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Mediamorphose - dossier

Une presse libre... sans journalistes ?

Les sites Web des journaux : de l’espace de libre parole à l’animation de communautés

Par Aurélie Aubert, Université Paris-VIII-CEMTI

Dans un temps qui peut nous apparaître très lointain, le début des années 2000, les médias de masse avaient pris acte de l’apparition, avec Internet, d’un espace public devenu espace de communication, permettant de partager des connaissances et des codes symboliques communs.

Les ressources d’Internet, tant du point de vue cognitif que du point de vue participatif, permettaient d’entrevoir de nouvelles façons de participer à la vie publique. L’internaute, dans une vision idéalisée de la démocratie électronique, apparaissait comme un citoyen éclairé utilisant le réseau pour élargir et faire partager ses opinions et ses connaissances. Les sites Web des grands médias y avaient vu un moyen de développer leur audience en sollicitant ce besoin d’expression publique. En dix ans, s’est opéré un passage vers un espace participatif davantage structuré et organisé pour recevoir de véritables contenus informationnels : l’usager apparaissant alors comme un contributeur à part entière, mais à encadrer.

Les fonctionnalités interactives des sites d’informations : un dispositif marketing...

Le rôle des médias comme interaction entre experts, politiques et société civile fut d’emblée joué par un certain nombre d’émissions de débats qui, tout en accordant une place notable sur le plateau à un panel de Français, jugés plus ou moins représentatifs, donnaient aussi la possibilité à leurs téléspectateurs de poser des questions qu’ils pouvaient faire parvenir via SMS et Internet. Les questions SMS défilaient sur les écrans dans des mises en scène qui faisaient croire qu’il existait un trajet direct entre le message tapé sur l’écran du téléphone par le téléspectateur et son apparition sur l’écran de télévision, renvoyant le journaliste à un rôle de traducteur de la question, ou tout simplement de « sélectionneur » de thèmes de discussion.

Par ailleurs, chaque émission, chaque chaîne de radio, de télévision, chaque quotidien a peu à peu ouvert son forum sur les sujets les plus variés : il est ainsi toujours proposé aux téléspectateurs de chatter pendant qu’ils regardent une émission ou après sa diffusion. Le téléspectateur, dans ce cas de figure, est reconnu dans la multiplicité de ses compétences : il est à la fois celui qui regarde, qui interprète, qui pose des questions et qui critique l’émission, se plaçant presque à niveau égal avec les journalistes. Les débats entre les intervenants institutionnels sur le plateau de télévision sont relayés dans les forums Internet, en même temps qu’entre des citoyens ayant une opinion sur le thème du débat. Ce type d’émission a la particularité de soulever des questions sur les grands sujets de société et peut déboucher sur une forme de synergie entre deux types de débats : les controverses de spécialistes irriguent les discussions de simples citoyens intéressés et concernés par ces questions. Sur le même mode, les sites Web des grands journaux, comme Le Monde ou Libération, ont aussi mis en place des chats entre des intervenants (experts, sociologues, politiques...) et leurs lecteurs. Au-delà de la croyance en un espace public idéalisé, ces champs de libre parole sont aussi envisagés par les médias d’information comme des lieux où l’argumentation peut aussi laisser place à l’indignation, catégorie de décryptage de l’information largement partagée. L’argumentation se développe alors dialectiquement entre une subjectivité qui s’appuie sur des expériences vécues concrètement et un recours au sens commun. La rationalité qui a cours, en général, dans les débats médiatisés, peut davantage laisser place à la controverse, elle aussi appréciée par les usagers des médias qui peuvent chercher à imposer des points de vue.

L’avis de l’internaute, sa participation, correspondait, du moins au départ, à un « plus », pour ces sites d’informations qui envisageaient leur présence sur le Web davantage comme une déclinaison de leurs contenus rédactionnels classiques que comme un espace véritablement interactif pouvant, à terme, fournir des contenus. Outil marketing, aussi bien qu’évolution naturelle de l’offre médiatique, ces nouvelles rubriques interactives sont apparues comme une nécessité, parce que souhaitées par le grand public, et favorisées par les évolutions du numérique, mais aussi parce qu’elles permettaient de remplir un espace rédactionnel à moindres frais !

...ou de véritables outils fournisseurs de contenus ?

Cependant, le statut de l’internaute lui-même a évolué, passant de simple commentateur de l’actualité à celui de « contributeur », puisque de plus en plus de sites participatifs ne se contentent pas de lui demander son avis, mais lui proposent d’envoyer son témoignage sur tel ou tel événement qu’il est susceptible de vivre. Les journalistes ont pu se rendre compte, dans certains cas, de l’utilité de ces informations issues d’amateurs via le réseau — souvent sans qu’ils les sollicitent particulièrement — même si elles leur posent un problème de fiabilité, induisant la nécessaire mise en place d’un processus de validation. À Téhéran, en juin 2009, alors que l’ensemble des correspondants étrangers est assigné à résidence à la suite des manifestations qui ont suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, l’apparition d’images et de vidéos prises par les téléphones portables des manifestants iraniens a ainsi permis à des journalistes de traiter ces événements à distance. Le document — photo ou vidéo — reçu via la boîte mail ou posté directement sur le site d’un média permettait de se faire une idée du nombre de manifestants, des endroits où se déroulaient leurs manifestations, du degré de violence, de la nature des slogans. Charge ensuite au journaliste d’opérer une vérification classique, par téléphone, grâce à ses contacts sur place pouvant lui confirmer date et lieu. Si cette vérification garantit l’authenticité des documents, ceux-ci pourront être diffusés et utilisés comme des témoignages. Bien qu’elles n’aient pas le même statut que celles de la télévision classique, ces images sont néanmoins de plus en plus utilisées. Les journalistes tenant des blogs sont aussi tentés de diffuser ces images sur leur site, moins officiel que le canal de diffusion traditionnel. Le contributeur amateur, non rémunéré, apparaît alors comme le correspondant local de la presse régionale, bien souvent bénévole, qui fournit des informations ultra-localisées pour les éditions d’un titre de PQR : c’est bien ce modèle qui est aujourd’hui réactivé.

« Les journalistes ont pu se rendre compte, dans certains cas, de l’utilité de ces informations issues d’amateurs via le réseau, même si elles leur posent un problème de fiabilité. »

Si le contributeur bénévole peine le plus souvent à fournir des informations rédigées parce qu’il maîtrise mal les codes de l’écriture journalistique, ses contributions sous forme de photos et de vidéos ou bien d’emails envoyés directement aux journalistes peuvent, dans certains cas, et après vérification, se révéler exploitables.

Le développement actuel de l’information en réseau


Une nouvelle phase se met actuellement en place. Plutôt que de subir l’afflux massif d’images ou de témoignages, afflux devenu inévitable, les médias les plus en pointe cherchent maintenant à inverser la tendance et à solliciter eux-mêmes des témoignages précis qu’ils pourront ensuite exploiter, voire commercialiser.

On assiste dès à présent à la constitution, par les sites Web d’informations de leur communauté d’internautes, de viviers de témoins où l’on peut puiser en cas d’actualité ou d’événements prévus à l’agenda. Parallèlement, se développe la profession de community manager. Les membres de la communauté sont sollicités via les réseaux sociaux (un membre de twitter particulièrement pointu sur un sujet et situé dans une région précise, un expert tenant un blog reconnu sur un sujet...), mais ils ont pu également se signaler en ayant déjà envoyé des informations sur les interfaces de témoignage de leurs médias préférés (Témoins RTL, la communauté You du Parisien, Témoins BFM TV...), et non plus uniquement sur des sites se définissant « participatifs » (comme Rue 89 ou Mediapart).

Pour les journalistes qui développent ces interfaces et envisagent l’animation de communautés, il s’agit de profiter de l’envie naturelle du « partage informationnel » de tout un chacun. Autrement dit : il existe un potentiel informatif en chacun de nous, un désir de partager ce que l’on vient d’apprendre ainsi que des outils numériques de plus en plus sophistiqués. Il convient donc de les exploiter !

À terme, pour encourager la participation et l’envie de revenir sur l’espace de partage informationnel, des grades seront attribués aux meilleurs contributeurs, c’est-à-dire à ceux qui auront fourni les informations les plus fiables, les plus pertinentes et sur lesquelles les journalistes pourront définitivement compter. Lorsqu’un contributeur va atteindre un très haut degré de fiabilité, ce processus de certification lui permettra de valider lui-même ses informations sur le site, évitant ainsi la modération a priori par les journalistes qui ralentit la mise en ligne des infside qui commercialise vers d’autres médias les photos et vidéos prises par les amateurs. Le journaliste n’est plus qu’un fact-checker, un vérificateur de faits, poste anglo-saxon très courant dans la presse anglaise, allemande ou américaine, mais qui, jusqu’alors, n’existait pas en France.

« À terme,
pour encourager la participation, des grades seront attribués aux meilleurs contributeurs. »

Se développent, en parallèle, des formations pour les journalistes afin de leur apprendre à analyser ces images et vidéos qui leur parviennent et leur permettre de débusquer d’éventuels « bidonnages ».

On peut s’interroger sur les risques auxquels expose le recours à des informations qui ne proviendraient que d’endroits du monde où vivent des internautes connectés et ultrasensibilisés à l’information. Tout comme on peut s’interroger sur les éventuels dangers pour les journalistes de devenir dépendants d’outils électroniques qui agrègent pour eux les informations et effectuent une « veille », au détriment de leur flair et de leur intuition. Néanmoins, l’évolution observable sur dix années manifeste de la part de la communauté journalistique une volonté de contrôler et de réorganiser cette parole publique : la contribution de l’internaute est aujourd’hui davantage encadrée, voire sollicitée ; les outils numériques sont donc utilisés pour améliorer l’offre de contenu, tout en proposant à l’usager une place inédite dont il faut encore cerner les contours. Il n’est plus tout à fait un simple lecteur ou auditeur à qui l’on demande son avis, mais pas encore totalement un journaliste. ■


 
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