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Presse

Yves Agnès :

les tabous sont levés, au travail !

Il fallait en être. Sans naïveté, sans illusions. Parce qu’ils avaient le mérite de constituer un espace de discussion, un lieu ouvert au dialogue, dans ce monde trop souvent replié sur lui-même et sur ses chapelles.

Les États généraux de la presse écrite, suscités par le président Sarkozy, n’ont pas été le forum illégitime et prévisible qu’annonçaient certains. Lorsqu’une profession aussi importante pour la démocratie se montre incapable, en son sein, de réfléchir à son avenir, les pouvoirs publics ont non seulement le droit, mais le devoir, de les y convier. Parce qu’ils représentent les citoyens et que ceux-ci les ont élus. Le refus du dialogue, surtout avec ceux qui ne pensent pas toujours comme soi, témoigne d’une curieuse conception de la démocratie qu’on prétend protéger ! Et ne fait guère avancer les idées que l’on défend.

Alors, oui, il fallait en être. Sans naïveté, sans illusions. Même si l’on pouvait craindre des mesures contraires au pluralisme, un retour en arrière sur les droits d’auteur ou seulement une distribution de manne publique sans contreparties dépassant le court terme. Même si certains responsables des « pôles » ont écarté volontairement des contradicteurs de leurs choix personnels ou pesé de tout leur poids pour que les « recommandations » du « Livre vert » leur conviennent... Même si, et surtout, le public des lecteurs de journaux a été le grand oublié, physiquement et trop souvent dans les têtes. C’est pourtant lui le véritable « patron » des journalistes et des éditeurs. Les visions corporatistes, ou étroitement liées à telle ou telle entreprise de presse, sont totalement dépassées.

Se parler

En dépit de ces limites, les États généraux ont apporté un courant d’air bienfaisant dans ce monde replié sur lui-même et sur ses chapelles, alors qu’il devrait, par nature, être grand ouvert. Des patrons, des journalistes, des experts ont pu se parler, échafauder ensemble des solutions, confronter leurs désaccords. Des sujets naguère tabous comme la qualité de l’information et la déontologie ont enfin pu être mis sur la table, discutés, et des voies explorées. Auparavant seules les Assises internationales du journalisme avaient su faire émerger ces débats. Cette fois on est allé plus loin et nombre de patrons de presse se sont montrés ouverts à ce dialogue.

Le constat des États généraux est clair : la crise de la presse n’est pas seulement une question de bonne gestion ou de chute de la publicité, c’est aussi une crise de l’offre et le résultat d’une perte de confiance du public envers les médias. Ce public auquel on propose souvent une information d’insuffisante qualité dont il met en doute la véracité et le respect des bonnes pratiques professionnelles. Il n’a pas toujours tort...

Entre les mains des juges

Deux des quatre « pôles » ont approfondi la question et abouti à un « dispositif déontologique », dont l’inscription d’un texte de référence dans la Convention collective nationale de travail des journalistes constitue le point central. On peut toutefois regretter que, par frilosité et souci du « chacun pour soi », un élément indispensable soit passé à la trappe : un « conseil de médiation » tripartite (éditeurs, journalistes, public), rattaché à la Commission de la carte, sans pouvoir de sanction autre que morale par publication de ses avis et recommandations, accueillant les plaintes du public comme le font déjà les médiateurs. Tout le contraire d’un tribunal ou d’un « ordre » corporatiste ! Le 20 janvier, les participants à la session spéciale des Assises du journalisme ont, eux, entériné une telle perspective. Impensable voici seulement deux ans... Sans doute beaucoup commencent-ils à comprendre que, en la matière, sans une certaine autorégulation, journalistes et responsables de médias se livrent aux mains des juges.

Le 23 janvier 2009, Nicolas Sarkozy a renvoyé la profession à ses responsabilités. Pour une charte nationale comme pour une instance d’éthique et de qualité de l’information, la balle est donc dans le camp des partenaires sociaux. Certains y sont prêts (notamment le Syndicat national des journalistes et la Fédération française des agences de presse). Ne pas saisir cette occasion serait faire preuve d’un triple aveuglement : à l’égard des journalistes qui aspirent à restaurer la fierté de leur métier, à l’égard des entreprises médiatiques qui doivent conserver ou retrouver la santé, à l’égard du public qui demande à ne pas être méprisé.

S’asseoir ensemble autour d’une table, est-ce si difficile ? Les tabous sont levés, au travail !


 
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