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Presse

Les rédactions américaines face à la torture

par Eric Umansky

Comment les médias américains ont-ils couvert l’affaire des tortres et des prisons secrète d’Irak ? Eric Umansky en établit un bilan nuancé dans les colonnes de la Columbia Journalism Review. Loin des jugements à l’emporte-pièce sur les médias. Compte rendu et commentaires.

Alors que quelques journalistes, parmi les meilleurs, ont enquêté fort tôt sur des morts suspectes et d’étranges mouvements de prisonniers, leurs rédactions ont tergiversé.

Conscientes des difficultés de la lutte contre le terrorisme, peu enclines à critiquer les forces armées luttant contre ce fléau, victimes de l’habileté du gouvernement à brouiller les pistes, les rédactions n’ont pas accordé à ces informations la place qu’elles méritaient. Umansky en conclut que les directions des rédactions ont pris leurs décisions sur une base nouvelle. Celles-ci ont toujours eu pour rôle de choisir les nouvelles qui sont dignes d’être relatées, et mesurent leur importance à la longueur des textes, au choix des photos, à la mise en pages.

« Les directions des rédactions ont longtemps refusé de croire que leurs compatriotes avaient pu faire de la torture un instrument "normal". »

Mais, dans les cas des tortures commises par les forces américaines, les directions des rédactions ont adopté un nouveau critère de choix : les faits rapportés étaient-ils significatifs (significant) ? Témoignaient-ils d’une situation générale — par opposition au cas isolé, au comportement aberrant d’un individu ? Dès fin 2002, la plupart des rédactions ont refusé de voir, dans les morts manifestement dues à des interrogatoires poussés, ou plus tard dans les témoignages concordants de prisonniers irakiens, autre chose que des faits non significatifs : il ne pouvait pas s’agir d’un comportement normal, encore moins du résultat de décisions politiques ou militaires prises aux niveaux les plus élevés.

Les reportages ont été refusés ou retardés : le premier article sur une mort suspecte en Afghanistan, soumis par Carlotta Gall le 5 février 2003, ne sera discrètement publié par le New York Times qu’après un mois de débats serrés au sein de la rédaction. Ce qui normalement aurait dû figurer en première page se retrouve noyé dans le journal — ainsi des premiers rapports sur Abu Ghraib, publiés sans les photos… Certains titres « anecdotisent », voire déforment le contenu des articles. Celui de Carlotta Gall, par exemple, est sobrement intitulé « US military investigating death of Afghan in custody » (« L’armée américaine enquête sur la mort d’un Afghan en garde à vue »), alors qu’en réalité, ce sont les questions de la journaliste qui avaient provoqué l’enquête.

illustration : Carine Turin
illustration : Carine Turin

Eric Umansky explique que les directions des rédactions ayant longtemps refusé de croire que leurs compatriotes aient pu faire de la torture un instrument « normal », les faits rapportés n’étaient pas « significatifs » — donc indignes d’une couverture forte. Il fallut une multiplication des cas, ou le poids des images, ou les positions par trop discutables des autorités, ou l’indignation de l’étranger pour donner enfin aux faits leur « signification ». Libérés, les médias s’en donnent alors à cœur joie…

Parmi les autres observations d’Eric Umansky, les plus frappantes ont trait à la gestion de la communication par l’administration du président Bush. Maîtres de la propagande, les divers représentants des autorités ont longtemps tenu la dragée haute aux professionnels de l’information. Définitions spécieuses de la torture, admissions partielles, soutiens apparents, sourde oreille, complexité entretenue, multiplication d’annonces d’enquêtes de détail, le gouvernement a fait feu de tout bois.

Seuls le Washington Post et Newsweek sortent du lot. Le journal de la capitale a été le premier à révéler que « Abu Ghraib tactics were first used at Guantanamo » (« La méthode d’Abu Ghraib a été utilisée la première fois à Guantanamo ») en première page. Et ce sont les journalistes de Newsweek — John Barry, Michael Hirsh et Michael Isikoff, dans « The Roots of Torture » (« Les Racines de la torture ») — qui ont analysé et révélé, le 24 mai 2004, la chaîne des décisions menant jusqu’au sommet de l’État.

Si quelques journalistes font bonne figure dans l’étude d’Eric Umansky, on ne peut en dire autant de leurs patrons qui semblent avoir sympathisé avec les puissants de la fonction publique, accordant trop longtemps à leurs dires un crédit que les faits rapportés par leurs journalistes contredisaient. Il serait sans doute trop facile de leur jeter la pierre. Le contexte était — et reste — l’un des plus difficiles à gérer : patriotisme belligérant et critique ne font pas bon ménage.

En outre, les activités de presse semblent régies par une stricte hiérarchie qui, de nos jours, n’est plus de mise dans les organisations autres que militaires. Point de participation : le texte du journaliste est coupé, tronqué, titré, illustré, retiré par décision unilatérale et sans recours. Certes, il est difficile de concevoir un autre système pour les décisions instantanées que dicte le rythme des bouclages. Mais lorsque les questions sont de fond, lorsque les principes mêmes du journalisme, et par conséquent l’intégrité du journaliste, sont en cause, débat et participation devraient être la norme. Dans les cas évoqués par l’étude de la Columbia Journalism Review [1], les journalistes se sont sentis exclus des délibérations, victimes d’une forme d’arbitraire. Dans quel autre métier les grands professionnels sont-ils ainsi traités ?

Le paradoxe est encore plus frappant en matière de transparence. Alors même que notre société gagne en ce domaine, alors que les entreprises s’adaptent avec plus ou moins de bonne volonté à un monde où la notion même de secret s’estompe, alors que chacun « webcame » ou blogue ses sentiments jusqu’alors cachés, l’autorité des rédactions continue de s’exercer derrière un voile d’une autre époque. Quelles questions délicates se posent ? Comment sont-elles tranchées, et pourquoi ? Quelles sont les conséquences des décisions prises ? Voilà qui reste obscur au lecteur ou au spectateur — sauf exceptions. Eric Umansky n’en a relevé aucune.

Notes

[1] Proche de l’école de journalisme de la Columbia University, la Columbia Journalism Review (CJR) ouvre ses colonnes à des études réalisées par des membres de cette faculté. Dans son numéro de septembre-octobre 2006, elle publie un important article de seize pages signé Eric Umansky, « Gordon Grey fellow » de la Graduate School of Journalism : « Failures of Imagination. American Journalists and the Coverage of American Torture » (« Défauts d’imagination. Les journalistes américains et la couverture de la torture américaine »).


 
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