de celui de Jean de Belot : «  L’argent a éloigné les journalistes sportifs de leur domaine. Je m’en suis rendu compte en 1991, au championnat du monde d’athlétisme de Tokyo. Après une série du 400 mètres, un confrère, Marc Hennekine, demande à MarieJosée Perec les raisons de son mauvais départ. Devant deux cents journalistes, elle lui répond qu’elle a peut-être calé dans les starting-blocks mais qu’en attendant, elle gagne dix fois plus que lui. C’était la première fois qu’un sportif, dans un secteur non encore envahi par le business, balançait son fric à la figure d’un journaliste pour le remettre à sa place. On a tous compris qu’on basculait dans un autre monde. Avant, les papiers racontaient des exploits et mettaient des gestes en valeur. Aujourd’hui, les journalistes n’approchent plus ceux qui sont devenus de véritables PME ambulantes. Il y a un mur, une muraille entre ces sportifs et la presse. Il était plus facile de rencontrer Frank Riboud, le patron de Danone, que Zinedine Zidane quand il était joueur et faisait de la pub pour le groupe du premier. Que sait-on de la vie d’un Amstrong, d’un Benzema, d’un Federer ? Rien. Alors, on parle de leurs salaires, de leurs voitures, de leurs agents et, plutôt que de s’intéresser à l’épaisseur des personnages, on s’intéresse à leurs mictions et au dopage — quand on s’y intéresse. L’argent n’a pas seulement changé le sport, il a aussi changé les papiers et le métier. »

On résume : dans deux secteurs au moins, l’économie et le sport, la déperdition de la substance journalistique procéderait de l’afflux d’argent. Les journalistes seraient donc d’abord des victimes de l’argent roi. S’il ne rend pas aux plus jeunes l’âge d’or révolu, le propos peut-il être étendu à d’autres domaines pour en faire l’explication principale des difficultés actuelles ? Et surtout, est-il pertinent ?

Victime ou complice ?

On peut, en effet, écrire une histoire totalement différente où le journaliste ne serait pas l’accidenté qu’il croit être, mais au contraire, le complice, pour ne pas dire un des profiteurs du système. Quand, en décembre 2008, un autre expert de la période, Bernard Tapie, explique dans nos colonnes qu’«  il ne sert à rien d’acheter un journal, les journalistes sont moins chers », le cynisme de l’ancien patron de l’OM doit alerter. Et si c’était vrai ? Et si les journalistes aimaient l’argent ? Pour rester sur le terrain du foot, Pape Diouf était journaliste à La Marseillaise avant de devenir patron de l’OM, Charles Villeneuve ou Jean-Claude Dassier travaillaient à TF1 avant de prendre respectivement les rênes de l’OM et du PSG. Michel Denisot et Charles Bietry officiaient sur Canal+ quand ils dirigeaient Châteauroux ou le PSG, et l’on pourrait continuer de dresser la liste. Pierre Ménès, Christophe Bouchet, d’autres encore ont eu ou possèdent la carte de presse avant de graviter dans le monde du ballon rond... Nul hasard. La preuve par le foot de la vénalité d’une profession : le journaliste aime l’argent, puisqu’il se dirige comme Panurge là où il y en a le plus.

« Le journaliste aime l’argent, puisqu’il se dirige comme Panurge là où il y en a le plus. »

Jean de Belot n’est pas le seul à s’être servi de son carnet d’adresses pour monter sa propre agence de com et refourguer aux journalistes les vérités de ses clients afin que celles-ci soient publiées. Philippe Manière, ex-Le Quotidien ou Le Point, a également emprunté, via Footprint, le même itinéraire du conseil stratégique vers les poids lourds du CAC40. Ce faisant, cet ancien diplômé de l’Essec est revenu en quelque sorte vers ce à quoi ses études l’avaient d’abord prédestiné. Parmi d’autres services, Footprint propose à ses clients de « gérer leur visibilité médiatique » et de les entraîner à s’exprimer devant micros et caméras ; les années de journaliste n’ont donc pas été des années perdues. Certains préfèrent s’embaucher dans des agences de pub. Valérie Lecasble, ex-i>Télé, travaille chez TBWA où elle s’occupe des « stratégies d’influence » (sic). D’autres entrent plus directement dans les boîtes qu’ils couvraient comme journalistes. La liste est tellement longue qu’il n’est pas nécessaire de la détailler longtemps pour comprendre que le filon est avantageux. Parmi les derniers très gros transferts, on signalera Yves Messarovitch, ancien directeur de L’Expansion, qui a fait un passage à Image 7, la boîte de com d’Anne Meaux, avant de rejoindre le nouvel ensemble Caisse d’épargneBanque populaire. Comme on évoque Anne Meaux, il est intéressant de noter que certains des journalistes avec qui elle est en contact deviennent ensuite ses collaborateurs. Cela a été le cas en 2008 avec l’arrivée dans sa société d’Anne Salomon, une ex-grand reporter du Figaro devenue consultante. Jean de Belot était passé, lui, par Euro RSCG avant de fonder son agence.

Franchir le Rubicon

Au-delà des vicissitudes de leur carrière, les journalistes ne dédaignent pas de poursuivre leur vie professionnelle en franchissant le Rubicon. Après beaucoup d’autres, Françoise Degois (qui s’occupait du PS sur France Inter) a, par exemple, rejoint le staff de Ségolène Royal. La dernière mode consistant à étoffer les cabinets ministériels. De Catherine Pégard (Le Point) à l’Élysée, à Myriam Lévy (Le Figaro) à Matignon, ou Jean-Marc Plantade ( Le Parisien ) auprès de Christine Lagarde, ils sont légion, là encore, à avoir franchi le pas. Toutes ces plumes quittent le métier pour des raisons qui leur sont propres (et qu’il n’est pas question de discuter ici), mais il faut parler crûment : aucune ne part pour gagner moins.

Un esprit conciliant dira qu’il n’y a là rien de très nouveau. Sauf que, jadis, le voyage était sans retour. Plus maintenant. Un Pierre Ménès couvrait le foot à L’Équipe quand il est parti s’occuper du Stade de Reims pour ensuite revenir au journalisme. Une Muriel Gremillet était au service politique de Libération quand elle s’est engagée aux côtés d’Arnaud Montebourg au conseil général de la Saône-et-Loire, avant de retourner arpenter la salle des Quatre Colonnes de l’Assemblée nationale. Il y a encore vingt ans, ces allers retours auraient été impensables. Pas question de se commettre chez l’ennemi, le puissant, le riche, le politique. Servir une information recoupée et fiable était une tâche sacrée qui ne pouvait être abandonnée que de façon définitive. C’est fini. La preuve par la banalisation que le rapport aux sources (et donc à l’argent) a changé : comme si les journalistes avaient admis que l’information était devenue un produit comme les autres. Leur tâche, un travail comme un autre qui pouvait donc s’accomplir de manière intermittente. Un jour d’un côté, un autre jour de l’autre. Les barrières déontologiques qui les isolaient des tentations du monde au motif que c’était la seule façon de rester neutre (donc honnête) se sont fissurées. Le vrai sujet est là. En même temps qu’il a été déboulonné de son piédestal, le journaliste s’est affranchi de certains interdits. Qu’importe si Pierre Ménès a pu faire un temps du business dans le foot. Quand il tient maintenant le micro, personne dans le métier ne viendra contester la solidité de ses informations sur le transfert d’un joueur. Idem pour Muriel Gremillet lorsqu’elle introduit ses auditeurs dans les arcanes du PS. C’est le média qui fait le journaliste, plus la mission dont il se croit investi, et encore moins les causes qu’il a pu servir. On peut être d’un camp puis d’un autre. Cette révolution culturelle en cours constitue la toile de fond des rapports du journaliste avec l’argent, un rapport beaucoup plus décontracté et souple qu’autrefois. Et c’est bien. Un rapport dangereux et malsain, diront les plus sourcilleux. Sans doute un peu les deux.

« Indemns »

Puisqu’on en est là de notre introspection collective, et quitte à se faire mal voir des confrères, il convient d’aborder l’épineux chapitre de la prime au départ — dans le jargon, les « indemns » (prononcez « indemnes » pour indemnités). Sans conteste, le phénomène le plus important dans son volume et le plus ravageur dans sa consistance. Le lecteur doit savoir que bien souvent, le journaliste quitte sa rédaction avec un joli chèque. Un non-dit dont l’auteur de ces lignes a profité quand il a quitté Libération en 2002 : la convention collective permet à ceux qui partent dans des cas précis (cession du titre, changement d’actionnaires, clause de conscience, licenciement économique, etc.) de toucher un mois brut d’indemnité par année de présence, avec une commission arbitrale pour juge de paix si le salarié a plus de quinze ans d’ancienneté. Le pactole quand on approche des soixante ans et qu’on a longtemps œuvré dans le même titre. Mais pas seulement. Le dernier plan social au Figaro, la clause de cession aux Échos — quand, en novembre 2007, Bernard Arnault racheta le quotidien — n’ont pas fait que des malheureux. C’est par exemple le cas de Paul Joly, excellent camarade quand il était chef du service politique de RTL et que l’on retrouve à l’Institut EdgarQuinet à faire du media training avec Bruno Masure (ex-France 2) et Pierre-Luc Séguillon (toujours sur LCI) ou encore chez Marie d’Ouince Consultants, une autre boîte de com qui chaperonne des élus de gauche. Paul reconnaît bien volontiers qu’il a profité d’un plan de départ « avantageux » de sa station pour plier les gaules et faire profiter ses clients de son talent dans l’art de conduire une interview.

Là encore, il faut se méfier des généralités. Certains sont plus ou moins contraints de prendre l’argent. D’autres partent pour aller militer dans des associations humanitaires ou écolo comme Luc Lamprière (ex-Libération passé à Oxfam France) ou François Camé (ex-Charlie maintenant à la tête d’Etik-Presse). Ceux-là ne roulent pas sur l’or. D’autres encore ont utilisé les indemnités reçues pour se lancer dans de nouvelles aventures, on citera ici la bande de Rue 89 (Pierre Haski, Pascal Riché, Laurent Mauriac, tous de Libération) ou encore celle de Médiapart (Edwy Plenel, Laurent Mauduit, François Bonnet, ainsi que — à nouveau — l’auteur de ces lignes, tous du Monde) qui s’échinent à viabiliser des sites d’informations sur le Web. Merveille de l’argent : c’est avec celui obtenu en quittant « la vieille presse » que la jeune tente de s’installer dans le paysage ! Il n’en demeure pas moins que toutes les rédactions de France et de Navarre bruissent de la même musique : à quand le prochain plan ? Partout et quel que soit le support, « indemns », en région comme à Paris, est un mot magique, le viatique à tous les possibles. Et chacun de compter ses sous pour se rassurer ou pour préparer un bon coup. Un véritable cancer mental. L’intériorisation que la bataille collective est perdue et qu’il n’y a désormais de salut que dans la fuite individuelle. Avec la multiplication des plans sociaux et les différents mouvements capitalistiques, ce sont des millions d’euros qui partent chaque année dans ce système qui a été créé — faut-il le rappeler — pour protéger, pas pour enrichir. Les éditeurs achètent la paix sociale et leur prise de contrôle des titres ; les journalistes se constituent des pécules qui, souvent, tutoient les 100 000 euros. La vie est belle. Et l’on a vu, encore récemment dans la presse économique, ces heureux bénéficiaires encaisser leur chèque et s’embaucher illico dans la concurrence !

La nouvelle sidérurgie ?

En voilà une belle baudruche à dégonfler : la presse de ce début de XXIe siècle serait la sidérurgie des années 1980. Éditeurs et syndicalistes, chacun avec ses mots, entonnent cette rengaine avec d’autant plus d’entrain qu’ils la savent fausse. Et pour deux raisons.

La première est connue. Le sidérurgiste en sa Lorraine a pu crever tranquille dans son coin, tout le monde trouva à s’en accommoder. À ce jour, aucun homme politique n’assumant la disparition d’aucun des titres historiques, la presse française, elle, bénéficie de toutes les attentions. Il n’y a pas un pays démocratique au monde où la subvention est plus importante qu’en France. Aides directes et indirectes confondues, près d’un milliard d’euros irriguent chaque année les médias. Les États généraux décidés par Nicolas Sarkozy n’ont pas été en reste : 200 millions d’euros de plus sur trois ans viendront compléter le dispositif, histoire de tenir jusqu’en 2012 et la prochaine échéance présidentielle. Surtout pas de vagues, le consensus est total. Le chiffre d’affaires global du secteur dépassant légèrement les 10 milliards, on est donc à plus de 10 % de subventions d’État, mais silence dans les rangs, il y va de la démocratie ou, en tout cas, de son apparence. La cause est sacrée. Chacun sait que plusieurs grands titres parisiens sont suspendus à ces aides et que des fins de mois se règlent par un coup de fil à Matignon afin d’accélérer l’arrivée des fonds, voire d’anticiper le prochain versement. C’est vrai aussi en province. Allez faire la remarque à ces riches capitaines d’industrie qui dirigent Le Figaro, Les Échos, Libération, Le Monde ou même TF1, qu’ils s’appuient sur le contribuable pour contrôler des médias. Dégagez, il n’y a rien à voir. Parce que tout se fait dans la plus grande opacité. Qui touche quoi ? Mystère. Merveille de l’argent public : pas vu, pas pris et que rien ne change, avec la complicité de tous, patrons et syndicats. Qui s’en soucie ? Personne. L’argent afflue. Tout va bien.

Et l’on en vient à la seconde raison. Du côté de Gandrange, le sidérurgiste, lui, n’a eu qu’à subir ; le chômage partiel d’abord, son licenciement ensuite. Pas moyen d’y échapper. Très différente est la situation du journaliste qui peut trouver à améliorer son ordinaire par des extras. Ce que l’on appelle, dans le jargon, les ménages. Vieilles pratiques qui consistent à vendre son savoirfaire à des supports, des individus, des institutions qui ne sont pas des éditeurs. Rappelons que le code du travail (art. L7111-3) stipule qu’« est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources » ; le principal étant constitué de la moitié des revenus totaux. Autrement dit, la loi organise — en les limitant — les revenus complémentaires des journalistes. Le recours à ces expédients s’est-il accentué ou pas ? Difficile à dire. Si le journaliste aime l’argent, il l’aime en secret. Il y a donc deux manières d’entrer dans l’enquête, par l’offre et par la demande.

Nègres et trainers

L’offre s’est incontestablement élargie. Patrons et entreprises, hommes politiques et institutions de la République, vedettes du show-biz et événements culturels sont devenus de gros consommateurs de médias. Ils sont donc demandeurs. Des intermédiaires s’occupent de tout. On a déjà parlé d’Image7, les autres cadors de la place s’appellent DGM, Publicis et Euro RSCG. Beaucoup de cabinets utilisent « du » journaliste selon les secteurs. Opus 64 se spécialisera dans le culturel, Com and health traitera de l’information médicale, Derby de sport... Au total, on peut facilement parier sur plusieurs centaines de structures françaises. Quand EADS ou Airbus organisent à Montpellier ou Toulouse des séminaires, ils savent pouvoir puiser dans le vivier régional pour trouver des experts dans tel ou tel domaine. Voici quelques tarifs puisés à Paris auprès d’une des plus grosses agences de la place et qui ne veut pas que son nom apparaisse. Pour un grand patron, le training se paye entre 3 000 et 6 000 euros la séance de deux heures. Un peu moins cher pour un politique, à noter que la tendance serait de ne plus leur coller un spécialiste de la chose, qui a les mêmes codes, mais plutôt un rubricard des faits divers, quelqu’un qui « parle vrai ».

Les journalistes du service public sont tenus d’en faire la demande à leur hiérarchie, mais les exceptions sont tellement nombreuses que le principe a beaucoup perdu de sa force. À TF1 ou LCI, personne ne dit rien. Il est arrivé, notamment à la radio, que l’entraîneur se retrouve ensuite face à son interlocuteur — mais avec les auditeurs pour témoins ! Peut-on faire honnêtement son métier de journaliste le mardi quand la veille on a été celui qui faisait répéter ? Comme on dit, poser la question... La communication de crise a également quelques faveurs. Il s’agit alors de mettre quinze cadres supérieurs dans une salle et de leur expliquer comment s’y prendre avec les journalistes. Les tarifs sont variés, au point que certains journalistes ne se feraient pas payer mais utiliseraient ces séances pour étoffer leur carnet d’adresses. Ensuite, il y a les dossiers de presse et les « lettres du président » qui ornent les rapports d’activité chaque année, le prix moyen tourne autour de 800 euros le feuillet de 1500 signes. À titre de comparaison, le même feuillet dans la presse d’opinion peut-être payé entre 53 et 80 euros selon les supports, 106 euros le forfait jour. Dans les belles années, ce genre d’exercice a pu atteindre des sommets. Jean de Belot se souvient par exemple, qu’en 1986, à moins que ce ne soit en 1987, il gagnait 11 000 francs et qu’une directrice de la com lui en a proposé 50000 pour écrire à la place du PDG.

Pas un pays démocratique au monde où la subvention des médias est plus importante qu’en France.

Pour ce qui concerne les dossiers de presse, la consanguinité est évidente : ce sont des journalistes qui rédigent nombre d’argumentaires envoyés... aux journalistes pour écrire leurs papiers. Pratique. La presse féminine est mise à contribution plus que toute autre ; les secteurs de la santé, du téléphone et les produits high-tech ont également utilisé une vaste main-d’œuvre ces dernières années. Les tribunes dans la presse sont le plus souvent le fait de « nègres » et peuvent monter jusqu’à 4 000 euros. Les correspondants étrangers en France sont mis à contribution pour écrire dans leur langue. Tout ceci est plus ou moins connu. D’autres niches obscures restent à explorer, par exemple dans la culture. Les mêmes journalistes qui couvrent tel ou tel festival de jazz ou de piano pour leur journal peuvent se trouver sollicités par les organisateurs pour écrire qui la plaquette de présentation de l’événement, qui la jaquette du disque qui en résultera. On a même lu certains articles dans des journaux dits de référence avec le nom des sponsors ! Enfin, il y a les conventions. De loin ce qui rapporte le plus, entre 3 000 et 15 000 euros la journée. Le pré carré des stars de la télévision et ce qui fait le plus jaser dans la profession, comme à l’extérieur. L’Express de décembre rafraîchissait les mémoires au sujet de « la reine Christine » : il y était rappelé qu’avant de rejoindre France 24, elle avait animé la soirée de lancement Microsoft Windows Vista, présidé un jury pour le compte de SFR, présenté un Forum de retraites pour la Caisse des dépôts et, en mars 2009, une soirée pour la remise d’un prix de la Fondation L’Oréal... parmi de nombreux autres ménages. Le trait n’est pas propre aux journalistes, on peut avoir beaucoup d’argent et aimer en posséder davantage encore. Ce qui est en revanche spécifique, c’est que l’exposition du petit écran favorise le mélange des genres entre information et publicité. On se souvient de Laurence Piquet, la présentatrice du « Soir 3 » qui s’était fait prendre la main dans... un tube de médicament Pfizer. À l’occasion d’un congrès de médecins psychiatres, la voilà qui vante les mérites d’un antidépresseur de la marque en utilisant le logo de France 3 et le générique du 19-20 de la chaîne. Le film arriva à « Culture pub » de M6 qui décida de sortir l’affaire. Scandale. Laurence Piquet fut mise à pied dix jours et ne cessa de dire qu’elle avait payé pour les autres. Ça ne l’a d’ailleurs pas empêchée de continuer une brillante carrière au sein de l’audiovisuel public où il est arrivé à la directrice de l’info, Arlette Chabot, de faire elle aussi quelques perruques rémunératrices (pour France Télécom, par exemple). Mais attention encore aux généralités trop faciles. On peut arrondir ses fins de mois et faire correctement son métier. Convoitise et pugnacité font parfois bon... ménage. Bien entendu, il n’y a pas cent personnes en France qui peuvent se prévaloir de l’aura médiatique suffisantepour faire fructifier leur commerce.

Preuve que les choses changent et que l’argent s’insinue au-delà du petit cercle des vedettes, il suffit de taper le nom d’un journaliste connu voire moins connu sur un moteur de recherche pour s’apercevoir que beaucoup n’hésitent plus à proposer leurs services sur le Web. Il y avait jadis une société, répondant au patronyme de « Plateforme », qui s’occupait de facturer les prestations, de servir d’intermédiaire entre le journaliste et l’entreprise qui payait. Cette société écran a disparu. Le ménage n’est plus honteux, il s’affiche même. Faut-il en conclure que l’argentroi a non seulement perverti la cervelle de quelques traders mais qu’il est en passe d’embrumer celle des journalistes ?

Loqueteux

Si l’on se place du point de vue de la demande, le son de cloche est sensiblement différent. Éric Marquis est secrétaire de rédaction à L’Express et il préside, pour le Syndicat national des journalistes, la Commission de la carte. C’est donc lui qui voit passer tous les dossiers. S’il reconnaît que le phénomène des perruques a tendance à se développer, il livre une information capitale : « La règle des 50 % des revenus nécessaires pour obtenir la carte professionnelle n’a pas changé. Mais quand on compare, il y a quinze ans, il fallait tirer environ un Smic de son activité de journaliste pour déposer un dossier. Ensuite, on est descendu à un demi Smic tellement la précarisation a frappé la profession, c’est-à-dire 630 euros mensuels. Je peux vous dire que cette année, on a donné la carte à des confrères qui ne pouvaient justifier que de 550 euros de revenus. » Autrement dit, mais on s’en doutait, l’arbre des stars de la télévision qui arrondissent leur fin de mois cache une forêt de loqueteux.

Pour un grand patron, le training se paye entre 3 000 et 6 000 euros la séance de deux heures. Un peu moins cher pour un politique.

Et encore, Éric Marquis parle de ceux qui ont la carte. À ces 38 000 professionnels identifiés, il convient d’en ajouter probablement encore plusieurs milliers qui écrivent, filment ou photographient sans le morceau de plastique barré aux couleurs de la France. Cette armée de réserve pèse sur toute la profession et la tire vers le bas en termes de niveau de vie, de conditions de travail, de représentation de soi, mais probablement aussi en termes de pratiques professionnelles. Jean de Belot l’explique très bien. « Jusque dans les années 1990, lorsqu’un rédacteur en chef rencontrait un acteur de la vie économique, ils avaient un statut social assez proche. Le journaliste n’était pas surclassé. Aujourd’hui, le niveau de revenus n’a pas suivi. Le métier est à son tour touché par cette baisse de statut social qu’il a tant commentée. » On aimerait du concret. Arguant qu’il s’agit dorénavant de son « gagne-pain », Jean de Belot s’y refuse. On devine cependant que cet état d’infériorité n’est pas étranger à ce qui se lit ou ne se lit plus dans les journaux...

La question peut se résumer ainsi : un journaliste dont le journal ou la chaîne est propriété d’un industriel, à qui sa hiérarchie n’a même plus besoin de faire comprendre qu’il y a des milliers de candidats pour prendre sa place, qui se sait sous la perfusion des impôts des contribuables et qui, de surcroît, a conscience qu’il a perdu son statut social, devient-il aigri, envieux, vitupérant, corruptible ? Y a-t-il un rapport entre la rémunération et la corruption, entre la rémunération et le nombre de scoops ?

Questions graves si l’on veut bien admettre qu’une démocratie n’existe pas sans une presse indépendante et que cette dernière a besoin de journalistes payés normalement pour résister aux éventuelles pressions. Qu’il faille ensuite s’indigner d’une Laurence Ferrari ou d’une Christine Ockrent (310 000 euros par an selon l’intersyndicale de RFI), pourquoi pas ? Ou, comme vient de le faire la Cour des comptes en octobre 2009, que les patrons de l’audiovisuel public soient réprimandés ainsi que les « grandes figures de l’information » en raison des salaires hors grilles, des attributions « à un même journaliste de la présentation de plusieurs émissions au sein des chaînes du groupe, chacune étant spécifiquement rémunérée à la hauteur d’un contrat à plein temps ». Sans doute. Mais pour une Ockrent, un Calvi ou un Zemmour (Le Figaro n’occupe plus beaucoup de son temps), combien pour les autres ? Rappelons que 69,4 % des journalistes professionnels travaillent dans la presse écrite et ne savent rien de ces émoluments de pacha.

Lente érosion

Revenons donc à la grande masse des 38000. Quand on pose à Éric Marquis la question de savoir si la triche augmente, c’est-à-dire si la proportion des journalistes qui — en remplissant le formulaire de demande de la carte professionnelle — omettent de déclarer leurs revenus annexes, le patron de la Commission répond par la négative. Selon lui, le chiffre est stable, la Commission a détecté une cinquantaine de cas litigieux en 2009 (pour l’anecdote, une dizaine sur dénonciations anonymes) qui, après demande de l’imposition fiscale du suspect, ont donné lieu à un refus d’obtention. Un chiffre comparable à l’année précédente. L’honnêteté résisterait donc à la pression de l’argent et de la précarité. On insiste : mais les stars du petit écran et de la radio ou même certaines plumes de la presse qui vendent leur notoriété aux plus offrants et qui dépasseraient allègrement le seuil des 50 % ? Hélas ! Pour des raisons de confidentialité, Éric Marquis se refuse à aborder le sujet au motif que la Commission n’est pas un Ordre, comme celui des médecins, avec un pouvoir disciplinaire. On le sent tout de même ennuyé, il parle de « délitement de l’esprit d’appartenance à un métier », d’une « porosité de plus en plus grande entre le métier et d’autres activités qui n’ont rien à voir avec l’information ». Des noms ? Il refuse encore.

Dernière tentative : en 2004, Jacques Ricau, le secrétaire de la CFDT radio-télé, avait prétendu que PPDA avait perdu sa carte de presse (le présentateur du JT aurait touché plus de 600 000 euros dans l’année, ce qui implique qu’il aurait gagné davantage encore en prestations diverses, justifiant le retrait de la carte), on demande confirmation. La posture du sycophante n’est visiblement pas le genre d’Éric Marquis. Fin de la conversation. «  Les conditions d’existence déterminent la conscience », prétendait Marx. L’occasion de retourner au Figaro, le journal national qui a toujours donné à ses journalistes les conditions de travail les plus confortables. Grumbach et Peyreffite ont-ils des successeurs ? Georges Potriquet est un bon observateur. Quarante ans qu’il est journaliste, dont dix comme secrétaire général du Figaro à éplucher les notes de frais, organiser les reportages, gérer la vie matérielle de la rédaction.

69,4 % des journalistes professionnels travaillent dans la presse écrite et ne savent rien des émoluments de pacha.

L’hypothèse qui lui est soumise est la suivante : de plus en plus pauvre et de plus en plus confronté à l’argent qu’il contemple chez les autres, le journaliste serait devenu de plus en plus tricheur. Georges Potriquet s’offusque. « En matière de notes de frais, Le Figaro dispose d’un guide des bonnes pratiques depuis 2000, que nous avons remis à jour en septembre 2009. Tout est codifié, les montants, les volumes, les restaurants, les taxis... Par exemple, la classe affaire est réservée aux vols supérieurs à huit heures, le train est obligatoire pour un trajet inférieur à trois heures. Chaque service est responsable de son budget. C’est également vrai pour les reportages ou les frais des correspondants à l’étranger. » Lewin, Marquis, Potriquet, même combat. On insiste. Arrive-t-il que des notes de frais soient refusées. «  Oui, mais c’est rare. Il y a de moins en moins de tricheurs, notamment chez les jeunes. Mais la vision reste et restera toujours faussée. Le journaliste a un petit salaire mais vit comme une star, c’est un clochard de luxe, il voyage, il côtoie les grands... C’est vrai qu’il a du mal à faire la part des choses. Avec la baisse des moyens, il est évident que l’aigreur est plus grande. Nous la sentons, elle est palpable. Ça nous oblige à faire de la pédagogie sur l’entreprise Le Figaro. Mais globalement, les mentalités s’améliorent. » Éloge de l’argent quand il se fait plus rare ? La sobriété inciterait à la diligence ? Le quotidien emploie 274 journalistes. En 2009, les notes de frais et de mission s’élevaient à 3,9 millions d’euros. Il faudra qu’ils baissent un peu : 3,8 millions ont été provisionnés pour 2010. Il y a encore de la marge. Mais l’essentiel n’est-il pas dans cette lente érosion ? Et l’idée que chacun peut s’en faire quand il la projette sur son niveau de vie et les conditions réelles de l’exercice de sa profession ? Donc de son rapport à ses interlocuteurs. À l’exception d’une poignée, tous les journalistes qui savent, sentent, redoutent ou se moquent du fait que l’argent partout va diminuer, salaire, reportage, note de frais, partout et pour longtemps. La sobriété peut donner de la vigueur. Il suffit de regarder comment ont été traitées les affaires Kerviel et Madoff dans les journaux. Une telle pugnacité aurait été impensable il y a quelques années. Gardons néanmoins en mémoire la maxime de Jean-Jacques Rousseau : «  L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté, celui qu’on pourchasse est celui de la servitude. »


 
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