Enfant, dans quel « environnement médias » viviez-vous ?
Média est un mot relativement récent... Non, il n’y avait pas « d’environnement médias » quand j’étais enfant. J’ai commencé à lire la presse alors que j’étais déjà adulte. Quant à la télévision, nous ne l’avons eue qu’assez tard. Je me souviens d’ailleurs du jour où j’ai découvert que tout le monde avait le même programme. C’était comme découvrir que le père Noël n’existe pas... Moi, je pensais que chaque poste de télévision faisait un programme spécifique pour chaque téléspectateur ! En fait, j’anticipais. Sans le savoir, je parlais déjà du DVD.
Comment s’est passée votre première expérience personnelle avec les médias ?
Je me souviens de la première photo. C’était sur la terrasse de France-Soir et l’article parlait de mes taches de rousseur. J’étais très contente qu’un photographe et un journaliste fassent quelque chose sur moi.
Aujourd’hui, quel type de relations entretenez-vous avec ces interlocuteurs ?
Elles varient selon les médias. On dit peut-être la même chose, mais pas de la même façon, selon que l’on s’adresse aux lecteurs d’un quotidien ou d’un mensuel, d’une revue de cinéma ou d’un magazine de mode. La télévision, c’est encore autre chose.
Une actrice a-t-elle besoin de la presse pour exister professionnellement ?
Un peu, oui, mais... on sait bien qu’il y a des acteurs, des chanteurs, des peintres, des créateurs qui « existent » artistiquement et professionnellement alors qu’ils sont ignorés des médias. Ils existent dans d’autres sphères que celles dites « populaires ».
Mais la notoriété d’une actrice passe aussi par les médias ?
Il y a là deux plans distincts. D’abord la critique ou la chronique cinématographique qui fait la notoriété d’une actrice dans le cadre de son travail et, ensuite, l’image complémentaire ou parallèle qu’une actrice veut donner d’elle, en dehors de ses rôles. On va dire une image plus « personnelle », plus « privée » si vous voulez. Les deux passent nécessairement par les médias. Une actrice a donc besoin des médias... mais les médias ont besoin d’elle, parce qu’à partir du moment où elle est connue, le public la réclame et la presse doit satisfaire cette demande. Mais il faut que cette relation soit équilibrée. Une actrice ne doit pas se sentir redevable de la demande d’un média. Elle doit savoir l’utiliser et y contrôler sa présence pour éviter les dérapages. En fait, c’est un rapport de force. Il y a un côté prédateur des médias et l’important est de savoir ce que l’on peut ou l’on veut leur donner.
Actuellement, quel est le média le plus important ?
Personnellement, j’ai une préférence pour la presse écrite. Dans l’écrit, l’imaginaire se libère différemment. C’est une question d’espace. La télévision est une machine impitoyable où la parole est immédiate et le silence mal venu. La présence à la télévision est liée au genre d’émission, à la personnalité de l’intervieweur, au temps de parole, au montage quand il s’agit d’une émission enregistrée. Le rapport de force est rarement en faveur de l’interviewé, sauf dans les rares émissions plus confidentielles, plus tardives, où le temps de parole n’a pas la même valeur que dans des émissions de très grande écoute.
Selon quels critères acceptez-vous de répondre à une interview ou de faire une série de photos ?
La plupart du temps, une interview ou une séance photos s’inscrivent dans le plan de promotion d’un film. Évidemment, j’accepte aussi de travailler avec les médias en dehors de la sortie d’un film. La preuve en est avec vous d’ailleurs ! Mon vrai critère est de ne pas être constamment présente dans la presse ou à la télévision. J’ai aussi le désir qu’en dehors de la promotion d’un film, les médias puissent m’offrir un espace de vérité, de liberté et d’expression personnelle. Cela dit, toute parole est mise en scène ! C’est donc une vérité toute relative.
Vous passez pour être l’une des actrices qui se protège le mieux des indiscrétions.
Dans ce domaine, il y a ce qui vous échappe et ce que l’on souhaite faire passer. Tout cela navigue entre le conscient et l’inconscient. Parfois, quand on feint de croire que les choses vous ont échappé, c’est que l’on a souhaité qu’elles vous échappent. C’est d’ailleurs là un côté assez mystérieux des médias... J’ai l’impression que les médias savent décrypter les attentes, les désirs, quelquefois les besoins plus ou moins avoués d’une personnalité. Ils viennent donc lui prendre ce qu’elle veut bien leur donner. Mais il faut être extrêmement prudent car au moindre faux pas la machine médiatique s’emballe et elle devient incontrôlable. Bien sûr, il y a aussi des médias qui volent, purement et simplement.
« J’ai l’impression que les médias savent décrypter les attentes, les désirs, quelque-fois les besoins plus ou moins avoués d’une personnalité. »
Avez-vous été en butte à ce qu’il est convenu d’appeler la presse à scandale et les paparazzi ?
Non. Très rarement. Je ne suis pas une actrice susceptible d’intéresser les médias en dehors de son activité professionnelle. En tout cas pas suffisamment pour qu’ils dépensent leur énergie à tenter de voler des choses qui d’ailleurs n’existent pas.
Pas assez scandaleuse ?
J’ai plutôt le sentiment qu’ils s’intéressent à des personnalités qui viennent elles-mêmes se placer sur un terrain propice à ce type d’exploitation médiatique. Mais cela n’exclut pas de ma part une autoprotection sans faille.
Quelle est votre pire expérience de média ?
Franchement... Je n’en ai pas. Ma pire expérience serait que ma vie privée soit étalée de façon indécente. Ma vie privée ne concerne que moi et je ne vois pas ce qu’elle pourrait apporter de plus dans la perception que le public a de moi.
Est-ce que « la beauté », « le charme », sont des critères importants dans le choix des photos que vous destinez à la presse ?
Oui, bien sûr, mais ce qui me motive c’est, avant tout, leur qualité. Ce n’est pas nécessairement la beauté du modèle qui fait la belle photo. Cela tient au regard du photographe et à son talent. Ce n’est pas simple de définir une belle photo. J’ai été rédactrice en chef invitée du Figaro Madame, des Cahiers du Cinéma, de Réponses Photo et de Libé. J’ai pu contrôler le choix des photos, des cadrages, des regards, mais si je faisais ça chaque fois qu’une photo de moi paraît, j’y passerais tout mon temps ! D’autant qu’en fonction des spécificités des magazines, il y a des impératifs incontournables. Photos de mode, de beauté, photos en pied ou portraits, reportage journalistique... Il y a une infinité d’images.
Mais vous êtes toujours d’accord sur les photos de vous qui paraissent dans la presse ?
Oui, puisque c’est moi qui les choisis.
Comment définiriez-vous l’image que les médias donnent de vous ?
Ce n’est pas à moi qu’il faut poser cette question. Mon image dans les médias est généralement liée à la nature d’un rôle dans un film. Et c’est très confortable comme ça. Alors, comment le public m’imagine-t-il au-delà de cette représentation, ça vraiment je ne sais pas. Je dirais qu’il ne connaît guère plus de moi que ce que j’ai envie qu’il en connaisse. Comme disait Godard : « Une image juste. Juste une image. » Une actrice étant un personnage public, elle ne peut pas prétendre à ce que rien ne soit dit sur elle sans son autorisation expresse. Il faut accepter de faire partie de l’espace public, ou le supporter.
Lorsque les médias vous approchent, qu’est-ce qui les intéresse le plus ? La beauté ? Le talent ? Les révélations personnelles ?
En règle générale, je suis le relais entre un film et le public. Je fais peu d’utilisation de ma personne en dehors de ce cas de figure. Mais je peux aussi parler d’autre chose que de cinéma ou de théâtre sans avoir l’impression d’être trahie. L’important pour moi est que je m’y « retrouve ».
Est-ce qu’aujourd’hui le public s’identifie davantage à une actrice en fonction de ses rôles ou en fonction de son image véhiculée par la presse ?
Je ne sais pas. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être une actrice populaire. Dans l’imaginaire collectif, j’occupe la place que m’ont donnée les rôles que j’ai choisi de jouer. Et j’ai un désir d’actrice suffisamment fort et comblé pour ne pas avoir besoin que l’exposition médiatique vienne relayer quelque chose qui ne serait pas pleinement satisfait par ça. En clair, mon exposition au cinéma et au travers des mes rôles me suffit. Cela ne veut pas dire qu’être exposée ne me fait pas plaisir. J’aime, comme d’autres, que l’on parle de moi, que l’on publie des photos, mais jusqu’à un certain point et certainement pas à n’importe quel prix.
Avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui des personnalités connues utilisent les médias pour faire passer des révélations personnelles, des histoires d’amour, des règlements de comptes, et cela en fonction d’une sorte de plan marketing personnel ?
Un acteur est un être paradoxal qui à la fois s’aime énormément et ne se plaît pas beaucoup... Je crois qu’il y a chez certains une forme de désarroi, une sorte de peur de ne pas exister s’ils ne sont pas vus et reconnus. Et les médias jouent de cela. Alors, encore une fois, il faut savoir ne pas se plier systématiquement à cette sollicitation. En fait, il faut avoir une certaine confiance en soi pour pouvoir résister à ce type d’appel. Mais on peut avoir aussi un grand plaisir narcissique... Je le comprends parfaitement !
Quelle est l’influence des médias sur le succès ou l’échec d’un film ou d’une pièce de théâtre ?
On sait bien que certains films ont bénéficié de quasi-matraquages médiatiques mais n’ont pas eu les résultats escomptés. Il y a un lien extrêmement mystérieux qui se noue entre un film et le public, qui échappe absolument à toute tentative d’explication rationnelle. Par contre, la critique joue un rôle important quand, à l’inverse des Etats-Unis par exemple, elle permet à des films fragiles d’exister pleinement.
Dans quel état d’esprit attendez-vous la critique d’un film ou d’une pièce de théâtre dans lesquels vous jouez ?
J’entends beaucoup d’acteurs qui affirment ne plus lire les critiques parce que cela ne les intéresse pas. Ce n’est pas mon cas. J’ai plutôt du plaisir à les lire. Il faut dire que j’ai été rarement malmenée. Disons que j’ai eu plus de critiques louangeuses que blessantes. Cela dit, ça m’est arrivé aussi... La critique est subjective et je conçois parfaitement qu’il y ait des journalistes qui ne m’aiment pas. On ne peut pas plaire à tout le monde.
J’imagine que vous lisez la presse en dehors des pages cinéma/ spectacle. Que pensez-vous de l’information en général ?
C’est un domaine qui me dépasse. Certes, je lis la presse, mais je ne suis ni politologue, ni éditorialiste, ni journaliste d’investigation... L’information a tendance à grossir tel ou tel événement. Mais je ne pense pas que la presse mente ou manipule sciemment. Sa responsabilité réside davantage dans ce qu’elle choisit de dire ou de taire, plutôt que dans sa façon de le rapporter.
« Le public ne connait guère plus de moi que ce que j’ai envie qu’il en connaisse. »
Les médias ne disent qu’une partie des choses ?
Mais moi je ne sais pas si les médias ont toutes les informations !
Les médias ont-ils un réel pouvoir sur l’opinion publique ?
Oui et non. Regardez l’histoire Clinton. La presse a essayé de le détruire par tous les moyens et, finalement, elle n’y est pas arrivée. Je ne pense pas qu’il soit aussi facile que ça d’influencer la pensée des individus. Nos sociétés ont une relation aux médias heureusement moins candide qu’avant et je ne suis pas sûre qu’il y ait encore beaucoup de gens pour penser que puisque c’est dans le journal, c’est forcément vrai. Je mettrais quand même un bémol en ce qui concerne la télévision. Là, il y a l’image qui - bien qu’elle soit susceptible d’être manipulée - vient apporter une preuve visible, tangible à l’information. A la télévision, l’image est réelle. Dans la presse écrite, à l’exception de certains reportages, il s’agit bien souvent d’analyses, de tribunes où s’affrontent des opinions divergentes ou complémentaires.
On ne peut donc se faire une opinion que si on lit toute la presse ?
C’est difficilement faisable quand on n’a pas fait du journalisme son métier. Chacun se fait une opinion à travers la presse qu’il lit... qui est d’ailleurs souvent en accord avec ses idées. C’est là que la télévision est très différente de la presse écrite, parce qu’elle rassemble au même moment des individus qui entendent le même message. A bien y réfléchir, je crois que le vrai pouvoir des médias est celui de la télévision : avec des images montées habilement, on peut dire ce que l’on veut, comme on le veut, faire passer le message de son choix ou l’émotion souhaitée. Comme le dit un hebdomadaire célèbre, « le poids des mots, le choc des photos ».
Est-ce à dire que l’information peut être biaisée en fonction « d’intérêts supérieurs » ?
Ça n’est pas pour rien que lorsqu’une dictature prend le pouvoir, elle s’empresse de s’annexer les médias et de museler ceux qui ne lui seraient pas favorables. C’est la seule façon d’imposer le message ! Mais j’ose espérer qu’en France nous sommes encore dans une démocratie !
Que pensez-vous de la télé-réalité genre « Loft », « Greg le millionnaire » ou « Star-ac » ?
J’ai regardé « Le Loft » une ou deux fois. Je voulais savoir pourquoi ce qui, a priori, ne m’intéressait pas, pouvait intéresser des millions de gens.
Et alors ?
Ma foi, j’ai des amis réalisateurs, metteurs en scène, que cela intéresse. Les jeux, les situations, les improvisations, la dramaturgie... Ce qui pose question, c’est pourquoi ce type d’émission connaît un tel succès populaire. Voyeurisme ? Peut-être. Ou plutôt le fantasme selon lequel on pourrait abolir la différence entre gens célèbres et anonymes. Puisque tout est montré, alors tout le monde doit se montrer. Tout le monde doit avoir sa part du gâteau. Évidemment, ça donne plutôt envie de rentrer chez soi. Mais tout cela est dans le droit fil de ce que devient la télévision. Elle est capable du pire et du meilleur. Regarder le meilleur - qui se fera de plus en plus rare - est une question de choix personnel et de curiosité.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Isabelle Huppert.

Revue Médias















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