Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°27 > Les surprises d’Hibernatus
Carte blanche

Carte Blanche à Robert Redeker

Les surprises d’Hibernatus

Imaginons un Hibernatus, passionné pour la vie collective des idées, que l’on aurait congelé vers la fin des années 1970, sortant de son sommeil polaire aujourd’hui même. Plongeons-le, au contraire du film où Louis de Funès est placé sous cloche, dans les débats médiatiques et juridiques contemporains. Cet Hibernatus possédait une idée précise de la censure. Depuis Voltaire, ses grands ciseaux étaient dans le collimateur de la liberté. À ses yeux, elle était un monstre aux mains des pouvoirs. Elle était une faculté des sphères dirigeantes.

Quand le pouvoir, comme dans la Grèce des colonels ou le Chili de Pinochet, se faisait martial, elle devenait meurtrière. « La Religieuse », le film de Rivette, eut à se battre contre elle. À son grand étonnement, notre Hibernatus observe que la censure, de diabolisée, est devenue une arme en libre circulation, ne nécessitant pas de permis. Au juste : elle ne vient plus d’en haut, elle n’est plus affaire de décret, d’un pouvoir politique effrayé par un Flaubert ou un Baudelaire, elle vient d’en bas, exigée et pratiquée par les couches ordinaires de la société.

Pas de jour sans que, sous la forme d’un procès, cette société ordinaire ne tente d’imposer la censure à tel auteur, journaliste, écrivain, cinéaste, politicien ou saltimbanque. Véritables brigades de la vertu, de nombreuses associations se chargent de cette besogne de basse police : faire taire, bâillonner, au nom de la morale, en ayant recours aux tribunaux, tous ceux qui tiennent un autre langage que celui qu’elles travaillent à rendre obligatoire. Hibernatus en tire la conclusion : cette société n’est plus une société de la liberté, c’est une société de la censure. Cette société, impensable voici encore trente ans, où dominait, venu des Lumières, l’amour de la liberté, a réinventé le délit d’opinion.

ILLUSTRATION > PHILIPPE LAGAUTRIÈRE

L’étonnement fige l’observateur lorsqu’il se rend compte que les organisateurs de cette société de la censure sont ceux qui se réclament historiquement du camp de la liberté et de l’émancipation. Qui appellent à la répression, à l’interdiction professionnelle ! N’ont-ils pas réclamé qu’Alain Finkielkraut fût exclu de l’École polytechnique ? Qu’Éric Zemmour fût renvoyé de France 2 ? Que Sylvain Gouguenheim quitte l’enseignement ? Que Renaud Camus ne soit plus lu ! La liberté d’expression, dont ils s’autoproclament les champions, ne leur est tolérable que dans la mesure où elle sert à approuver ce qu’ils tiennent pour le vrai. Certes, si elle sortait aujourd’hui, « La Religieuse » recueillerait les applaudissements nourris de tous ces fanatiques de la censure déguisés en zélateurs de la liberté. Mais si un film de la même espèce paraissait sur les écrans en mettant en cause l’islam aussi gravement que Rivette mit en cause le catholicisme, son réalisateur serait traîné devant les tribunaux. Devant ce spectacle lamentable de l’indignation sélective, de l’hypocrisie manipulatrice, Hibernatus note sur son carnet de voyage : la société de la censure est la société du délit d’opinion.

Chacun surveille chacun, souvent aidé d’un avocat, scrutant attentivement la conformité à l’idée de Bien — hier représenté par la révolution prolétarienne, aujourd’hui par l’antiracisme — du moindre propos publié. La chasse est ouverte en permanence, en meute. Voici qu’un mal-pensant suspect de racisme est débusqué ! Tous se rassemblent derrière les impitoyables grands veneurs de la vertu hurlant : taïaut... taïaut... taïaut ! Gangrénée par la chasse à courre idéologique, la société de la censure est en même temps une société de la surveillance réciproque (telle feue la RDA) et une société de la délation où la liberté d’expression, pourtant vénérée, ne signifie plus rien. Les surprises d’Hibernatus : si les mots pour lesquels il luttait dans les années 1970 ont pris le pouvoir, c’est pour construire, par le bas, un univers de la censure, de la surveillance et de la délation.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]