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Au-dessous de la mêlée

Les vrais maîtres des médias : qui tire les ficelles ?

par Patrice Lestrohan // illustrations : Louise

Et dire qu’à lui seul, le "papivore" Hersant faisait naguère si peur ! Ils sont aujourd’hui plusieurs Hersant, français ou étrangers, à se disputer les médias tricolores, presse, audiovisuel et Internet, d’ailleurs souvent confondus. Revue de détail de ces grands gourmands. Et de leurs entreprenants fondés de pouvoir.


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C’est, ou c’était, une figure neuve et, en un sens, originale, de la galerie — qui se renouvelle beaucoup — des patrons de médias français. 72 ans dans l’année, Michel Lucas, patron du Crédit mutuel de l’Est, troisième banque française, était sur le point de constituer la plus belle collection tricolore de quotidiens régionaux, ou quasiment : en vrac, L’Alsace, de Mulhouse, déjà détenue par son groupe depuis quelques bonnes années, Le Républicain Lorrain (Metz), Le Progrès de Lyon et Le Dauphiné libéré de Grenoble, tous deux rachetés à Serge Dassault (ex-groupe Robert Hersant). Agrémentés du Bien Public de Dijon et du Journal de Saône-et-Loire (Chalon-sur-Saône). Sans oublier, en sus de divers départementaux, deux jolies pièces, ma foi : les Dernières Nouvelles d’Alsace, de Strasbourg et L’Est Républicain de Nancy. En début d’année, ces deux dernières acquisitions restaient toutefois soumises à un aval définitif de la Direction de la concurrence. Le tout avait déjà donné le groupe EBRA (EstBourgogne-Rhône-Alpes), aux résultats financiers faramineux, mais inégaux selon les titres. Patatras ! À la fin février, à l’heure même où Médias mettait sous presse, irrité par une grève salariale au Républicain Lorrain, Lucas annonçait tout à trac aux représentants du personnel qu’il remettait le titre sur le marché. Et qu’il renonçait même au rachat de L’Est et des DNA ! Il confirmait la première nouvelle le surlendemain, mais restait évasif sur la seconde. Du Lucas.

« Nouveau patron de presse, Michel Lucas ne parle quasiment pas à la presse. Et surtout pas de presse. »

Nouveau patron de presse, notre impérial ami ne parle quasiment pas à la presse. Et surtout pas de presse. « Cohérent, soutient mordicus un de ses collaborateurs. Nous nous occupons de gestion, pas de rédaction. » Sourions trois fois. Deux jours après cette historique déclaration, les sections SNJ de L’Alsace et des DNA se fendaient d’un communiqué furibard pour protester contre la diffusion, imposée à des quotidiens du groupe, d’un reportage inspiré. Rédigé par un confrère du Journal de Saône-et-Loire, ce texte vantait l’heureux apport du Crédit Mutuel dans la reconstruction de l’éprouvée Haïti. Une autre bronca des salariés qui a peut-être contribué au revirement du boss, enhardi par le formidable développement de sa banque (notamment à l’international), et qui ne traite que de puissance à puissance.

C’est une histoire, exemplaire, qu’il aime à raconter, quand il consent à raconter. La scène se passe courant 2004, quand le ministre des Finances Nicolas Sarkozy appelle quelques banquiers au secours de la maison Alstom, alors déliquescente. De tous les investisseurs sollicités, l’impétueux Lucas est le plus réticent, donc le plus exigeant en garanties. Un de ces soirs-là, à son domicile, son épouse le surprend à brailler au téléphone. Quand il a raccroché, elle lui lance : « Mais pourquoi houspilles-tu comme ça tes collaborateurs ? » Lucas : « C’était pas un collaborateur, c’était Sarko ! » Qu’on se rassure : selon de fiables témoignages, « Dralucas », son surnom le plus familier, sans doute pour sa douceur communicative, peut aussi s’en prendre, en termes très « houspilleurs », à ses collaborateurs.

Pour que rien ne se perde, notre banquier avait déjà entrepris de faire installer des distributeurs automatiques de billets sur les façades de plusieurs des agences locales de ses journaux. De toute évidence, même déclinants, mais désormais relayés par Internet, les régionaux ne sont sans doute pas à ses yeux le pire moyen de placer plans d’épargne, assurances-vie et même offres de téléphonie mobile où le Crédit Mutuel s’est d’ailleurs associé à NRJ. « L’offensive de Lucas dans les médias est d’abord d’ordre personnel, précise une figure de la PQR qui suit de près son itinéraire. « C’est un peu l’histoire de Bouygues et de son rachat de TF1, en 1987. Son groupe de construction est bien plus important que sa télé, mais sa télé lui a conféré une notoriété et une considération qu’il n’aurait pas acquises avec le BTP. »

Frappés d’anorexie

À l’évidence, Lucas détonne dans la photo de famille, quelque peu compassée, des traditionnels patrons de la presse quotidienne régionale, quasiment inconnus de leurs propres lecteurs. Quel Auvergnat, quel Limousin de base connaît le nom de Jean-Pierre Caillard, 64 ans, patron du groupe bien assis Centre-France (La Montagne, de Clermont-Ferrand ; Le Populaire, de Limoges, etc.), ponte incontournable des organisations patronales de la PQR, et biographe du fondateur de... La Montagne, le très oublié cacique de la IIIe République Alexandre Varenne. Moins féru d’histoire, le patron du Crédit Mutuel n’était toutefois pas le seul, ces temps-ci, à faire son marché dans une presse toujours plus concentrée et d’autant plus convoitée que ses tirages baissent sans cesse ! Troisième quotidien régional en diffusion, Sud-Ouest n’a guère perdu, si l’on ose dire, que quelques petites dizaines de milliers de lecteurs en quinze ans. Tandis que, pour la même période, Le Progrès s’est effondré, passant de 441 000 à 193 000 exemplaires journaliers, cependant que, fusion de deux quotidiens marseillais, La Provence dépasse à peine aujourd’hui, avec 150 000 numéros, les tirages du seul Provençal en 1995. La cure d’amaigrissement, sinon l’anorexie, épargne peu de régionaux.

« Nouveau patron de presse, Michel Lucas ne parle quasiment pas à la presse. Et surtout pas de presse. »

Une autre étoile du genre, entendez du genre sauveur, s’est levée au Nord : celle du groupe familial Rossel, imposant conglomérat de médias francophones de Belgique dont Le Soir, quotidien de Bruxelles, est le fleuron. Rossel a racheté La Voix du Nord en 2005 et vient de reprendre Le Courrier picard, en léger déclin lui aussi. Il a tenté l’an dernier d’acquérir, avec un partenaire financier, Le Parisien appartenant à l’héritière Marie-Odile Amaury ; et on lui prête avec insistance des visées, que ses dirigeants ne démentent pas farouchement, sur d’autres titres régionaux. « Une concentration vertueuse », répète Jacques Hardoin, directeur de La Voix du Nord, où le Crédit Agricole — la banque adore décidément l’information ! — vient de placer quelques petites billes. Traduction : la gestion de ces entreprises de presse ne s’accompagne d’aucune autre arrière-pensée industrielle ou politique, façon avionneur et sénateur Dassault, repoussoir de l’« indépendante » maison Rossel, où on loue cependant le redressement économique du Figaro. Chez Rossel, rien de la brutalité d’un Lucas. Venu de l’industrie (Olivetti notamment), Bernard Marchant, l’administrateur délégué du groupe (il en a épousé une héritière), 50 ans cette année, cultive la discrète aisance professionnelle d’un patron anglo-saxon ou scandinave. Il parle, avec aménité et précision, investissements, réduction des coûts de fabrication et de distribution pour enrichir le « contenu ». Il cause aussi Internet, audiovisuel local. Et beaucoup marketing : « Aujourd’hui, explique ainsi Marchant, via Internet, l’assoiffé d’informations reçoit tout directement et gratuitement. Si l’on veut qu’il paie aussi pour en avoir, il faut lui en donner l’envie et il n’y a aucune honte à cela. » Exemple concret : en fin d’année dernière, La Voix du Nord remboursait en partie l’acquisition d’un iPad à tout souscripteur d’un abonnement au quotidien. Ça devient sioux, la PQR ! Par surcroît, réputé, à la base, « sympathique et accessible », Marchant tient un discours intéressant sur l’harmonieuse gestion sociale des entreprises de presse. Communication et relations sociales apaisées ne sont peut-être pas les deux mamelles d’un groupe de presse régional éprouvé : Hersant Média, c’est-à-dire Philippe Hersant Média. Philippe est le fils, et l’un des héritiers, de Robert. Il n’en a cependant ni la superbe ni l’humour provocateur. « Je me souviens que RH m’avait dit : “Celui-là, je voudrais que vous me l’arrondissiez” », se souvient un ex-collaborateur d’Hersant père. Avant sa disparition en 1996, le papivore n’a pas lésé son anguleux benjamin : il lui a cédé son groupe France-Antilles, lequel chapeaute donc des quotidiens d’outre-mer, mais aussi L’Union de Reims et le fragilisé Paris-Normandie. Philippe y a ajouté La Provence (Marseille) et Nice-Matin, repris à un autre héritier, Arnaud Lagardère.

À l’évidence, pour cause d’endettement, et peut-être aussi d’intérêt relatif, celui-ci souhaite désormais se dégager, au moins en partie, de la presse écrite.

De la Suisse dans les idées

Le tout, qui ne s’annonçait pas si mal, a un peu dérapé. Philippe, 57 ans, a en effet connu, et au plus haut point, des malheurs communs au secteur : à commencer par la faillite des petites annonces, pour cause de crise économique et de montée en puissance d’Internet. Ce sinistre a affecté jusqu’à Ouest-France et contrarié Sud-Ouest (Bordeaux), récemment contraint, entre autres économies, de vendre son siège social. Cas d’école, au passage, que ce titre, détenu par les multiples membres de la famille fondatrice Lemoîne. Son patron, l’ancien de l’AFP Pierre Jeantet, se préoccupe également, ces temps-ci, de « reconfigurer » le groupe Midi Libre (Montpellier), une maison qui lui est familière : quand, après un premier passage à Sud-Ouest, Jeantet œuvrait à la direction du Monde, c’est au quotidien bordelais qu’il avait vendu Midi Libre, jusqu’alors propriété du « quotidien (parisien) de référence » !

L’endettement de Philippe Hersant, repreneur malheureux d’un gros groupe de gratuits publicitaires, est abyssal : il avoisine les 200 millions d’euros. L’an dernier, le papivore junior a voulu se défaire du siège social de Nice Matin ; très syndicalisée, la rédaction s’y est opposée. Beaucoup ne voient plus pour lui d’issue que dans la vente de titres qui pourraient en effet intéresser notamment, au nord de la Loire, le groupe Rossel et, un peu plus bas, le conglomérat EBRA. C’est que notre héritier, qui communique encore moins que papa, n’est plus du tout dans la situation paternelle, c’est-à-dire à l’ère bienfaisante des banques nationalisées où Hersant père pouvait compter sur l’inconditionnel appui des gouvernements de droite. Et viceversa. Pour tout arranger, Philippe n’a rien trouvé de mieux que devenir résident suisse. Ça ne fait pas très bon genre... Quinze ans après la mort de « RH »,il est un autre nom qui revient sans cesse dès qu’il est question d’un quotidien à racheter. Voitures électriques, plantations exotiques, transports maritimes et gestion portuaire, notamment en Afrique, du lourd en somme : le Breton Vincent Bolloré, 59 ans, ne manque pas de métiers, comme disent ses chargés de com. Il est venu à la communication, un peu par le biais de la reprise, à de convenables conditions, de l’agonisante SFP ; beaucoup, après le rachat, à la hussarde, de l’agence Havas. Il fait aujourd’hui, et de plus en plus, dans le journal d’information gratuit. Il tient également sous le boisseau un projet de quotidien (payant) « haut de gamme » d’éditoriaux et de commentaires, inspiré d’un modèle italien. Il a échoué, lui aussi, à reprendre Le Parisien (ou son offre a été jugée insuffisante ou l’héritière s’est ravisée), mais s’intéresse aussi, dit-on, à Nice-Matin. Et il tiendrait encore deux autres gros poissons dans son viseur : Le Figaro — il est dans les meilleurs termes avec Serge Dassault, 86 ans cette année — et Ouest-France, le navire amiral de la PQR, une réussite insolente, au total pas si contrariée par la crise. Ce serait en outre régionalement correct. À défaut d’être totalement dans la tradition maison.

« Nous croyons à l’importance des grandes “marques” de la presse écrite. Nous n’avons pas été approchés pour Nice-Matin et, à ma connaissance, Ouest-France n’est pas à vendre. En réalité, notre stratégie d’acquisitions de journaux payants est, disons, “opportuniste”. Et je persiste à penser que Le Parisien peut, d’ici à deux ans, toujours constituer une opportunité », répond Yannick Bolloré, fils aîné de Vincent et directeur général de Bolloré Médias. Le président en est un énarque, depuis dix ans dans la maison, Jean-Christophe Thiéry, mais le DG a bien sûr un lien direct avec le père-et-patron. Plusieurs enfants Bolloré — tiens, encore un point commun avec Hersant — travaillent d’ailleurs dans le groupe familial, l’ex-OCB, près de 200 ans d’âge. Cordial, plus façon Marchant que manières Lucas, Yannick, 30 ans, avance deux motifs de fierté : en expansion, ses gratuits, distribués « à la main » (Direct Matin et Soir) devraient cette année atteindre le point d’équilibre, ce qui est déjà le cas des deux chaînes de la TNT qu’il supervise d’autre part, Direct 8 et Direct Star, fréquence rachetée à Lagardère. En attendant plus, en télé comme en presse.

Peep-show devant !

Le dauphin Bolloré est en somme la seconde figure patronale à vouloir s’affirmer sur la TNT. La première vient de la radio. Issu d’HEC, Alain Weill a fait ses premières armes médiatiques à l’ombre du patron-fondateur de NRJ, Jean-Paul Baudecroux. Un temps, la rumeur suggérait même que le premier n’ait été que le poissonpilote du second dans ses initiatives successives : relance de RMC, reprise de la radio BFM, puis lancement de BFM TV, première télé d’info continue, moins bavarde que LCI, moins vouée au « décryptage » de l’actualité cher au directeur de i>Télé, Pierre Fraidenraich. Weill y est même allé d’une incursion, qui a tourné court, dans la —grande — presse écrite : il n’a pas dirigé La Tribune plus de deux ans et demi. Trop coriace de vouloir exister aux côtés des Échos, désormais la chose du nabab Bernard Arnault auquel, fin 2007, Alain Weill avait repris La Tribune, sans excès d’investissements. Discret — « modeste et peu démonstratif », préfère dire un ami —, Alain Weill ne fait ni dans le clinquant ni dans le grandiose : obsédé d’économies, il a surpris, il y a peu, en reprochant à Alain de Pouzilhac, patron de la chaîne publique France 24, de lui débaucher des collaborateurs télé en offrant des salaires... plus élevés ! La TNT n’est pas encore une affaire de titans... Weill siège aussi au conseil d’Iliad, la société mère et cotée en Bourse d’un autre nouveau venu : le héraut, ou le héros selon les points de vue, de la Net économie et patron de Free, Xavier Niel, 18e fortune française — soit derrière Bolloré et Bouygues, tout de même. Personnage si « réactif » et vibrionnant, dit-on, que ses incessants courriels dépassent rarement cinq mots. Niel, ce n’est pas un scoop, n’a fait ses premières armes ni dans la banque ni dans le transport maritime, mais dans le Minitel rose et le peep-show. Un peu inattendues dans le paysage, ces activités passées ne lui auront guère nui, au bout du compte, lors de sa plus récente acquisition. Notamment financier de quelques sites Internet d’info (le défunt Bakchich, le toujours vivant Mediapart), Niel vient en effet de devenir propriétaire de l’exposé Le Monde. En compagnie de Pierre Bergé et du patron de la banque Lazard, Matthieu Pigasse, par ailleurs propriétaire des Inrockuptibles et peut-être, bientôt, d’un ou deux magazines encore à créer. Selon des déclarations à ses nouveaux salariés, l’investissement de Niel dans le quotidien parisien, jadis du soir, désormais de midi et peut-être bientôt du matin, ne lui aurait coûté que « la variation de [sa propre action] en Bourse ».

Les confrères du titre fondé par le janséniste Hubert Beuve-Méry auront saisi leur importance exacte dans l’esprit du nouveau propriétaire... Faut-il en rajouter ? Les profils changent décidément chez nos patrons de médias. À preuve, même le cursus « techno » (grande école, haute administration ou cabinet ministériel), si courant naguère dans l’audiovisuel, se raréfie. Toutefois, c’est encore celui du grand patron de RTL, première radio de France pour l’audience : l’ancien du cabinet Sarko au Budget (93-95), Christopher Baldelli, normalien passé, il est vrai, par les directions générales de France 2 et de M6. Une référence ou un modèle qui pourrait inspirer son nouvel homologue d’Europe 1, tout frais dirigeant aussi, chez Lagardère, du Journal du dimanche et de Match, l’énarquenormalien Denis Olivennes, qui a charge, en sus, de chapeauter les sites Web du groupe. Rude boulot : Europe 1, pour sa part, vient de chuter spectaculairement dans les sondages d’audience. « Olivennes doit s’inscrire dans la durée », répète l’oracle Marc-Olivier Fogiel, qui a quitté la station. Olivennes doit s’inscrire dans le changement personnel, alors. Au Nouvel Observateur, dont il sort, il était annoncé pour « vingt-cinq ans » ; il n’est guère resté plus de vingt-quatre mois. Soit pas beaucoup moins dans le fond qu’à tous les postes qu’il a occupés après un passage à Matignon, chez Bérégovoy : Air France, Vivendi, la Fnac...

« En fin d’année dernière, La Voix du Nord remboursait en partie l’acquisition d’un iPad à tout souscripteur d’un abonnement au quotidien... »

Niaque de Mougeotte

Où sont passées les fameuses gueulantes de Le Lay, l’ex-patron de TF1, ses sorties sur « le temps de cerveau disponible » ou « le génocide breton », les formules définitives d’Elkabbach, la superbe du roi Hervé (Bourges), les réparties corrosives d’André Rousselet, l’ex-patron-fondateur de Canal ? On trouve difficilement plus effacés, en apparence au moins, que les patrons des trois grandes chaînes, trois salariés au demeurant. Celui de TF1, Nonce Paolini, est à ce jour le souffre-douleur favori des rubriques médias de la presse écrite, qui se plaisent à souligner son manque de charisme et d’inventivité. Pour l’opposer à la niaque de Le Lay et Mougeotte, pourtant si détestés en leur temps, et parfois par les mêmes. « Il est resté un DRH », sa précédente fonction dans la chaîne, soupire un ancien de la Une. Un Zorro des programmes s’était présenté un temps : le journaliste Axel Duroux, 48 printemps, dont 4 à la tête du groupe RTL. La cohabitation avec Paolini n’a pas duré deux mois... Bizarrement, c’est à un pur techno, frotté d’audiovisuel il est vrai, que le non-énarque Sarko avait, comme on sait, pensé pour diriger FranceTélévisions : l’ex-conseiller du premier ministre Fillon, Alexandre Bompard (promotion 1999 de l’ENA), aujourd’hui passé à la Fnac après un court règne modérément flamboyant à Europe 1 : une fuite de l’indispensable Alain Minc fit tout foirer. En lieu et place, Sarko a donc désigné un gestionnaire-type, rond et rassurant — mélomane, soit dit en passant, comme ses homologues Michel Lucas et Alain Weill —, Rémy Pflimlin, lui aussi HEC, ex-responsable du quotidien L’Alsace, ex-patron des Messageries de presse (Presstalis). « Et un patron à l’allemande, ajoute un ancien directeur de l’information de France 3 dont Pflimlin fut aussi le DG voilà dix ans. En pleine grève de la chaîne, je l’ai vu tancer sévèrement un de ses adjoints qui répétait : “Quelle bande de cons !” – “Monsieur, l’a repris Pflimlin, je vous signale qu’il s’agit là de vos collaborateurs, avec qui vous allez devoir conclure un accord.” » « Pflimlin n’est pas un sarkozyste. Mais si Sarko lui demande quelque chose, pas sûr qu’il se rebelle », blague de son côté quelqu’un qui l’a lui aussi pratiqué. Et qui n’a peut-être pas tort. À peine désigné, le PDG nouveau s’est lancé, à deux reprises, dans un dénigrement soutenu de sites d’informations non nommés, mais, à l’en croire, trop frétillants pour être rigoureux. Sorties qui, bizarrement, faisaient suite aux imprécations de divers ministres contre le site Mediapart en veine de révélations sur l’affaire Woerth-Bettencourt. L’extrême discrétion du dernier membre du trio atteint des sommets. Le performant patron de Canal+ (de la galaxie Vivendi), Bertrand Méheut, transfuge de l’industrie chimique, peut pourtant se targuer d’une fabuleuse réussite : le groupe qui affichait 5 milliards d’euros de dettes à son arrivée en 2002, au lendemain de la déconfiture Messier, a aligné 652 millions d’euros de bénéfices l’an dernier. Même si tout cela tient encore du nanisme à l’échelle internationale, il réalise le plus gros chiffre d’affaires de tout l’audiovisuel français. Honorable pour un nouveau venu dans le métier, qui n’en retire aucune gloriole apparente. Et se plaît simplement à souligner les dangers de dérives « irrationnelles » inhérentes à la communication. Dans la rescapée Canal+, c’est parler d’or.

Tel Théry vendredi...

Impavide, mais conquérant, Méheut, bien qu’à peine sexagénaire, s’est déjà préoccupé de succession. Un cas peu fréquent dans « le milieu ». À 82 ans bientôt, François-Régis Hutin, PDG de Ouest-France et instigateur de son formidable développement, reste sans successeur désigné. Idem du plus juvénile Lucas, qui tient à tout diriger lui-même et s’est contenté, un jour, d’avancer vaguement le nom d’un actuel bras droit, Nicolas Théry... Patron, depuis dix ans, de M6, propriété, comme RTL, du trust allemand Bertelsmann, le parfois fulminant Nicolas de Tavernost — vingtquatre ans de maison tout de même — atteindra cet été l’âge, fatidique dans le groupe, de 60 ans, sans héritier putatif. Le nom de Baldelli court néanmoins de temps en temps.

« Discret —“modeste et peu démonstratif”, préfère dire un ami — Alain Weill ne fait ni dans le clinquant ni dans le grandiose. »

À Canal+, Méheut préfère, dit-il, raisonner en termes d’« équipe », mais ne cache pas qu’il tient sans doute un dauphin en la personne de son actuel adjoint, encore un HEC (on n’en sort pas et l’énarchie bat vraiment de l’aile) : Rodolphe Belmer, promoteur, notamment, du « Grand Journal », venu du marketing et fana, lui, de littérature russe. Ça change un peu de la musique, mais ne dispense pas de bien la connaître... ■


 
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