Où j’aurais dû enfiler une combinaison de sport moulante.
C’est l’avis (la critique ?) le plus répandu sur la chaîne. Pour gagner en visibilité et s’attirer les faveurs de la direction (pour la plupart composée d’anciens cadres de la filiale pétrole du groupe Bolloré qui découvrent les médias depuis un an), il vaut mieux jouir d’un physique « facile ». Autrement dit « présenter bien à l’antenne », une qualité évidemment plus appréciée chez la gent féminine.
Les nombreuses intervieweuses de la chaîne font sa réputation. Elles sont suivies de très près par un noyau de fans irréductibles. Ceux-ci passent un temps fou à visionner les nombreuses émissions en direct et à capturer sur ordinateur les photos de leurs animatrices préférées. En l’absence d’indices d’audience précis (l’audience de Direct 8 étant encore dans la marge d’erreur de Médiamétrie), c’est le nombre de messages sur le forum de ces fans qui permet de mesurer la popularité de tel ou tel journaliste. Les stagiaires ont parfois l’occasion de se retrouver dans ce baromètre très suivi.
Je n’ai jamais eu la chance, à ma connaissance, d’avoir été capturé. Sans doute parce que je n’ai jamais osé mettre en avant mon physique décalé en participant à « Gym Direct », la séance d’aérobic en direct animée par une vraie prof de sport. Je n’ai pas osé. « Les réveils toniques et de remise en forme, tous les week-ends », dont parle le site de l’émission, très peu pour moi. Me retrouver à 9 h du matin un jour de congé, engoncé dans une combinaison moulante vert fluo soulignant des formes pas forcément gracieuses en effectuant des mouvements coordonnés dans cette réminiscence moderne de Véronique et Davina ? Non, la vraie solution pour s’épanouir en oubliant complètement son physique, c’est d’enfiler la combinaison de Thui-Thui, la mascotte de la chaîne. Une sorte de poulet mauve conçu par les créateurs de Footix. Mais la place était déjà prise par un acteur professionnel.
Où j’aurais dû mieux travailler mes jeux de mots
Pour me faire remarquer par la direction d’antenne, j’aurais dû créer un concept d’émission. Dans les tout premiers mois de la chaîne, la grille des programmes était très malléable. Les horaires et les concepts changeaient d’une semaine sur l’autre. D’ailleurs, sur tous les postes informatiques de la rédaction on peut retrouver un projet refusé, avorté ou en « préparation », chaque journaliste entretenant l’espoir raisonnable de présenter « son » émission. Pour concrétiser un projet d’émission, le travail était plutôt à ma portée : trouver un titre qui joue avec « direct » ou avec « huit », puis définir un concept afférent. Boite de N’Huit, Le Grand 8, 8-Fi : les jeux de mots peuvent se décliner à l’infini. Pour ma part, je n’ai toujours pas trouvé de concept porteur à accoler à des titres aussi subtils que « Fort-huit » ou « Huit comme Huit Care ». Je ne désespère pas. Las, Cyril Hanouna, la dernière recrue de la maison, a été plus malin : il a proposé « Le Gros Direct », directement inspiré par « La Grosse Emission » qu’il présentait sur Comédies.
Où j’aurais dû réviser mes cours de politique allemande
Remplacer un invité au débotté, c’est le rôle subsidiaire du stagiaire de Direct 8. Car les invités, experts en sécurité internationale, éleveurs de chiens de concours, auteurs de livres confidentiels, candidats en douzième place sur la liste des élections municipales parisiennes, stars de la variété encore « en développement » constituent la matière première de la chaîne. Ce sont eux qui peuplent les multiples émissions (le plus souvent des talk-shows tournés depuis le même studio) qui composent les douze heures de direct quotidien. Or les aléas du direct sont par nature imprévisibles (d’ailleurs, dans les couloirs, on ne dit pas « incident technique », mais « joies et imprévus du direct »).
Comme à la radio, les embouteillages intempestifs, les décommandements de dernière minute, voire les retards accumulés dans les agendas chargés provoquent parfois l’absence des invités sur le plateau à l’heure de leur passage à l’antenne. Souvent le conducteur est réarrangé à la dernière minute, ce qui nécessite un sang-froid très professionnel de la part des animateurs. Mais il faut bien meubler, en cas de crise grave. C’est là que le stagiaire intervient. Un simple coup de fil de la chargée de production, et vous voilà prêt à parler à la place de l’invité absent, après quelques minutes de préparation et trois coups de maquillage.
C’est là que j’ai raté ma chance de « devenir » expert de la vie politique allemande le jour de l’élection d’Angela Merkel. Une spéciale de « J’aimerais comprendre », sorte de pendant du « C’est dans l’air » d’Yves Calvi sur France 5 aujourd’hui disparu, avait été programmée. Une demi-heure avant le direct, suite à des annulations de dernière minute, il ne restait plus qu’une seule invitée pour donner la réplique aux deux coprésentateurs de l’émission. Branle-bas de combat dans la rédaction. Il fallait trouver en catastrophe un « expert maison ». Ma timide candidature fut repoussée au profit de la stagiaire allemande du troisième étage. Logique. Son léger accent germanique lui donnait une légitimité incontournable sur la question : elle représentait les « étudiants allemands pas spécialement pour Angela Merkel ».
Où j’aurais dû faire une course en siège roulant dans les couloirs.
Non, en fait, le vrai moment de gloire de tous les employés de la chaîne, de l’ingénieur du son au stagiaire, ce sont les « interludes ». Pendant plusieurs minutes, pour permettre aux animateurs et aux invités de l’émission précédente de céder leur place à l’équipe à venir, plusieurs dizaines de caméras filment les coulisses de la chaîne, de la régie à la rédac, en passant par les couloirs et la machine à café. Le réalisateur de ces séquences remplaçant les publicités quasi inexistantes s’en donne à cœur joie : il montre tout, multipliant les zooms plus ou moins ingrats. Pour nouer ce rare lien de complicité avec le spectateur, tous les employés, journalistes compris, n’hésitent pas à être très démonstratifs quand ils passent à l’antenne pendant les interludes : si certains se contentent d’un timide coucou à la caméra, les plus téméraires vont jusqu’à danser avec leurs collègues ou à improviser de véritables saynètes dans le plus pur style start-up de la fin des années 1990.
Pour ma part, je restais le plus souvent rivé à mon poste, terrorisé à l’idée que mes parents puissent me voir faire le zouave pendant mes heures de bureau. Grossière erreur. Les interludes, voilà la véritable image de la chaîne. Un spécialiste de l’humour a même été engagé pour « scénariser » ces truculents moments de vie et faire de Direct 8 la première chaîne de télé réalité globale. Par chance tout de même, une partie de mon pot de départ, devant la caméra plantée au cœur de la rédaction, fut retransmise en direct. Dans les archives de l’Ina, à cette date historique, on peut me voir rire avec un verre de mousseux à la main.
Timothée Barrière est chroniqueur/journaliste free-lance.

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