Dans quel environnement d’information viviez-vous étant jeune ?
J’ai eu 15 ans en 1945 et je lisais beaucoup la presse. Le grand éditorialiste était alors Albert Camus dans Combat. La barre était haute ! Depuis, hormis Raymond Aron, je ne vois pas de journaliste qui se soit situé à ce niveau.
Comment s’est déroulée votre première relation avec la presse ?
J’ai fait une entrée fracassante et non désirée dans les médias à la suite du rapport que j’avais remis en 1959 sur les déplacements forcés d’Algériens. Jeune inspecteur des Finances, j’avais rédigé ce rapport interne à la demande de Paul Delouvrier : je décrivais les conditions inadmissibles de l’organisation de ces villages de regroupement. En tout, il faut se souvenir que deux millions d’Algériens musulmans, sur un total de dix millions, ont été déplacés contre leur gré.
Le rapport n’était pas destiné à être connu du grand public, mais une fuite administrative en a décidé autrement. Cela eut pour effet une séance de trois heures à l’Assemblée et le déblocage de 100 millions de francs de crédit. Pour ce qui me concerne, ce fut une entrée solennelle dans le monde des médias : j’ai eu droit à un grand papier dans Le Monde et deux autres dans France Observateur.
Je dois être aussi le seul haut fonctionnaire, depuis 1945, qui ait été l’objet d’une délibération de dix minutes en Conseil des ministres pour savoir s’il fallait me révoquer. Edmond Michelet, le garde des Sceaux, m’a d’autant plus soutenu qu’il savait que la fuite venait de ses services ! Les fuites n’étant pas de mon fait, je n’ai pas été révoqué.
Comment analysez-vous la relation entre le politique et les médias, vous qui en avez été l’un des « chouchous » ?
Vous avez raison : pendant une trentaine d’années, le système médiatique m’a été très favorable car j’avais un discours différent et une façon d’aborder l’opinion qui tranchait avec celle pratiquée par la plupart de mes collègues. Cependant, j’ai aussi le souvenir de journaux, en particulier de gauche, qui furent toujours négatifs à mon encontre. Par exemple, durant toute la période où j’étais Premier ministre, Max Gallo a signé presque tous les jours dans Le Matin un éditorial systématiquement opposé à mes initiatives. J’ai obstinément refusé d’y répondre. Nous nous sommes réconciliés depuis. D’une manière plus générale, j’ai beaucoup réfléchi à ce problème. Dans « Le cœur à l’ouvrage » (1987), j’ai dû consacrer une soixantaine de pages à ce sujet. Je dois vous dire qu’après mon expérience à Matignon, je serais encore plus violent à l’encontre des médias.
Pour vous, en tant qu’homme d’État, quelle est la question centrale posée par la place des médias dans la société ?
Comment peut-on agir sous les feux des médias alors que le temps de l’opinion et des médias est beaucoup plus rapide que celui de la décision et de la mesure de ses effets ? Plus le temps passe et plus les médias s’inscrivent dans une perspective de spectacle qui s’éloigne de l’information et qui n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie. Nous sommes passés à un système de gouvernement et de commandement civil qui se différencie très nettement d’un commandement militaire ou autoritaire, lequel fut le lot de nos pays pendant une éternité. Il est intéressant de noter que le pouvoir politique, depuis qu’il se place dans une perspective démocratique, a presque partout essayé de reprendre le contrôle des médias. Logique : depuis l’invention du scribe par le Pharaon, il y a 5 500 ans, le pouvoir a toujours voulu contrôler ce qui était dit de lui.
Depuis plus d’un siècle, se manifeste une évolution lente et difficile dans l’art de gouverner que l’on peut résumer sous le vocable de « démocratique ». Pour résumer, disons que celui-ci doit aujourd’hui prendre en compte la capacité de l’opinion publique à évoluer et à comprendre les enjeux. Pour reprendre une formule célèbre de mon ami Michel Crozier, « on ne change pas une société par décret ». Le gouvernant doit être capable de faire vibrer sur une même longueur d’onde les citoyens, sinon rien n’avance. Je prends un exemple parmi mille autres : il est impossible de vouloir faire bouger l’Éducation nationale simplement par la loi. Seule la coopération enthousiaste des enseignants et des autres personnels peut permettre de faire évoluer les choses. De la même façon, tant qu’il y aura un accord tacite entre médecins et malades pour s’entendre sur le dos de la Sécurité sociale, vous ne pouvez espérer faire revenir les comptes de l’Assurance maladie à l’équilibre.
L’art de gouverner ressemble au métier de chef d’orchestre dont le talent tient dans sa capacité à susciter une harmonie et une coopération entre l’ensemble des musiciens. Pour cela, il faut agir sur la raison et parier sur la maturité des personnes.
Or, j’ai le sentiment que l’évolution des médias est quasiment inverse. A l’origine, la presse avait un formidable respect des faits et s’adressait aux 5 % du public lettré et exigeant. Cela nécessitait une qualité de contenu. Par la suite, et après un combat difficile pour la liberté de la presse, les journaux ont pu élargir leur champ. La presse s’est alors construite contre le pouvoir, contre le gouvernement, et enfin sur un principe de suspicion automatique. La presse s’érige désormais à la fois en juge et en policier pour traquer les erreurs, pour se focaliser sur les personnes. Mais surtout elle traite le chef du gouvernement comme un trapéziste solitaire et pas du tout comme un chef d’orchestre.
Je crois que la presse écrite a fait fausse route, qu’elle n’a su trouver sa place ni dans le système médiatique, ni dans le jeu démocratique.
On sent chez vous un ressentiment plus fort vis-à-vis de la presse écrite que des autres médias, pourquoi ?
Il ne s’agit en rien de ressentiment, ce serait stupide. C’est d’une analyse qu’il est question. Il me semble que la presse écrite ne fait pas appel aux mêmes neurones que ceux qui sont mobilisés par les médias audiovisuels. Ces derniers jouent logiquement sur les ressorts de l’émotion. Ils ne peuvent à mon sens guère aborder l’actualité et les enjeux sur un plan rationnel et contextuel. Par ailleurs, ils sont pris dans une logique d’audience nécessaire à leur survie économique qui est liée aux revenus publicitaires. A l’inverse, je crois que la presse écrite pourrait mobiliser d’autres neurones de l’être humain et inscrire son projet dans une perspective d’analyse, de distance critique, de mise en perspective et en contexte... Bref, plutôt que de se polariser sur des formules du type « Raffarin peut-il réussir ? », la presse aurait les moyens de s’interroger sur notre volonté collective de faire bouger les choses. A sa façon, elle contribuerait utilement à renforcer la qualité démocratique de notre société.
Je crois que la presse écrite n’a pas eu la volonté de jouer sur ce registre, de puiser dans d’autres neurones que ceux visés par l’image. Elle a suivi la pente proposée par la télévision et n’a pas su offrir une réelle alternative. La presse se cale sur l’agenda et sur la sélection de sujets fixés par la télévision. Elle joue aussi le spectacle au détriment de sa mission d’analyse et de décryptage. La télévision ne peut pas se permettre d’être ennuyeuse. Tout est là puisque tout le monde suit.
« Il y a quelque chose de terrifiant dans la différence entre la réalité de la société et des enjeux politiques, et les simplifications produites par les médias. »
Qu’attendez-vous des médias ?
Dans l’absolu, j’attends des médias qu’ils participent de l’évolution de la société. Qu’ils contribuent à faire évoluer les mentalités à travers un travail d’analyse et de pédagogie. Tout ce qui irait dans le sens d’un commentaire de l’acte de gouverner serait positif. On en est très loin !
Je crois que la presse a une responsabilité sociale, civique. Par exemple, lorsque j’étais à Matignon, j’ai fait baisser le nombre de tués sur les routes de 13 000 à environ 10 000 à travers l’instauration de nouvelles limitations de vitesse, du permis à points ou encore du port obligatoire de la ceinture de sécurité à l’arrière. Le jeu normal de la presse, c’est de se payer le pouvoir et de moquer ses décisions. Mais sur un sujet aussi important, n’aurait-elle pas dû plutôt s’interroger sur son rôle et choisir de faciliter un changement de mentalité pour contribuer à la réduction des accidents sur la route ?
A vous entendre, les médias dans leur ensemble ne jouent pas le jeu démocratique et même, à la limite, jouent contre lui ?
Les médias sont dans une course à l’information sans recul. Ils privilégient la petite phrase, le scoop, la réaction rapide. Leur temps n’est pas en adéquation avec celui de la société. Les décisions politiques essentielles peuvent mettre des années, parfois des dizaines d’années, avant de produire leurs effets. C’est un délai qui ne correspond pas à celui des médias, ni d’ailleurs à celui des échéances électorales.
A trop vouloir du sensationnel, les médias passent à côté de l’information proprement dite. Ils se contentent de reproduire des réactions sans les resituer et sans les confronter à la réalité. Je vous donne deux exemples puisés dans une vie riche en relations avec les médias. Aujourd’hui encore, je reçois 30 à 40 demandes d’interviews par semaine. Le temps accordé aux médias finit par représenter 40 % de mon temps de travail et vient mordre sur la réflexion et l’action. Il est vrai aussi que, dans une carrière politique, la relation aux médias est essentielle. J’ai la chance de faire partie du très petit nombre qui n’en a plus besoin.
Un jour donc, arrive dans mon bureau une journaliste qui me dit : « Rabin vient d’être assassiné, qu’en pensez-vous ? » Il se trouve que Rabin était un ami et que j’étais très impliqué dans les questions de recherche de la paix dans cette région. Je mets alors ma main sur le micro et lui dit : « Madame, vous m’apprenez cette tragédie, mais je n’ai pas suffisamment d’éléments pour vous répondre. Et, en premier lieu, on ne sait pas qui a tué Rabin. C’est un élément loin d’être neutre pour construire une analyse. Je n’ai pas envie de réagir dans l’émotion. » Elle n’a pas du tout compris mon attitude : elle voulait du sensationnel, pas de l’analyse. Elle s’attendait à une réponse rapide et simple et non à la description d’une réalité complexe. Elle avait besoin de faire un son, pas de donner à comprendre à son public. C’est cela que lui avait commandé sa hiérarchie. Nos logiques étaient très éloignées.
Deuxième exemple, six mois après mon départ de Matignon, Jacques Chirac, alors chef de l’opposition, m’accuse avec son culot habituel d’avoir vidé les caisses de l’État. Dans la demi-journée, je reçois 50 à 60 demandes de réaction. Je réponds que j’irai partout où le média, quel qu’il soit, aura pris la responsabilité de donner la vérité des chiffres. C’est d’autant plus simple qu’ils sont accessibles au Journal officiel. Or, aucun média n’a accepté de faire ce travail minimum consistant à aller voir l’évolution du déficit budgétaire sur les années correspondant à mes responsabilités. Chacun aurait pu voir que j’avais réduit le déficit de 45 milliards de francs par rapport au dernier budget préparé par Jacques Chirac lorsqu’il était Premier ministre. Le Monde m’a proposé un débat avec Jacques Chirac : ainsi était-ce à moi de défendre mon bilan et d’assumer les chiffres ! Ce qui, bien sûr, leur eût conféré un aspect partisan qu’ils n’avaient pas à avoir. Bref, aucun journal ou média n’a voulu faire l’effort de regarder, de comparer, de mettre en perspective. Du coup je n’ai répondu nulle part, et ce mensonge calomnieux est resté sans démenti.
Si l’on vous suit, il s’agissait seulement d’organiser le spectacle entre deux gladiateurs de la politique !
C’est tout à fait cela ! Je vous donne un troisième exemple qui va aussi dans le sens d’une information spectacle ou d’une information émotion. Il y a quelques années, de gros titres sont apparus sur le suicide des policiers. D’un seul coup, l’ensemble des médias s’est focalisé sur ce type de drame. On me demandait de réagir. Mais la question était de savoir si le pourcentage de policiers qui se suicidaient était sensiblement supérieur à celui que l’on trouve dans d’autres catégories professionnelles. En fonction de cette indication, la réponse à donner était bien entendu fort différente. Elle pouvait éteindre la polémique et interdire aux médias de vendre du papier. Or, aucun journal, à ma connaissance, n’a sorti cette comparaison... On n’a pas fouillé le dossier, chacun a suivi le mouvement. Aucun titre de presse écrite n’a eu l’audace de rééquilibrer les choses en allant voir les chiffres. On voit bien là le passage vers l’info spectacle. Mais c’est aussi la conséquence d’un manque de rigueur et d’une difficulté de la profession journalistique avec les chiffres. Il n’y a pas beaucoup de Jean Boissonat dans la presse d’aujourd’hui pour rendre intelligibles, sans simplifier à outrance, les enjeux économiques. L’économie, qui apparaît comme une donnée fondamentale des choix politiques et des conditions d’exercice de la démocratie, est rarement télégénique. Il est difficile de faire du scoop avec des évolutions annuelles presque imperceptibles mais qui, sur le long terme, prennent tout leur sens. On parle constamment, et à juste raison, des difficultés de l’Éducation nationale mais, depuis 30 ans, l’échec scolaire a diminué de 60 %. Cela représente une évolution de 1 à 1,5 % par an. Impossible de faire un titre avec cela. Donc, personne ne le sait.
« Le temps accordé aux médias finit par représenter 40% de mon temps de travail et vient mordre sur la réflexion et l’action. »
Seriez-vous aussi sévère avec les médias anglo-saxons ?
Oui et non. Oui, parce que beaucoup s’engagent dans la même ornière. La presse vulgaire y prend même un développement que, Dieu merci, on ne connaît pas chez nous. Non, parce que lorsqu’ils sont bons, ils le sont un peu plus. Et notamment dans le domaine de la culture générale, de la polyvalence. L’économie et la stratégie font partie de la culture de leurs quelques grands éditorialistes.
Qui donc ferait défaut chez nous ?
A quelques exceptions près, d’ailleurs bien connues, je dirais des autres que s’ils ne vont pas jusqu’à s’honorer de ne rien savoir, ils s’en accommodent fort bien.
Le rôle croissant des conseillers en communication est-il décisif dans le processus que vous décrivez ? Vous en avez vous-même beaucoup utilisés.
Allons ! Ne soyons pas naïfs... Louis XIV devait avoir quelqu’un auprès de lui pour remplir à peu près la même fonction.
Il y a donc, selon vous, un antagonisme entre le mode de fonctionnement actuel des médias d’information et les exigences de la démocratie ?
Il y a quelque chose de terrifiant dans la différence entre la réalité de la société et des enjeux politiques, et les simplifications produites par les médias. Mais il est tout aussi terrifiant de voir les politiques se sentir obligés de simplifier et de caricaturer à outrance leur pensée ou leur analyse de la complexité d’un sujet, pour satisfaire aux exigences des médias. Le temps de la décision et de ses effets n’est pas en phase avec le mode de fonctionnement des médias qui privilégie l’émotion et la simplification au nom de la recherche d’audience et d’une vision, contestable, des attentes du public.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Michel Rocard.

Revue Médias















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