« Quant à la liberté de chacun dans l’entreprise, on sait très bien, quand on entre dans un journal, quelle est la ligne générale de celui-ci. Donc, en principe, on s’agrège à une équipe dans laquelle on pense pouvoir jouer un rôle, sans trop avoir à en souffrir. Personnellement, ce que je redouterais, après les abus anciens où les journalistes n’étaient en somme que des commis aux écritures, qui n’avaient le droit de dire que ce que voulaient les patrons, c’est qu’on arrive, au contraire, à ce que chaque journaliste estime qu’il a le droit d’étaler ses tripes sur la table, de penser et d’écrire ce qu’il veut en fonction de ses sentiments. Ce n’est tout de même pas aussi simple. » C’est en 1973, dans un entretien avec Jean-Claude Barreau, qu’Hubert Beuve-Méry énonçait ainsi les limites à la liberté des journalistes. Le propos est rude et doit être explicité.
Si toute l’histoire de la presse et des médias est celle de la conquête du droit à la liberté d’expression et de communication des pensées et des opinions, cette conquête n’est pas destinée aux journalistes eux-mêmes, mais aux citoyens. Même si la tentation fut grande, dès l’origine, de proclamer la liberté entière de la parole journalistique : le périodique Tout ce qui me passe par la tête, qui paraît irrégulièrement à la veille de la Révolution française, de novembre 1788 à avril 1789, incarne ce courant que l’on retrouve dans les périodes révolutionnaires, mais aussi de nos jours dans certains blogs et chats. Un courant journalistique, celui des chroniqueurs, tel qu’il triomphe dans la presse du XIXe siècle et tel qu’il refleurit depuis quelques années à la télévision et à la radio, maintient vivace cette volonté de la libre expression du journaliste.
« La liberté des journalistes au sein de leur journal a toujours été très encadrée : les journalistes n’ont jamais été entièrement libres. »
Depuis Delphine Gay, muse et épouse d’Émile de Girardin, les chroniqueurs savent écrire ou parler d’abondance sur tous les sujets, en les effleurant sans jamais les approfondir. Ce babillage, tantôt aimable tantôt violent, cède la place au reportage à la fin du XIXe siècle, mais revient en force dans l’audiovisuel au début du XXIe siècle. Il égaye les médias et apporte un divertissement au public, mais ce n’est pas ce type de journalisme qui fait l’information et sur lequel repose la liberté de la presse. Rappelons les réflexions d’Alexis de Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique » : « J’avoue que je ne porte point à la liberté de la presse cet amour complet et instantané qu’on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature. Je l’aime par la considération des maux qu’elle empêche, bien plus que pour les biens qu’elle fait. » La liberté de la presse se justifie par le désir de construire une société démocratique qui repose sur le droit du public à être informé. En effet, ce sont les citoyens qui sont libres ou doivent l’être, ce sont eux qui doivent bénéficier d’une totale liberté d’expression et de communication, tandis que les journalistes ont depuis longtemps reconnu que, dans leurs fonctions, leurs libertés étaient bridées, parce que le journalisme et l’information sont des actes collectifs ; c’est même ce qui les différencie des blogs, actes individuels.
Si l’article L 761-7 du code du travail reconnaît la spécificité intellectuelle du travail journalistique à travers la clause de cession et la clause de conscience, la convention collective, dans son article 3b qui porte sur la liberté d’opinion des journalistes, établit des limites : « Les organisations contractantes rappellent le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion, l’expression publique de cette opinion ne devant en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse dans laquelle ils travaillent. » Dans l’article 7, il est précisé, au sujet des collaborations multiples : « Les collaborations extérieures des journalistes professionnels employés régulièrement à temps plein ou à temps partiel doivent au préalable être déclarées par écrit à chaque employeur. Si l’employeur estime qu’une ou plusieurs collaborations extérieures est ou sont de nature à lui porter un préjudice professionnel ou moral, il peut refuser de donner son accord en motivant sa décision. »
« La liberté des journalistes au sein de leur journal a toujours été très encadrée : les journalistes n’ont jamais été entièrement libres. »
La liberté des journalistes au sein de leur journal a donc toujours été très encadrée : les journalistes n’ont jamais été entièrement libres. On ne peut parler toutefois d’absence de liberté mais plutôt d’une « illiberté » des journalistes, consubstantielle à leur position dans le système démocratique. Les journalistes sont au service du public et de son droit à être informé. C’est ce qui régit l’ensemble des préoccupations de la Cour européenne des droits de l’homme à leur égard. La question de la protection de la confidentialité des sources des journalistes reflète parfaitement la position de la Cour.
Dans l’arrêt « Goodwyn contre Royaume-Uni », en mars 1996, la CEDH affirme que « la protection des sources journalistiques est l’une des pierres angulaires de la liberté de la presse », parce que « l’absence d’une telle protection pourrait dissuader les sources journalistiques d’aider la presse à informer le public sur des questions d’intérêt général. En conséquence, la presse pourrait être moins à même de jouer son rôle indispensable de “chien de garde” et son aptitude à fournir des informations précises et fiables pourrait s’en trouver amoindrie ». Cependant, en 2007, elle précise que « le droit des journalistes de taire leurs sources ne saurait être considéré comme un simple privilège qui leur serait accordé ou retiré en fonction de la licéité ou de l’illicéité de leurs sources, mais comme un véritable attribut du droit à l’information ». Inversement, en février 2007, la Cour européenne des droits de l’homme déboute un grand quotidien de gauche autrichien en rappelant que les journalistes ont le devoir de vérifier leurs sources et de ne pas se contenter de reproduire des communiqués de presse.
La liberté de la presse et des médias est au service du public ; elle est assurée, non par la liberté individuelle des journalistes mais — parce que le journalisme est un artisanat collectif — par la liberté des rédactions et par la concurrence entre les médias et les titres. C’est le jeu des contraintes multiples pesant sur les individus journalistes et sur les rédactions qui permet d’assurer la liberté du public et la liberté de la presse. Évidemment, ce jeu de contraintes multiples engendre parfois des troubles ou des dysfonctionnements. Les journalistes étant des salariés, que l’on pourrait qualifier de « travailleurs de l’info », ils sont soumis aux actionnaires, aux directeurs, à la hiérarchie de la rédaction. Ils sont également dépendants des métiers connexes, documentalistes, éditeurs, graphistes, etc., que les Anglo-Saxons englobent avec les journalistes dans la catégorie des editorials. Mais comme ils sont également au service du public, les journalistes sont tenus d’obéir à sa demande, notamment en termes d’écriture, de maquettes, de longueurs ou de scénarisation, bref en termes de marketing rédactionnel, faute de quoi ils perdent leur emploi à cause de la faillite de leur entreprise.
Les rédactions sont donc à la fois contraintes dans leurs choix éditoriaux par la situation économique de leur entreprise et autonomes dans leurs choix rédactionnels. De leur côté, les journalistes ne sont pas interchangeables, mais ils n’existent que dans et par leur rédaction. La segmentation de la profession en fonction des tâches, des qualifications, des titres, des statuts et des rémunérations renforce alors des sentiments contradictoires : d’un côté celui de n’être qu’un petit pion de la grande machine médiatique ; de l’autre, celui de la puissance attachée au pouvoir de modifier les situations, voire les existences, par sa plume, son micro ou sa caméra.
Les tensions résultant de cette dualité sont exacerbées en France parce que la particularité du journalisme français est qu’il s’est inscrit dans un système corporatif plutôt que dans un système d’entreprise. Dès lors, la collectivité rédactionnelle, par nature collectivité d’un titre et d’une entreprise, entre en rivalité et est battue en brèche par la collectivité professionnelle. Mais comme la corporation des journalistes professionnels est syndicalement désunie et n’est pas encadrée par une institution de type conseil de presse, l’appartenance à la collectivité professionnelle n’est vécue qu’épisodiquement ou partiellement. Chambre d’enregistrement, la Commission de la carte de presse ne saurait remplir un rôle déontologique. En outre, son collège journalistes est mal élu par moins de la moitié des professionnels. Déjà ambiguë dans sa conception, puisqu’elle englobe des pratiques et des conceptions très diverses, la classification même de journaliste professionnel se dilue à l’heure des médias numériques, des formations éclatées et des emplois précaires. En perdant son sens, cette classification, pourtant l’objet d’une lutte de près d’un siècle, contribue à la dissolution de l’identité des journalistes. D’autant plus qu’elle est confrontée à la demande de prise de parole du public, qui s’épanouit grâce au numérique.
Ainsi, la liberté du public, sur laquelle et pour laquelle est fondée la liberté de la presse, vient-elle saper, non les fondements de la liberté des journalistes puisque nous avons vu qu’elle est très limitée, mais le métier même de journaliste. Le paradoxe majeur est donc qu’un phénomène culturel et politique, la liberté des citoyens, est en passe de détruire la réalité économique et sociale du journalisme, qui devrait pourtant servir cette liberté. La mutation est en cours, elle semble difficilement évitable. L’enjeu actuel n’est donc plus la liberté des travailleurs de l’information, mais leur existence même. ■

Revue Médias















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