Votre dernier roman « Chute ! Éloge de la disgrâce » est rude avec les médias. Vous leur en voulez tellement ?
J’ai commencé à travailler dans le journalisme en 1979. J’ai vu l’évolution du milieu, la concentration, une logique de plus en plus capitaliste. Et puis la soumission des journalistes, un formatage, un système de centrifugeuse qui expulsait tous les atypiques, les gens un peu critiques. À partir de 1985-1986, ça s’est accéléré.
C’était mieux avant ?
C’était plus artisanal, plus artiste. On était dans un climat de PME. La presse d’Hersant était beaucoup plus libre qu’aujourd’hui, non pas pour des raisons idéologiques mais de par la nature même de l’organisation du travail. Cela se voit physiquement dans l’urbanisme, la géographie : aujourd’hui, quand vous allez chez Filipacchi ou au Monde, vous entrez dans des bunkers en marbre avec détecteur de métal à l’entrée. Vous devez montrer patte blanche et laisser vos papiers d’identité à un vigile. J’ai connu un journalisme de proximité où le patron était accessible.
À vous dégoûter du journalisme ?
Il est devenu quasi impossible d’exercer cette profession aujourd’hui. Les gens ne font plus que de la promotion. Ils sont devenus agents d’ambiance ou VRP. Et ce virage n’a pas été amorcé par la presse de droite, mais par des journalistes de gauche comme Edwy Plenel. Au nom d’une logique trotskiste (« la fin justifie les moyens »), ils n’ont plus fait de journalisme, mais du combat politique par les moyens du journalisme. Au départ, cela pouvait s’expliquer par un projet révolutionnaire, mais après le ralliement mitterrandiste, ce n’était plus justifiable. La dernière presse libre que j’ai connue, un peu rigolote, c’était L’Idiot international de Jean-Edern Hallier. Une espèce de baroud d’honneur.
« Charlie Hebdo est devenu quasiment sarkozyste, adepte du "conflit de civilisations." »
Il reste Internet ?
Avec le Web, on peut bricoler. Internet sert de catharsis à l’impossibilité de faire du journalisme. Prenez Jean-François Kahn : chaque fois qu’il a essayé de monter un journal autonome, la pub en était absente. Délibérément, pour l’asphyxier. Il était donc dans l’obligation de trouver de l’argent, et avec l’argent arrivent les agents de l’extérieur qui reprennent le contrôle, imposent la ligne. Comme par hasard, la pub arrive toujours en proportion des journalistes cooptés sur une ligne plus ou moins atlanto-sioniste.
Le Canard ou Charlie vivent sans publicité. Je voudrais bien savoir d’où vient l’argent de Charlie Hebdo, vu son peu de lecteurs. Et puis, voyez le virage pris par Philippe Val. Son journal, de gauchiste-libertaire, est devenu quasiment sarkozyste, adepte du « conflit de civilisations ». J’aimerais savoir comment son lectorat accepte la transition, et Cabu, et Siné...
Vous ne trouvez pas que vous exagérez ?
Vous voulez rire ? Au procès de Charlie Hebdo, Val a fait son numéro, il a accepté le soutien de Sarkozy et refusé celui de Dieudonné... qui l’avait pourtant accueilli en camarade dans son théâtre quelque temps auparavant pour qu’il y joue son one man show. Il a dit qu’on pouvait insulter l’islam mais pas critiquer l’extrémisme judéo-sioniste parce que le judaïsme n’est pas une religion prosélyte ! Comment un type venu de l’extrême gauche libertaire et laïcarde en est arrivé là ? On peut se poser la question. On devrait, même...
C’est une vision « complotiste » du monde ?
Ce n’est pas du complotisme, juste le constat de forces agissantes et de rapports de forces.
Vous voyez toujours des logiques là où il n’y en a pas forcément ?
Que les acteurs en soient conscients ou non, les logiques globales existent. Les intérêts de classes et de clans aussi. La vision complotiste, c’est penser que des gens, pour agir ensemble, ont besoin de se réunir dans des caves, avec des cagoules, comme le Ku Klux Klan, alors qu’il suffit simplement d’avoir subi le même endoctrinement, d’avoir des intérêts communs. Je ne crois pas au pouvoir des individus. La réalité de la politique, quand on est un peu initié, ce sont les réseaux. On n’existe pas sans eux. Pourtant, c’est le phénomène sur lequel les médias travaillent le moins. Parce qu’il est disqualifié comme étant une marotte d’extrême droite.
Vous pensez que la presse est à ce point dépendante des réseaux ?
Des réseaux et du monde de l’argent, qui est aussi une idéologie. Cette idéologie commande au recrutement et imprègne les journalistes. Aujourd’hui, les trois quarts d’entre eux sont très jeunes, très incultes. Ils ont fait Sciences Po par exemple, ils ont été formatés. C’est ainsi que se propage l’autocensure. Ces gens-là nous vendent un monde qu’ils prennent pour celui de la liberté et du bien, le monde néolibéral, sans aucune distance critique.
C’est cette armée de petites têtes qui prépare les émissions, choisit les invités, rédige les fiches. Et ce sont toujours les plus inaptes à occuper la fonction qui l’occupent : des gamines stagiaires de 28 ans qui vous débitent toutes les platitudes habituelles sur le fascisme, le racisme, toutes les âneries du petit bourgeois bac +3. Quelque chose s’est mis en place progressivement pour empêcher toute critique du système. Je ne crois pas que ce soit le fruit du hasard.
Chercherait-on à vous faire taire ?
Qui ne joue pas le jeu est mis hors jeu. Un type comme moi ne peut plus s’exprimer dans les médias de masse parce qu’il a une parole de dissidence et de vérité qui fait mouche. Pourquoi suis-je « désinvité » des médias ? Parce que chaque fois que je passais chez Ardisson, je vendais entre 20 000 et 50 000 exemplaires de mes bouquins. Sans aucune autre promo. Parce que je donnais les clés de ce monde libéral-libertaire en train de basculer dans le libéral-sécuritaire. La bourgeoisie, dans les périodes de prospérité, admet la contestation comme un luxe ; dans les périodes de récession, elle ne veut plus entendre de critique...
Et pourquoi Ardisson vous invitait-t-il ?
Ardisson est l’un des types les plus intelligents - c’est-à-dire politiquement formés - que j’ai rencontrés dans les médias, ce milieu d’imbéciles. Il a une conscience assez fine de la réalité. Il aimait bien me donner la parole parce que je disais cette vérité cachée qu’il ne pouvait exprimer lui-même. On le lui a interdit et on l’a puni.
Et « Ripostes » ?
J’en ai été récemment « désinvité » sur ordre de Besancenot. Puis, Krivine, sur I-télévision, a fait de même quinze jours après. La LCR ne veut pas débattre avec moi. Leur argument, c’est qu’on ne débat pas avec un facho. Or, ils acceptent d’affronter tous les mecs du Front national sauf moi, qui ne suis pas au Front national et qui vient du PC. Leur argumentation est toujours la même, celle de tous les manipulateurs trotskistes : la reductio ad Hitlerum. D’où vient le pouvoir de Besancenot de décider qui va lui apporter la contradiction à la télévision ? Le Pen n’a pas ce pouvoir, lui.
Jean-Marie Le Pen a le pouvoir de ne pas venir si son contradicteur ne lui plaît pas.
Ce n’est pas la même chose. Besancenot dit : « Je viens, mais je ne veux pas débattre avec Soral. » Krivine fait encore mieux. Il dit : « Je refuse Soral, je veux Askolovitch. » Dans un combat de boxe, quand vous refusez de rencontrer le challenger qu’on vous a désigné pour choisir un toquard, un comparse, ça s’appelle un combat truqué... Mais d’où vient la puissance des réseaux trotskistes ? Aujourd’hui, ils ont perdu le combat des idées, mais ils tiennent encore par l’entrisme.
Vous pensez sérieusement que Jean-Marie Le Pen au pouvoir, c’est la liberté pour tout le monde ?
Je suis plus intelligent que ça et je croyais que vous l’aviez compris. Je n’ai jamais pensé que Le Pen pouvait être élu. Je voulais que les gens comprennent qui incarne la résistance en France. Les médias nous ont imposé une élection à l’américaine : on a écrasé le premier tour pour passer directement au deuxième. Le Pen, c’était le candidat anti-système.
Vous êtes d’accord avec l’analyse de Bayrou sur les médias ?
Bayrou a fait campagne sur les thèses du Front : contre le système médiatique et le monde de l’argent. Sarkozy a fait un hold-up sur le programme du Front national et Ségolène aussi, en partie. La totalité des thèmes du Front ont été pillés par ces trois candidats du système.
« D’où vient le pouvoir de Besancenot de décider qui va lui apporter la contradiction à la télévision ? »
Dans un reportage diffusé par France 2, vous avez tenu des propos antisémites [1]...
C’était une discussion à bâtons rompus dans un bistrot. J’ai dit exactement ce que vous pourriez dire en privé. Je me suis fait piéger. Lorsque vous diffusez, à une heure de grande écoute, quarante secondes d’une discussion enflammée de deux heures, vous pouvez tuer n’importe qui. C’était dégueulasse de la part de France 2 de diffuser cet extrait qui n’était pas représentatif de la conversation.
Mon erreur est de ne pas fonctionner selon les codes des médias actuels où tout est tellement verrouillé, balisé. En refusant le monde totalitaire qui nous est imposé, je passe pour un allumé. Cela ne me gêne pas. Je relisais les polémiques entre Pasolini et le PCI dans les années 1970 : ils le traitaient de dingue, d’artiste, de voyou. Eh bien, je préfère être pris pour Pasolini que pour les deux ou trois leaders du PC italien dont personne ne se souvient ! C’est Pasolini qui avait raison.
Comme lui, je refuse d’être un bourgeois, je préfère être un marginal, et il me semble que, si je laisse une petite trace, ce sera celle d’un artiste. Dans le monde médiatique tel qu’il est, il n’y a pas de gradation : soit on fait comme moi, et on se retrouve étiqueté extrémiste ; soit, pour y échapper, on fait comme Jean-François Kahn. Comme il veut quand même faire partie du système qu’il critique, être invité à des conférences, pouvoir éditer des livres, faire des plateaux télé, il appelle à voter Bayrou. Je trouve ça beaucoup plus ridicule, quand on se prétend critique radical du système, que d’appeler à voter Le Pen. Ma position est bien plus courageuse, cohérente. Et je la paie cher.
Que voulez-vous dire ?
Trois jours après la diffusion du reportage sur France 2, j’ai été agressé par un commando de trente-cinq personnes dans une librairie. On a appelé à ma liquidation physique sur des sites. Ce jour-là, si je n’avais pas organisé ma protection, j’aurais pris trente coups de marteau sur l’occiput. C’était programmé.
Vous êtes antisémite ?
Je ne sais pas ce que cela veut dire. Vous avez une définition ?
Rendre responsable un juif de tous les malheurs du monde, par exemple.
Alors non, je ne suis pas antisémite. Par contre, si quelqu’un me dit : « Je fais partie du peuple élu, car ma mère est juive », je lui réponds : « Tu me parles de droit divin et de droit du sang ; en tant qu’homme de gauche, ça ne m’intéresse pas, et si tu me dis pour ça que je suis un facho, alors je te réponds en bonne logique que le facho, c’est toi ! »
Comment expliquez-vous alors que la majorité des médias soient scandalisés par vos propos ?
Parce que ça fait partie du cahier des charges ! Les journalistes savent très bien qu’un bon sursaut d’indignation sur ce sujet, pourtant vieux comme le monde, est la condition sine qua non pour s’élever dans les médias. Quelqu’un qui essaierait d’être juste un peu plus profond et cohérent dans l’analyse du problème se créerait immédiatement des ennuis. Quand Jean-François Kahn déclare à la télé : « On ne parle pas du lobby sioniste qui est quand même le plus puissant », les vigilants se taisent parce qu’il s’appelle Kahn. Un argument à la limite du racialisme...
Comment vous informez-vous ?
Par la lecture des journaux : Le Figaro, Libé, Le Monde. Internet, des sites assez bien faits comme celui de Michel Collomb, le Réseau Voltaire, des agences de presse étrangères. J’essaie de croiser mon intuition et diverses informations, et je ne me trompe pas tant que ça.
Vous dites qu’on vous a proposé d’être « ambianceur-télé », c’est vrai ?
J’ai même été reçu à TF1 par des décideurs qui m’ont dit : « On cherche un macho intelligent pour contrer Ruquier. » J’avais été repéré juste après mon livre « Jusqu’où va-t-on descendre ? », dans lequel j’ai fait jusqu’au bout la critique du communautarisme et de l’idéologie de la repentance. Je suis le seul à l’avoir fait.
Quand je vois que Bruckner a osé écrire un livre entier sur la « tyrannie de la repentance » sans dire un mot sur la Shoah, c’est inouï de malhonnêteté, et aucun journaliste n’a osé lui poser la question. Personne ne lui a dit qu’il avait oublié la matrice, la jurisprudence sur laquelle tous les communautarismes victimaires se sont alignés. Pourquoi ? Parce que si vous risquez cette question-là, c’est la marginalisation immédiate. L’inquisition existe, vous savez ! Officiellement, on est dans une liberté totale. On a le droit de critiquer les religions, un pays étranger. On a même le devoir d’être anticolonialiste. Mais allez vous attaquer sérieusement à Israël comme l’a fait Pascal Boniface, ou critiquer le judaïsme, vous subissez une persécution tous azimuts qui vous mène au bord de la dépression nerveuse, de la faillite, qui peut même vous conduire à la mort physique. Je préférerais une police officielle de la pensée, ce serait plus clair.
Est-ce qu’au milieu de ce monde de porteurs d’uniformes invisibles, certains trouvent grâce à vos yeux ?
Quelques-uns sont suffisamment habiles pour ne pas se mettre dans le rouge sans pour autant vendre leur âme. Ils donnent dans le subliminal, le clin d’œil d’initié. Bien sûr, je ne peux pas donner de noms, je n’écris pas à la police, mais dans un livre posthume, pour m’amuser, je transcrirai un jour un certain nombre de conversations que j’ai eues avec des journalistes, des célébrités, des hommes politiques qui se sont lâchés avec moi, en privé, comme si cet aveu de connivence secrète fait à un combattant les disculpait. Attitude sympathique mais moralement ambiguë. Ne doit-on pas préférer un véritable imbécile à un initié lâche et cynique ?
Vous écrivez dans « Chute ! Éloge de la disgrâce » : « La presse, c’est des lâches œuvrant pour des cyniques. »
Si on enlève les imbéciles et les militants, c’est strictement ça !
C’est votre héros, Robert Gros, qui le dit. Vous êtes d’accord ?
C’était un de mes pseudos, dans la presse féminine. C’est aussi celui que j’aurais pu devenir si j’étais allé jusqu’au bout de ma logique de journaliste : au bout de la vérité toute nue, il y a la folie et la mort.
Ça veut dire qu’un journaliste conséquent doit faire de la politique ?
De la résistance. Par exemple en menant une double vie professionnelle. Je verrais bien Poivre d’Arvor, qui est loin d’être un imbécile, écrire la nuit, sous un pseudo et sur un site Internet basé en Malaisie, tout ce qu’il sait et qu’il ne peut pas dire à la télé. Une sorte de Lorenzaccio médiatique...

Revue Médias















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