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Ligne de front

Les journalistes allergiques à la critique

par Yves Agnès / Illustrations : Louise

Atteinte à l’honneur, crime de lèse-information, liberté de la presse bafouée : tous les arguments sont bons aux journalistes pour ne pas reconnaître leurs fautes. Il faut dire que, s’ils adorent critiquer, les professionnels de l’info ont horreur qu’on leur rende la pareille. Et comme l’humilité n’est pas leur fort.

Un journaliste « très médiatique », qui tient café du commerce chaque soir sur une grande chaîne de télévision, participait à un séminaire de réflexion off, sur le traitement de l’information politique. Certaines questions, certaines remarques générales de chercheurs en sciences politiques provoquèrent chez lui une crise aiguë. « Je ne suis pas journaliste pour me faire insulter et donner des leçons par des universitaires qui ne connaissent rien au métier, écrivit-il en substance aux organisateurs, vous ne me reverrez jamais. » Cas exemplaire d’une maladie allergique fort répandue dans notre profession, et pas seulement parmi les vedettes parisiennes qui, se pensant au-dessus du commun des mortels, développent couramment les symptômes de cette affection.

L’allergie à la critique comporte en gros trois phases distinctes, selon la nature de l’allergène. Première occurrence : la critique émane de confrères de sa rédaction ; c’est le stade de l’offense. Quel journaliste n’a pas été agacé, et plus, par les observations justifiées d’un chef ? Quel chef n’a pas dû faire preuve de pédagogie, et plus souvent d’autorité, pour parvenir à améliorer l’article ou le sujet d’un membre de son équipe ? Si une assertion est faite par quelqu’un n’appartenant pas à la hiérarchie, l’infâme passe quasi automatiquement de copain à coquin !

« Le refus de la critique est le signe d’une vanité hors de propos, de l’immobilisme, de la sclérose. Et l’antichambre de la mort sociale. »

Deuxième phase, la critique vient du public, courriels de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs, d’internautes : c’est le stade du mépris courroucé. Ainsi les médiateurs des grands médias où cette fonction existe sont-ils payés pour prendre les coups, venant du haut comme du bas, lorsqu’ils transmettent aux intéressés les remarques désobligeantes et les demandes de rectificatif... Il n’est pas rare qu’ils s’entendent répondre que « l’avis du public, on s’en tape ! » Quant au droit de réponse (légal), il est bafoué dans de trop nombreux cas. Très peu de particuliers, en effet, ont les moyens financiers de s’offrir un avocat qui obligera le média à obtempérer, conformément à la loi de 1881. Et lorsqu’un journal, par exemple, s’y résout, il résiste mal à la tentation d’en remettre une couche, pour bien montrer qu’on ne cède que sous la contrainte d’une insupportable torture juridique et morale... Le troisième niveau de la maladie est atteint lorsque la critique devient publique. D’autres médias s’emparent alors des fautes commises ou, pire, les « politiques » s’en mêlent et sermonnent. Là, c’est l’hystérie. Atteinte à l’honneur, pratiques insupportables, liberté de la presse bafouée, crime de lèse-information erronée... Gare aux représailles !

Bien sûr, écrire que la pandémie a touché la totalité de la population serait faire réellement offense à la profession. Mais elle y rencontre un terrain favorable en raison de deux paradoxes. Paradoxe essentiel : le métier est valorisant, il a tété en France, dès ses origines, les deux mamelles de la politique et de la littérature. Résultat : les journalistes développent « naturellement » l’hypercroissance de l’ego et la susceptibilité de l’auteur. Alors que la pratique du journalisme devrait a contrario les conduire à l’humilité. Humilité devant les faits, les sources et la réalité complexe ; humilité face à l’idéal de vérité, pas si facile à atteindre ; humilité devant le public, qui est notre premier « patron », comme le rappelle opportunément la charte de Munich de 1971.

Paradoxe existentiel : les journalistes adorent critiquer et ne s’en privent pas. C’est au reste un devoir professionnel. Car les « sentinelles de la démocratie » sont le contre-pouvoir nécessaire, ils doivent cultiver l’irrespect et le politiquement incorrect. Mais ils ont horreur qu’on leur rende la pareille ; ils se vivent au-dessus des règles, intouchables. Quis custodiet ipsos custodes ? Qui gardera les gardiens ?

Les journalistes seraient-ils infaillibles ? Les innombrables erreurs factuelles et dérives déontologiques que l’on constate malheureusement, quelles que soient la nature et la qualité des médias, devraient inciter à davantage de modestie. Surtout à l’heure où une grande partie du public, plus cultivé, plus compétent et mieux au fait qu’autrefois, se gêne de moins en moins pour épingler la profession et veut avoir son mot à dire sur la qualité de l’information qu’on lui offre.

Les petits saints du journalisme installé devraient faire attention. Le refus de la critique est le signe d’une vanité hors de propos, de l’immobilisme, de la sclérose. Et l’antichambre de la mort sociale. ■


 
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