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Au-dessous de la mêlée

Les journalistes embedded dans les cercles du pouvoir

par Bertrand Laurier / Illustrations : Louise

Vedettes ou figures de proue du journalisme, ils sont finalement assez nombreux à fréquenter des clubs huppés où ils côtoient, d’égal à égal en somme, les élites présumées de la nation. Dévoiement ? Les intéressés minimisent : ils ne viennent là que pour causer d’actualité ! C’est bizarre, on ne parvient pas à complètement les croire.

La polémique est née à l’automne dernier, le 29 octobre pour être précis. En même temps qu’un happening animé. Ce soir-là, vers 19 h 30, le trublion des médias Pierre Carles et son compère Michel Fizbin, ex-pionnier des « télés libres », assistés de quelques dizaines, au moins, de supporters, sont à la manœuvre, place de la Concorde, à deux pas de l’illustre hôtel de Crillon : ils viennent chahuter l’arrivée, dans un imposant ballet de voitures de fonction, des membres du très sélect club Le Siècle à leur rituel dîner de l’Automobile Club.

Plus que sexagénaire, issu de la Libération, Le Siècle rassemble, le quatrième mercredi de chaque mois, la fine fleur de la politique, de la haute administration, de la banque, de l’industrie, de la recherche éventuellement. Des médias aussi. L’un des très rares ouvrages consacrés au sujet, « Au cœur du pouvoir » du très droitier, mais minutieux Emmanuel Ratier, recense une bonne trentaine de journalistes et patrons de presse sur les (presque) six cents membres, assidus ou non. Des confrères pas tout à fait inconnus : Serge July, David Pujadas, Arlette Chabot, Emmanuel Chain, Michel Field, Denis Olivennes. Lesquels côtoient donc les Martine Aubry, Guillaume Pépy, Alain Minc, Jean-Claude Trichet, etc.

« Aucun sujet n’est tabou, mais suggérer à un commensal que sa dernière opération flairait l’abus de bien social n’est pas Siècle du tout... »

Les représentants des médias sont, au reste, ce soir-là comme les mois suivants, les plus conspués par les copains de Pierre Carles. Normal, c’est l’objectif premier de la manif. Pour nos agitateurs, ces ténors de l’information, en participant aux discrètes réunions du Siècle, avouent leur appartenance à la classe dominante et à sa pensée unique, qu’ils n’ont de cesse de distiller dans leurs organes de presse respectifs. Au lieu de jouer les observateurs critiques, ils (et elles) se comportent en somme en « chiens de garde » de la caste dirigeante, comme disait avant la guerre l’écrivain communiste Paul Nizan. Preuves, au moins troublantes, de cette connivence : les membres du Siècle, ceux d’autres clubs aussi d’ailleurs, pratiquent la cooptation. Un bon journaliste doit pouvoir se glisser partout. Le boulot d’un professionnel de presse consiste à révéler ce dont il a connaissance, et d’abord sur les milieux de pouvoir. Or, eux sont au contraire tenus à la plus totale discrétion. Au fil des mois, les interventions des contestataires (suspendues au printemps) se feront de plus en plus agitées. Appelées à la rescousse, les forces de l’ordre volent au secours des convives les plus bousculés.

Si, au rayon « employeurs », Le Siècle ne fait pas appel à « des épiciers maghrébins » — une moquerie de l’éditorialiste Jacques Julliard —, il ne recrute pas non plus, au registre « presse », comme on l’a vu, les plus nécessiteux des pigistes. Mais essentiellement, bien sûr, des figures renommées, souvent omniprésentes (journaux, radio, débats à la télé, voire directions de collection dans l’édition). Et qu’on retrouve d’ailleurs d’un club à l’autre.

Digne adhérente du Siècle, où les femmes n’ont été admises qu’en... 1983, Christine Ockrent — quelle surprise ! — a appartenu aux instances dirigeantes d’Aspen France, cercle d’origine américaine basé à Lyon, qui se soucie de la bonne gouvernance de l’économie de marché. Elle se montre encore aux Dîners de l’Atlantique, une nouveauté du genre 2. Émérite grand reporter du Figaro, Renaud Girard, rare énarque du métier, également fidèle du Siècle, visite parfois Aspen France, lui aussi, et fréquente les dîners, presque centenaires, de la vénérable Revue des Deux Mondes, 182 piges pour sa part. Naguère habitué du Siècle, cofondateur et directeur, vingt-huit ans durant, du Point, Claude Imbert lui préfère désormais le Club des Cent, un cercle gastronomique du plus haut vol (au-vent).

Une infinité de cercles parisiens accueillent 
des journalistes


Certains, austères et dépourvus de tout apparat mondain, tiennent beaucoup du think tank, c’est-à-dire du groupe de réflexion. Difficile dès lors de s’étonner d’y trouver des confrères. Inspiré par Jacques Delors, le club Notre Europe accueille ainsi régulièrement un rédacteur en chef de TV5 Monde et une correspondante du Financial Times de Londres. Pas trop surprenant : dans leur cas, la démarche s’apparente surtout à une formation permanente. Aspen France se réduit surtout à des exposés-débats, ouverts d’ailleurs à un éventail varié de participants. Mais les copains de Pierre Carles n’ont pas tort non plus : il en va sans doute autrement de la participation régulière, et un rien clandestine, à des cercles dirigeants, et d’un style un brin vieillot.

Du côté de chez Proust

Tenus au restaurant de l’hôtel George V, à proximité des Champs-Élysées, les dîners (également mensuels) de la Revue des Deux Mondes ne comptent, à la différence du Siècle, ni bureau ni conseil d’administration. Leurs invités sont, grosso modo, les amis et relations du patron du titre, Marc Ladreit de la Charrière, 69 ans, une puissance à lui tout seul. Ex-numéro deux de L’Oréal, nanti d’une convenable fortune personnelle, administrateur de quelques très grosses entreprises (Renault, L’Oréal encore, Casino) et institutions culturelles, Ladreit, luimême « Sièclard » — le grand monde est petit —, a notamment créé une performante société financière, la Fimalac, qui investit jusque dans l’audiovisuel et le show-bizz. Ses dîners (où l’on peut apercevoir Christine Clerc, Gabriel Milési, etc.) sont donc, en quelque sorte, son Rotary à lui. « Avant-guerre, ces rencontres étaient vraiment celles de l’establishment français », commente le journaliste et écrivain Michel Crépu, rédacteur en chef de la revue, autorisé à convier quelques amis de la presse. En un sens, elles le sont restées. Le corps des ambassadeurs est toujours représenté, mais gens de finance et d’industrie ont remplacé cardinaux et généraux. Le dîner, placé, s’organise autour d’un invité, le plus souvent un politique en vue, fréquemment de droite (Juppé, Fillon, etc.), à l’occasion de gauche (François Hollande, par exemple), jamais d’extrême gauche ni d’extrême droite. La vedette du jour se fend d’un discours d’une quarantaine de minutes, rarement
 du genre comique troupier,
et se livre en-
suite au petit
jeu des questions-réponses
avec la salle. Du traditionnel
dans une ambiance un brin
gourmée. Sur
un mode appro-
chant, citons
aussi le Cercle
Interallié (rien à
voir avec le prix littéraire du même nom) pourvu de succursales dans diverses capitales européennes et logé, à deux pas de l’Élysée, dans un ancien hôtel particulier des Rothschild, un ensemble somptueux, et plus encore dans ses étages supérieurs surchargés de tableaux, tapis, meubles d’art, propres à vous transporter pour quelques heures dans un chapitre de Proust. Cooptés par deux parrains, les membres de l’Interallié (on y compte un joli pourcentage de journalistes du Figaro) ne sont pas soumis à un surcroît d’astreintes. Hors cérémonies diverses (remises de prix, par exemple), l’endroit n’est pas le plus rebutant pour y faire, devant un café-orange-croissant, sa revue de presse matinale. Le déjeuner, lui, servi façon buffet et niveau bonne cantine de grande entreprise, se prend quasi à la « bonne franquette », par petites tables informelles devant une vaste piscine, elle-même prolongée par un jardin (la maison dispose aussi d’équipements sportifs). Dépaysant comme une vallée afghane, le décor invite à oublier la déshérence des banlieues, que ne rappelle d’ailleurs pas non plus le profil des autres convives (ambassadeurs, ex-figures de la politique).

« Aucun sujet n’est tabou, mais suggérer à un commensal que sa dernière opération flairait l’abus de bien social n’est pas Siècle du tout... »

Les dîners de la Revue des Deux Mondes et les rencontres informelles de l’Interallié tiennent toutefois de la plus simple conversation de bistrot au regard des rites immuables des soirées du Siècle, instance qui, sous la Ve République, n’a repris son envol et son lustre qu’à l’ère giscardienne. Le cérémonial en a été plusieurs fois décrit. À l’arrivée, entre 19h45 et 20h00, l’heureux et digne membre se voit remettre la prestigieuse liste des participants, avec adresse et téléphone, ce qui peut toujours resservir, ainsi que celle de ses voisins à la table, très panachée, de huit personnes, qui l’attend. 20 h 00-20 h 45 : apéritif, le moment des affaires et des combines, selon les mauvaises langues. Tout un chacun peut aborder tout un chacun, certains étant naturellement plus entourés que d’autres. 21 h 00 : dîner. Chaque groupe est soumis à l’autorité d’un « chef de table » qui lance et anime la conversation. Les apartés sont officiellement prohibés, officieusement très mal vus. Aucun sujet n’est tabou, mais le ton doit rester empreint de la plus avenante courtoisie. Suggérer à un commensal qu’il ne profère que des sornettes ou que sa dernière opération f lairait l’abus de bien social n’est pas Siècle du tout ! « En février, nous avons parlé des cantonales, de la Libye, mais aussi des nouveaux programmes de télé », raconte ainsi, assez banalement, un chef de table. 22 h 30 : impérative fin du dîner et tranquille bousculade vers les vestiaires, autre grand et ultime rituel. Un café est toutefois servi à proximité de la sortie. Tout naturellement, différents convives s’attardent à discuter sur le trottoir. Quand ils ne prolongent pas plus franchement la soirée dans un établissement cossu de ce quartier qui ne l’est pas moins. Une réserve : d’un avis répandu, et heureusement accompagnée de bons crus, la bouffe avoisinerait l’immangeable au restaurant de l’Automobile Club. « C’est tellement meilleur chez Picard ! », soupire un Siéclard. S’immerger dans l’élite relève peut-être du sacrifice.

« D’un avis répandu,
la bouffe avoisinerait l’immangeable au restaurant de l’Automobile Club. »

Marchandage de faveurs

Faut-il le préciser ? Si courtoise que soit, ou doive être, l’atmosphère générale, tous les membres du Siècle ne se portent pas, bien sûr, une affection mutuelle et démesurée. D’abord, on y compte fatalement des rivaux, des concurrents, des ennemis aussi. Et, dans le cas qui nous occupe, parfois issus du même média. Affiliés, l’un et l’autre, au Siècle, deux anciens dirigeants d’une grande radio se vouent une sympathie à ne pas laisser traîner sur les tables trop de couteaux effilés.

Ex-patron de L’Express, Denis Jeambar, autre membre, n’a pas pris de gants, quand il dirigeait les éditions du Seuil, pour commander un ouvrage vachard (et particulièrement documenté) sur la Siècle woman Rachida Dati. Un de ses collègues, ex-patron de presse lui aussi, mais qu’on ne nommera pas (toujours l’omerta maison), nous a raconté qu’il avait été placé à deux reprises — par hasard bien plus que par malveillance, semble-t-il — auprès du père d’une journaliste qu’il avait licenciée. L’épisode n’a pas suscité d’esclandre. Au Siècle, les horions ne se distribuent que sur le trottoir de l’entrée. Et ils ne sont pas le fait des honorables membres.
Attention pourtant ! Au motif que Le Siècle rassemble des gens d’affaires, et fort peu de créateurs ou d’artistes, des ineptes, sans doute contaminés par une idéologie pernicieuse, aimeraient faire accroire que ce respectable cénacle n’abrite que basses intrigues, calculs de carrière et machiavéliques OPA. Avis que pourrait conforter la stricte sélection puisqu’on n’entre au Siècle que sur cooptation. « J’ai été sollicité en faisant mon jogging avec un patron de presse », assure un confrère, ce qui confirme au moins les bienfaits du sport. La présentation de sa propre candidature est, paraît-il, un inexpiable faux pas. Suit l’avis définitif du conseil d’administration, lequel additionne in fine boules noires (rejet) et boules blanches (admission). Le simple avis négatif d’un membre influent du CA peut cependant valoir refus... Rites obscurs d’une société de l’ombre ? Qu’on se le dise : les plus sombres descriptions du plus fameux
 cercle tricolore
 sont totalement 
fallacieuses. Les 
membres de la 
profession et du 
club que nous 
avons interrogés
 le confirment : 
Le Siècle ? Le 
plus courtois 
salon où l’on 
cause, le plus 
brillant lieu d’échange d’expériences et d’opinions, sans le moindre marchandage de faveurs. Au Siècle, on cause, on cause, c’est tout ce qu’on sait faire, sans arrière-pensées, sans espoir de se revoir en privé, ni de monter « un coup », ni de « booster » son CV... Il faut croire que les temps changent : de nos jours, on n’adhère plus à un club d’élite pour élargir utilement le cercle de ses relations !

« Au Siècle, on n’en rajoute pas dans la diversité ethnique. »

Ponte cégétiste

Les opinions qu’on échange au Siècle sont, à vrai dire, rarement marginales. Représentants de l’extrême droite comme de l’extrême gauche sont bannis des festivités. Présidé désormais par l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, Nicole Notat, le club a vraisemblablement poussé au plus loin son audace politique en accueillant le ponte de la CGT Jean-Christophe Le Duigou. Par surcroît, la maison n’en rajoute pas non plus dans la « diversité ethnique ». « Soulignez-le dans votre article, ça fera peut-être bouger les choses », nous a même suggéré un de ses membres. Mission accomplie. « On n’apprend pas de scoop au Siècle, assure d’autre part un journaliste. Ce sont d’ailleurs plutôt les invités qui nous en demandent. En revanche, on apprend beaucoup des autres invités. J’ai moi-même, par exemple, été captivé par les confidences d’un biologiste de Pasteur. Comme j’ai été passionné le jour où Louis Schweitzer [ex-patron de Renault et ancien président de la Halde] nous a raconté comment a été conçu le moteur de la Twingo. » Le Siècle dispenserait-il d’acheter L’Auto-Journal ? D’aucuns se font toutefois plus prolixes. L’ancien responsable d’un média public : « L’apéritif présente cet avantage qu’on peut régler en quinze secondes un problème ou un différend. C’est ce que j’ai fait, à l’occasion, avec des représentants du ministère de la Culture et de la Communication. Le circuit officiel aurait été tellement plus lent et compliqué ! » Et de poursuivre : « C’est vrai, il m’est arrivé d’avoir des demandes de stage pour des nièces, des petits-enfants. » Et dire qu’on « leur » impute des complots idéologiques ! « Naturellement, concède tout de même un confrère, l’entrée au Siècle est la preuve qu’on pèse socialement. » À égalité, en somme, avec les autres membres, et cette satisfaction n’est peut-être pas perdue pour tout le monde... Un grand techno du club est, pour sa part, plus clair, ou plus sincère : « On ne réunit pas sans conséquences des gens de cet acabit social. Je connais l’argument des organisateurs : ce n’est pas au Siècle que se montent les affaires, puisque tous ces participants peuvent parfaitement se rencontrer à l’extérieur, dans un cadre professionnel, voire amical. Dans la réalité, ce n’est pas tout à fait exact. En temps ordinaire, les banquiers rencontrent surtout des banquiers ; les technos, des technos ; au Siècle, ces gens ont précisément la possibilité de croiser des spécimens d’autres corporations. Ce n’est pas inutile pour prendre date, rendez vous... N’oubliez pas que Le Siècle a des origines franc-maçonnes. » C’était en effet l’affiliation plus que vraisemblable du fondateur, Georges Bérard-Quélin, aujourd’hui disparu, figure du Parti radical, patron de la Société générale de Presse, laquelle édite une série de bulletins quotidiens pas trop esthétiques mais tout à fait précieux en matière notamment de politique et de médias (La Correspondance de la presse, Le Bulletin Quotidien...). Ses enfants ont pris la double relève du Siècle et de l’entreprise de presse. « Tout est affaire de comportement et de discernement personnels », estime de son côté Renaud Girard. « Aux confrères de varier leurs fréquentations, de se risquer dans différents milieux, tout en gardant leurs distances. Être membre du Siècle ne m’a jamais dissuadé d’aller voir des jeunes de banlieue. » Exemple que tous ses collègues journalistes du club se sont sûrement empressés de suivre...

Misogynes et mondialistes

Le Siècle s’est peut-être trouvé un nouveau concurrent. Pas vraiment le Club des Cent (cent adhérents, s’entend, et à vie) déjà mentionné et qui fêtera l’an prochain son... centenaire. Selon Ratier, quinze membres de cette tout aussi sélective association appartiennent également au Siècle. Comme au Siècle, on entre aux Cent sur cooptation, mais aussi... sur test gastronomique pointu (la meilleure façon d’accommoder une sauce et son accord avec un vin, par exemple). S’y attablent des noms prestigieux (« le quart du CAC 40 », selon un membre) : l’un des tout premiers hommes d’affaires européens, l’octogénaire wallon Albert Frère, son vieux complice canadien Paul Desmarais, Didier Pineau-Valenciennes (ex-Schneider, ex-Bull), Claude Bébéar (Axa), Jean-Marie Messier, Patrick Ricard des apéritifs du même nom, et on en passe. Plus misogynes encore que Le Siècle, les Cent n’admettent toujours aucune femme et les journalistes s’y comptent sur les doigts d’une seule main, étant admis qu’ils ont tous largement dépassé la crise d’adolescence. On y trouve en effet Jean Ferniot, 82 ans, toujours cité pour sa boutade selon laquelle « le Club des Cent est le seul endroit où, passé 50 ans, on peut encore se faire des amis d’enfance », Philippe Bouvard, un printemps de moins, depuis peu le gamin et académicien Goncourt Bernard Pivot, Claude Imbert, déjà mentionné, ainsi que l’affable et pittoresque Jean Miot, ex-très proche collaborateur de Robert Hersant, ex-patron d’une kyrielle d’organisations patronales de presse et de l’AFP (qui ne connaît pas Jean Miot ?). Sans oublier une figure de la presse magazine passée par les journaux Dassault, Francis Morel, annoncé régulièrement ici ou là. Histoire de se donner un vernis plus culturel, les Cent doivent prochainement accueillir le comédien Pierre Arditi. Concrètement, les Cent se réunissent, sauf indisponibilité individuelle, chaque jeudi dans un restaurant ou un « bistrot » coté. Deux membres spécialement désignés à tour de rôle, et pour la circonstance baptisés « brigadiers », préparent, généralement avec le chef pressenti, un menu gastronomique soumis ensuite à critique aiguë. Des invités, occasionnels, sont aussi admis. La politique est, en théorie, bannie des conversations, ce qui n’est bizarrement pas le cas de l’économie et de la finance.

« Les soirées organisées par Félix Marquardt ont comme perspective avouée d’y voir conclure de très capitalistes affaires... »

Un témoin occasionnel de ces agapes (au Dôme de Montparnasse, ce jour-là) parle de fins de repas assez joyeuses. Spectacle rare : le CAC 40 levant le coude sur fond de gauloiseries inspirées des « Grosses Têtes »... À vrai dire, si concurrence il doit y avoir à un Siècle un peu rigide, elle viendra peut-être de cette nouveauté intitulée Les Dîners de l’Atlantique, autre concept selon le jargon à la mode. Elle est le fait d’un dénommé Félix Marquardt, 36 ans, Austro-Suisse né à Paris pour les origines, Austro-Américain pour les passeports. Ex-dircom de l’Herald Tribune, notre homme a monté une société, Marquardt & Marquardt Intellligent Communications, mais oui, qui, c’est sa raison sociale, met en contact des gouvernements et des ONG avec des entreprises et des médias d’importance (et vice-versa). Également organisées dans de grands hôtels constellés (le nom en est tenu secret pour éviter l’irruption de trouble-clubs), également précédées d’un apéritif, ses soirées, à contours mondialistes, se veulent moins collet monté que celles du Siècle, pas du tout « France installée et méritocratique », plus « jeunes » aussi. Les Dîners ont déjà accueilli notamment le président colombien, Bill Gates, le tyran officiellement républicain du Kazakhstan, Nazerbayev et, il est vrai, à leur première édition, Éric Woerth alors encore ministre. Moins gênant, Bill Clinton y est souhaité. Le tout, avec la perspective avouée aussi, pour les invités, variés et renouvelés, d’y voir conclure de très capitalistes affaires ? Marquardt, qui pour le coup, ne cultive pas le genre guindé : « Mais il n’y a qu’en France qu’on trouve ça honteux ! »

Coparrainées un temps par Le Monde (époque Fottorino), ces soirées qui pourraient prochainement se doubler de Dîners du Pacifique, le sont à présent par Le Figaro, où l’organisateur tient tribune libre régulière, et Euronews. L’entreprenant Marquardt, qui sait y faire pour faciliter les contacts recherchés par les journalistes, assure qu’il adhérerait sans réserve au Siècle. Comme quoi...

Qu’on se rassure enfin : la piétaille du journalisme, et jusqu’au plus humble des pigistes, a elle aussi son cercle, le Press Club de France, domicilié au Pullman Rive gauche (ex-Sofitel, quatre étoiles), installé, au-delà du périphérique, dans les abords ingrats d’Issy-les-Moulineaux. Le Press Club compte environ 600 adhérents journalistes, auxquels s’ajoutent les représentants de quelque 150 entreprises, sans préjudice de multiples « institutionnels ». Les premiers sont toutefois les seuls à élire le président du club, histoire, paraît-il, d’éviter un « mélange des genres ». « C’est Emmanuel de La Taille [ancien journaliste de télé et premier président de la maison] qui a voulu que nous nous rapprochions des “décideurs” dans un lieu neutre », explique la directrice Isabelle Bourdet. Ces décideurs sont apparemment aussi des contributeurs. Le Press Club, qui dispose d’un restaurant, d’un bar et de salons, décerne un prix de l’humour politique annuel, accueille des conférences de presse de grands patrons ou de politiques (Villepin y délivre l’essentiel de ses messages néogaulliens), des débats. Les journalistes télé ont la possibilité d’y enseigner les ressources et les chausse-trapes de l’audiovisuel à des gens d’affaires. Et tout le monde peut bénéficier de ristournes dans un spa, un club de gym, au Crazy Horse ou chez un marchand de voitures. Voilà au moins des avantages que ne procure pas Le Siècle... Enfin, pas officiellement. ■


 
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