Il est sale, sent mauvais, a les cheveux longs, marche pieds nus et son fromage n’est pas bon. C’est sur ces fortes affirmations que s’ouvre devant la cour d’assises de Grenoble, le 30 novembre 1992, le procès de Richard Roman, ce « marginal » un peu illuminé vivant dans une bergerie délabrée de la montagne des Alpesde-Haute-Provence. Quelque chose de balzacien, une atmosphère à la Claude Autant-Lara règne dans le prétoire. Tout un village remonté contre un homme, accusé d’avoir, avec un complice de misère, violé et assassiné la fille du cafetier, Céline Jourdan, âgée de 7 ans, un soir de juillet 1988. Tout un village défilant à la barre, à la demande de l’accusation, pour accabler un homme. Au terme de trois semaines de procès, Richard Roman est pourtant acquitté. Il est apparu au cours des audiences que l’autre accusé, Didier Gentil, a agi seul et qu’il a accusé son compagnon à tort. Perpétuité pour l’un. Acquittement et remise en liberté immédiate pour l’autre... Les « monstres » dénoncés en une de France-Soir le lendemain de leur arrestation, les « barbares » exhibés sur une pleine page, menottes aux poignets, par Le Quotidien de Paris, ne sont plus qu’un. Richard Roman, ce « drogué homosexuel » qui se rêve en « gourou d’une secte satanique », est renvoyé au statut de pauvre bougre injustement roulé dans la boue. Aujourd’hui encore, quelque chose d’inachevé subsiste dans cette affaire. « Richard Roman, qui reste aux yeux de l’opinion publique, à défaut de l’être par la loi, l’un des deux assassins présumés... », résume Nice-Matin du 24 octobre 1992, peu après la délivrance d’une ordonnance de non-lieu. Même au terme de son procès, la mauvaise réputation de Richard Roman survit à la démonstration de son innocence. Après son acquittement, hors d’eux, incrédules, les oncles de la victime brûlent leur carte d’identité devant les caméras. Une campagne médiatique inédite a laissé des traces.
Les villageois de La Motte-duCaire et leurs soutiens, chauffés à blanc pendant quatre ans et demi, n’ont pas été seuls dans l’entreprise de destruction de Richard Roman. Au cœur d’un été chiche en actualité, entre les remous du mouvement syndical en Pologne et les Jeux olympiques de Séoul à venir, de nombreux médias français font de l’« affaire Céline » un feuilleton accrocheur. « La violence de la couverture de presse des premiers jours, au lendemain de la garde à vue, fut peut-être à la hauteur de la violence du drame, et de l’horreur du crime », affirme, en mai 1993, Joël Roman, rédacteur en chef de la revue Esprit, dans l’une de ses rares interventions publiques, évoquant le gouffre dans lequel gît alors son frère Richard. « Elle fut aussi fonction de la rareté de l’information cette semaine-là, de l’aubaine même, semble-t-il, pour bon nombre de rédactions, d’avoir rencontré un tel fait divers. »
« Même au terme de son procès, la mauvaise réputation de Richard Roman survit à la démonstration de son innocence. Une campagne médiatique inédite a laissé des traces. »
Il est vrai que le ton, dans la presse, est alors à l’épouvante. L’arrestation de deux « suspects » tombe à point nommé. Le jour de son arrivée dans le village, en discutant avec des enfants du coin, l’envoyé spécial de RMC, Pierre Thébaud, attrape au vol deux surnoms bien utiles pour évoquer les individus interrogés ce jour-là par les gendarmes. Ils n’ont encore ni visage ni identité. L’un vit sous un tipi et l’autre porte des tatouages : l’« Indien » et le « Tatoué » sont baptisés. Les confrères reprennent immédiatement ces surnoms. Le transfert des deux hommes à Digne, pour être présentés à un juge d’instruction, fournit les premières images du tandem infernal : les cheveux longs de l’« Indien » et l’air renfrogné du « Tatoué » font soudain irruption chez les Français. En conclusion du reportage consacré à leur inculpation, dans le journal télévisé de la chaîne publique Antenne 2 du 29 juillet, des images au ralenti de l’« Indien » menotté sont légendées par une citation brève et efficace : « “Cet enfant a été sacrifié par des barbares”, a déclaré l’un des enquêteurs, particulièrement écœuré. » Le retour en plateau rend palpable la présence de deux « bêtes immondes » qui ont frappé au cœur de la Provence en vacances. Sylvie Turillon travaille alors pour le quotidien aujourd’hui disparu Le Méridional. « Au premier jour de l’affaire, alors que Richard Roman et Didier Gentil étaient encore en garde à vue, nous n’avions pas d’autre source que le procureur, qui était aussi le directeur d’enquête, explique-t-elle. Convaincu au-delà du raisonnable de la culpabilité des deux hommes et du caractère exceptionnel de l’affaire, ce dernier parlait volontiers aux journalistes qui se trouvaient dans le village. Mais nous n’avions aucun moyen de vérifier ces informations. » Qui interroger, lorsqu’on se trouve face à un procureur traumatisé par la scène du crime et convaincu d’avoir affaire à une enquête qui va le faire entrer, selon ses propres mots, « dans les annales » ? Que faire sinon se tourner vers des gendarmes et des habitants qui méprisaient souverainement les deux suspects bien avant la mort de la petite fille ? « Un papier, avec ce que l’on a, c’est-à-dire pas grand-chose. Et une rédaction en chef qui exige tous les jours un article et une bonne histoire », soupire rétrospectivement Sylvie Turillon. Jeune pigiste de 25 ans, elle tente, autant que faire se peut, de rester prudente, en évoquant par exemple dans son article « deux témoins » que les gendarmes présentent comme « des drogués ». Mais dans l’édition du lendemain, le titre proposé est remplacé par un définitif : « Céline : assassinée par des drogués ». En situation trop précaire pour protester, Sylvie Turillon se tait. Jusqu’à la contre-enquête du journaliste Lionel Duroy, de L’Événement du jeudi, quelques semaines plus tard, aucun média n’évoque le scénario bancal des gendarmes et les rétractations de Richard Roman. Mettant à profit ses liens d’amitié avec Me Henri Leclerc, avocat de l’« Indien », le reporter fait un travail méticuleux, de nature à semer de sérieux doutes sur la conviction des enquêteurs. Mais son article ne provoque pas de coup de théâtre. Parmi ses confrères, ceux qui cherchent à creuser le dossier dans le même sens butent sur le manque de sources et l’hypocrite secret de l’instruction. « Aucun d’entre nous n’avait les moyens ou les sources indispensables pour faire le même travail. Nous n’avions évidemment pas accès au dossier, ce qui nous aurait permis de connaître les détails du scénario sur lequel travaillaient les enquêteurs », explique Sylvie Turillon.
« Qui interroger, lorsqu’on se trouve face à un procureur traumatisé par la scène du crime et convaincu d’avoir affaire à une enquête qui va le faire entrer, selon ses propres mots, “dans les annales” ? »
Pour bon nombre de téléspectateurs, le fait que les certitudes des enquêteurs ne sont pas remises en cause par les chaînes de télévision est déterminant. « La presse est là pour informer, surtout les journaux télévisés. Les journaux, bon... Il est vrai que certains sont plutôt là pour vendre, disons... Mais quand ça passe dans les journaux télévisés, dans le 20 heures ou le 13 heures, ce sont des informations sérieuses. On les croit », déclare d’ailleurs Joëlle Maurel, la mère de la victime, dans le documentaire que l’émission « Faites entrer l’accusé » consacre à l’affaire en 2002. Il est difficile de freiner une machine lancée à si vive allure. « Lorsque j’ai commencé à avoir des doutes sur la culpabilité de Richard Roman, une dame m’a contredite en me renvoyant à mes propres articles », ironise aujourd’hui Sylvie Turillon. Dans ce climat de certitude absolue, qu’importent, aux yeux des villageois réunis autour de la famille de la victime, les zones d’ombre de l’instruction, les contradictions des témoins, les impossibilités matérielles et les dénégations de Richard Roman. La messe est dite. L’« Indien » est un bourgeois de la ville, un « hippie satanique », un faux paysan, fils d’un militaire plus ou moins espion et frère d’un intellectuel de gauche... Le scénario est alléchant. À quelques exceptions près, les médias en font alors leurs gros titres. « D’un seul coup, une dizaine de journalistes se retrouvent dans un petit village, fréquentent le même restaurant, le même hôtel et passent leurs journées à chercher des informations sur un fait divers particulièrement scabreux. Il y a alors un phénomène d’excitation, d’auto-intoxication, de compétition et de rumeurs. Une situation assez comparable à ce que peuvent vivre les correspondants de guerre quand ils sont ensemble dans les mêmes hôtels à échanger les mêmes informations », résume Joël Roman, interviewé par Médias en septembre 2004, pour expliquer l’emballement des premiers jours. Coincés entre une justice acharnée à défendre la solidité de son travail, des citoyens avides de vengeance et des lecteurs friands de nouvelles fraîches, il est vrai que les envoyés spéciaux marchent sur la corde raide. Quatre ans plus tard, l’acquittement de Richard Roman semble pourtant logique à la plupart des journalistes qui couvrent le procès. Peu d’entre eux sont convaincus de l’innocence de l’« Indien » à l’ouverture des débats. La plupart le sont à l’énoncé du verdict. C’est alors au tour de la famille de Céline Jourdan de dénoncer une « cabale médiatique » et des « réseaux d’influence » occultes, poussant ses tentacules jusqu’au cœur des rédactions et incitant une justice aux ordres à les poignarder dans le dos en acquittant un homme qui était « coupable, forcément coupable »...
S’engouffrer dans la brèche
Lorsqu’il s’agit de pointer les dérives d’une justice rigide et de médias en roue libre, comment ne pas penser au fiasco du faux réseau pédophile d’Outreau ? Comme dans l’affaire Richard Roman, les médias français se sont presque unanimement engouffrés dans la brèche ouverte par des gendarmes et des magistrats hypnotisés. Avec les mêmes procédés et un vocabulaire similaire... Roselyne Godard n’accable pourtant pas les journalistes qui l’ont dépeinte comme une visiteuse assidue de la « maison de l’horreur » d’Outreau et baptisée la « boulangère » qu’elle n’a pourtant jamais été. « Aujourd’hui, je n’en veux à personne, pas plus aux magistrats qu’aux journalistes qui nous ont fait du mal. La haine fait plus de tort à celui qui la porte qu’à celui qui est haï », confie-t-elle. Après son acquittement, elle est retournée vivre dans le Nord-Pasde-Calais, près de sa mère, qui a dû supporter pendant toutes ces années « les gens qui changent de trottoir en la croisant dans la rue ». Convoquée au commissariat un matin d’avril 2001 pour ce qu’elle croit n’être qu’un interrogatoire de routine après l’arrestation de Myriam Badaoui, une cliente, Roselyne Godard ne recouvre la liberté que seize mois et trois jours plus tard. Au début de sa détention, le black-out médiatique observé alors par les enquêteurs n’a pas encore fait d’elle la « boulangère d’Outreau ». Elle ne le devient qu’en novembre, lorsque des fuites savamment orchestrées, d’abord auprès de l’AFP, commencent à distiller le petit flux d’informations qui finit par créer le marigot de ce que le juge d’instruction Fabrice Burgaud pense être l’« affaire du siècle ». « Durant les premiers mois en prison, l’affaire n’avait pas été ébruitée. Je ne subissais que les brimades du personnel pénitentiaire. Mais après une nouvelle vague d’arrestations en novembre, la presse s’est emparée de l’affaire. Ont alors commencé les humiliations, les menaces et les coups des autres détenues, lectrices du torchon publié à l’époque par Le Nouveau Détective, seul journal qui circulait en maison d’arrêt. »
« D’un seul coup, une dizaine de journalistes se retrouvent dans un petit village et passent leurs journées à chercher des informations sur un fait divers particulièrement scabreux. Il y a alors un phénomène d’excitation, d’auto-intoxication, de compétition et de rumeurs. »
Malgré cela, du fond de sa cellule, elle n’a toujours pas conscience de l’emballement frénétique et du concours de frissons qui se jouent à l’extérieur. Pourtant, les premiers articles ont un ton spectaculairement dramatique. « Depuis plusieurs mois, la rumeur courait dans la ville. On décrivait l’horreur, évoquant l’existence d’un réseau pédophile, chuchotant des noms de notables “compromis” mais “intouchables”. Une atmosphère de suspicion avait envahi Outreau. [...] Le week-end dernier, la vérité a éclaté », écrit alors Jean-Michel Décugis dans Le Point du 21 novembre. Roselyne Godard n’est alors qu’une protagoniste parmi d’autres de ce que le même journaliste résume d’un trait définitif : « C’est la rencontre — dans l’horreur — de deux mondes. L’un miséreux, oisif et sans instruction, rongé par l’alcool. L’autre, beaucoup plus aisé et apparemment avide de déviances. » Dans cette confrérie du vice, des figures émergent peu à peu. La « boulangère », l’« huissier de justice », le « prêtre-ouvrier », le « chauffeur de taxi » et le « propriétaire de sex-shops en Belgique »... Ce n’est qu’une question de temps et de « travail d’enquête » avant qu’ils n’aient des noms et des visages. Ceux qui ne sont pas encore les « innocents d’Outreau » sont toutefois protégés par leurs familles, lesquelles encaissent sans rien dire les coups portés par la presse. La mère de Roselyne Godard lui propose, une fois, de lui faire parvenir un article paru sur l’affaire, mais le pire reste secret. Détenus pour la plupart hors du Nord-Pas-deCalais, les accusés n’ont qu’un écho assourdi des envolées lyriques qui relaient les fuites des enquêteurs. Du reste, ils ont d’autres soucis. « Arc-boutés surleurs souffrances et leur innocence, ils n’étaient pas particulièrement obnubilés par ce que la presse disait d’eux, explique Me Hubert Delarue, l’avocat de l’huissier de justice Alain Marécaux. Mon client se plaignait de temps en temps des horreurs qu’on lui attribuait dans la presse, bien sûr. Mais son objectif principal était tout simplement de sortir de cet enfer dans lequel l’instruction l’avait plongé. »
L’abbé Dominique Wiel, lui aussi, avoue avoir en tête « d’autres soucis que les conneries des médias ». Accusé par les enfants d’avoir « regardé en rigolant » les sévices qui leur étaient infligés, ce voisin de palier de Myriam Badaoui fait partie de la deuxième rafle ordonnée par le juge Fabrice Burgaud, en novembre 2001. Arrêté un matin, mis en examen et incarcéré sur la base de témoignages imprécis... Dans un inventaire des nouveaux prévenus, Le Parisien le présente en janvier 2002, avec un brin d’ironie : « Dominique Wiel, 64 ans, surnommé l’Abbé Do par ses paroissiens, un homme à qui l’on aurait donné “le bon Dieu sans confession”. » « Je n’étais pas en colère. Ça n’aurait de toute façon servi à rien, explique-t-il aujourd’hui depuis son domicile de la Tour du Renard, à Outreau, où il est revenu vivre et exercer de nouveau son ministère. Ma famille a été beaucoup plus touchée que moi par la campagne médiatique. Moi, j’étais en prison, je ne savais pas grand-chose. » L’abbé Wiel met du temps à comprendre que la France entière, codétenus compris, le considère comme un pervers criminel. Il est bombardé de pierres, fin 2003, par une cinquantaine de codétenus de la maison d’arrêt de Longuenesse, sous l’œil passif du personnel pénitentiaire. La lecture des procès-verbaux du témoignage de Myriam Badaoui et les conversations des « journalistes bien informés » avec les enquêteurs nourrissent les reportages. Le prétendu rôle de Roselyne Godard dans la comédie sordide du « réseau pédophile démantelé dans le Boulonnais » est décrit avec une précision qui, avec le recul, paraît étrange. « On avait bien remarqué le curieux manège d’une boulangère qui passait au volant de sa camionnette très tard le soir, une heure incongrue pour livrer du pain. On trouvait bizarre aussi que les enfants montent dans son camion, que vers 23 heures les “parents” repartaient du camion les bras chargés d’énormes gâteaux », rapporte La Voix du Nord du 20 novembre. Ce « on » laisse songeur, dix ans et un acquittement plus tard. D’autant que Roselyne Godard, confiseuse sur catalogue, n’a jamais livré de pain de sa vie.
« Comme d’autres confrères, j’ai bien sûr l’impression de m’être fait avoir », explique aujourd’hui Jean-Michel Décugis, du Point. Grand reporter aguerri aux fuites organisées et aux dîners avec des « gorges profondes », il admet que « tous ceux qui, comme moi, se sont intéressés à l’affaire à son début ont évidemment manqué de prudence. Moi comme les autres, nous avons été dupés par un magistrat instructeur, un parquet et des avocats unanimes ». Pour étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, sa source est alors l’un des avocats de la défense ! Quelques jours après la deuxième vague d’arrestations, ce dernier l’appelle pour lui confier sa conviction de la culpabilité de l’un de ses clients, pris dans la toile d’araignée d’une « affaire horrible ». Le journaliste écrit son article rapidement — la prochaine édition attend —, sans se rendre à Outreau. Les certitudes du procureur, du juge Burgaud et de l’avocat de l’un des accusés le rassurent quant à la solidité du dossier. « On m’a fait comprendre que l’affaire Outreau était une histoire hallucinante, étayée par de nombreux éléments, que l’on ne pouvait manquer sous aucun prétexte », se souvient-il. « Nos sources ne sont pas la rumeur. Mais quand l’affaire a éclaté, elles n’ont pas été suffisamment nombreuses pour permettre de démêler le vrai du faux », admet de son côté, en 2006, Jean-Michel Bretonnier, rédacteur en chef de La Voix du Nord, devant la commission d’enquête parlementaire qui se penche sur l’affaire. La mobilisation de la machine judiciaire et le dossier d’instruction, riche de huit mois d’interrogatoires et d’expertises, sont manifestement convaincants. Rien ne laisse encore présager que de minces fissures vont faire s’effondrer l’édifice construit par Fabrice Burgaud, sa hiérarchie et les gendarmes. « Toutes les sources convergeaient alors sur l’horreur, dans le sens du “on-n’a-jamais-vu-ça” », confirme de son côté Corinne Péhau, journaliste de France 3 Nord, au cours d’une table ronde organisée par le quotidien Libération en février 2006.
« Les tueurs d’enfants, les violeurs de petites filles, les réseaux pédophiles sont manifestement les ogres de nos sociétés. Les archives des médias regorgent d’histoires terribles où des croquemitaines de circonstance sont affublés de tous les noms. »
Élucubrations
Les médias « prennent pour argent comptant » des procès-verbaux qui relatent « une réalité certes fausse, mais une réalité judiciaire tout de même », nuance Jean-Michel Décugis. Ce n’est qu’en janvier 2002, lorsque la « kermesse médiatique » s’est emparée des « fouilles guignolesques » des jardins ouvriers d’Outreau, à la recherche du corps d’une petite fille qui, en réalité, n’existe pas, que ce dernier décide de se désengager de l’affaire. « Je me suis dit que quelque chose sentait mauvais dans cet emballement et qu’il fallait prendre un peu de distance », expliquet-il aujourd’hui. Il n’y reviendra qu’à la veille du premier procès, à la demande du même avocat qui l’a mis sur la fausse piste des « monstres » de la Tour du Renard. Pour lever le rideau sur un procès miné par le doute.
À cette époque, les accusés dont le « misérable petit tas de secrets », vrai ou faux, est livré en pâture au public, attendent surtout de la justice qu’elle les disculpe. Pour eux, les élucubrations des médias sont « ridicules », selon Dominique Wiel. « Ce qui m’a le plus marqué, le sentiment qui prédominait alors que j’étais incarcéré, c’était le fait que je n’avais pas les moyens de répondre. Porter plainte pour diffamation ? C’est vraiment nous prendre pour des cons. Comment voulez-vous qu’on le fasse, en l’espace de quelques semaines, du fond d’une cellule de prison, alors que nos avocats étaient déjà suffisamment occupés comme ça ? »
De plus, les avocats des prévenus ne sont pas convaincus qu’il soit judicieux de prendre de front une presse pourtant « réductrice et hostile », selon la formule de Me Hubert Delarue. De conférences de presse peu suivies en petites confidences accueillies par des moues dubitatives, les avocats rechignent en effet à fâcher l’infanterie du « quatrième pouvoir sans contre-pouvoir », comme Dominique Weil aime désormais qualifier la presse. Le temps ne joue pas nécessairement en leur défaveur. La fièvre doit retomber. Cette attitude bienveillante finit par payer lorsque quelques journaux français commencent à émettre des réserves, emboîtant le pas d’une presse belge beaucoup plus encline — et plus tôt — à déconstruire une affaire qui ne tient pas debout. Dès mars 2002, les journalistes belges Georges Huercano-Hidalgo et Jean-Michel Dehon mènent en effet une contre-enquête diffusée par la RTBF, dans laquelle de nombreuses aberrations de l’instruction sont pointées. Sur l’ordre d’Hervé Brusini, directeur de l’information nationale de France 3 à l’époque, le magazine « Pièces à conviction » les imite quelques semaines plus tard. C’est ainsi que, peu avant l’ouverture du premier procès, la presse semble avoir viré de bord. « En préparant les audiences du procès de Saint-Omer, j’ai essayé de faire comprendre à mon client l’importance d’un article du Monde qui exprimait des réserves sur la cohérence du dossier d’accusation », raconte Me Delarue. Mais après deux ans et demi de prison et un tombereau d’ordures déversé sur lui et quelques autres prétendus « notables », l’huissier de justice n’en a cure. « Au fond, c’était plus important pour nous que pour lui », résume l’avocat. « Je connais le poids de la presse sur les juges. Je suis persuadé que, si le procès d’Outreau s’était déroulé à huis clos, il n’aurait pas abouti au même résultat », souligne-t-il d’ailleurs. De son côté, si elle se souvient douloureusement de l’« enfer de cette foule de micros et de caméras » à la sortie des audiences, Roselyne Godard met du temps à comprendre la portée de la curée médiatique. Le jour où, dans sa cellule, elle voit, sur France 3 Picardie, des images de l’intérieur de son domicile, elle a surtout été saisie par un sentiment d’« incrédulité ». « Je ne comprenais pas. Je me disais que c’était une histoire de fous », se souvient-elle aujourd’hui. Au fond, elle ne confesse qu’une seule « envie de meurtre » envers des journalistes : hébergée par sa grand-mère, les jours précédant l’ouverture du premier procès, elle aperçoit, dans le journal du soir de France 3, son visage et ceux de ses compagnons d’infortune, plein écran, un « hypocrite bandeau noir » sur les yeux.
Le rapport des accusés de l’affaire d’Outreau avec l’information a-t-il changé depuis leur descente aux enfers de 2001-2005 ? Dominique Wiel, abonné au Monde depuis des années, continue de lire « avec distance et bienveillance » cet unique quotidien et d’« écouter un peu la radio ». Étranger au monde de la presse avant et après l’affaire, il admet ne pas être « intéressé par la télévision » et avoir simplement, depuis sa sortie de prison, « un peu plus d’esprit critique ». Roselyne Godard, elle, se « méfie des images ». Elle refuse presque systématiquement les demandes d’interviews filmées. « Même avant l’affaire, je regardais très peu la télévision, se souvient-elle. Ça sentait le fabriqué. » En revanche, elle se rend volontiers dans les écoles de journalisme pour évoquer son histoire, « pioche quelques informations sur Internet » et entretient des relations d’amitié avec quelques journalistes.
Croquemitaines
Les tueurs d’enfants, les violeurs de petite fille, les « réseaux pédophiles » sont manifestement les ogres de nos sociétés. De l’affaire Grégory à Émile Louis, de Patrick Henry à Michel Fourniret, les archives des médias français regorgent d’histoires terribles où des croquemitaines de circonstance sont affublés de tous les noms. « La France a peur », martèle Roger Gicquel en ouverture du journal de 20 heures, au lendemain de l’assassinat du petit Philippe Bertrand en 1976... Un arsenal de qualificatifs terrifiants est utilisé pour chaque crime pédophile. Les médias s’emparent d’une nouvelle « terrible affaire », racontant aussitôt la « fin atroce qu’on redoutait » (Le Soir, 25 avril 1989) d’une victime vulnérable par essence. Dans un tel climat, ceux qui se font arrêter sont immédiatement marqués du sceau de l’infamie. Malheur aux innocents qui se trouvent pris dans le tourbillon médiatique ! Le responsable d’un camp scout de Villerville, interrogé par les gendarmes en octobre 1988 à la suite du viol et de l’assassinat d’une petite fille de 10 ans, a eu ce terrible privilège. Delphine Boulay disparaît dans la nuit du 26 au 27 août, alors qu’elle partage une tente avec une amie. Le lendemain matin, privilégiant l’hypothèse d’une fugue, les gendarmes, les pompiers et trois cents bénévoles ratissent la campagne à sa recherche. Son père sillonne la région en voiture, équipé d’un mégaphone. Des affichettes disant « Delphine, papa et maman t’attendent, tu n’auras aucun reproche » sont distribuées dans tous les magasins du département. Mais une dizaine de jours plus tard, le corps de la petite fille est retrouvé dans un bois par un promeneur. Un mois après l’arrestation de Richard Roman et Didier Gentil, Delphine Boulay est la deuxième enfant à être assassinée au cours de cet « été meurtrier » de 1988. Après la découverte du crime, les gendarmes ont besoin d’une piste et se jettent sur la première venue. Au lendemain de la disparition de Delphine, le directeur du camp cherche des indices de son côté sans participer aux battues menées par les villageois. Cette attitude paraît assez étrange pour qu’il soit placé en garde à vue. Suivent l’aumônier et les trois moniteurs scouts, dont les témoignages se contredisent. Le nom et l’âge du directeur du camp sont livrés à la presse. « Les enquêteurs flairent la piste du chef scout », titre victorieusement Libération le 5 octobre. Mauvaise pioche et fausse piste : tous sont innocents. Ils sont libérés au terme de leur garde à vue et rien n’est retenu contre eux. Silence gêné dans les rédactions. L’assassin, le vrai, est arrêté deux ans plus tard. Il n’a rien à voir avec le camp de Villerville. « L’intrépidité enquêtrice a définitivement ruiné ce qu’il restait du principe du “secret de l’instruction”. Les résultats ne sont pas toujours réjouissants. La désignation intempestive par la presse du moindre suspect vaut à la fois accusation et verdict. Ce lynchage médiatique, sans pitié ni recours, aboutit à pervertir le système judiciaire et brise, chaque jour, des vies », écrit un plus tard, en évoquant cette affaire, Jean-Claude Guillebaud dans Le Nouvel Observateur.
« Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue comme dans le coeur de la victime. » Léon Blum
L’émotion des enquêteurs est donc extrêmement contagieuse. À l’origine de l’affaire Richard Roman, il y a la stupéfaction d’un procureur sur la scène du crime. Comment, dans semblable orage d’émotions, un journaliste peut-il douter de l’expérience intime d’une source aussi légitime ? À Outreau, des mécanismes similaires emportent l’adhésion de tous, magistrats, gendarmes et journalistes, mais aussi certains habitants du quartier. Incroyable ET vrai : le cocktail est détonant. « Je me souviens d’avoir fait le raisonnement suivant : cela ne peut être que vrai parce que c’est tellement horrible qu’il est impossible qu’un enfant puisse inventer des choses pareilles. Aujourd’hui, cela paraît peut-être un peu bête, un peu court, mais je me souviens être rentrée chez moi malade, physiquement malade, de ces récits d’enfants », confie Corinne Péhau, de France 3 Nord, lors de la table ronde organisée par Libération. « La violence du crime et des circonstances qui ont entouré l’affaire ne m’ont sauté au visage que plus tard. Et ça a été très dur », confesse de son côté Sylvie Turillon en évoquant l’affaire Richard Roman. Pour les magistrats, les journalistes et l’opinion publique, le caractère exceptionnel du crime pédophile exerce sans doute un effet magnétique que n’ont pas les homicides entre adultes. Le magistrat Antoine Garapon, dans un article intitulé « La Justice est-elle “délocalisable” dans les médias ? » paru en 1994 par la revue Droit et Société, se demandait même si le tapage médiatique autour de l’assassinat de Grégory Villemin n’avait pas d’autre signification « que notre attirance très équivoque pour les assassinats d’enfants, les seuls qui nous passionnent encore ».
Pourtant, parmi mille homicides commis chaque année en France, les médias ont l’occasion de désigner à la vindicte populaire nombre de « monstres » et de « barbares ». Accusée d’avoir empoisonné au GHB, la « drogue du violeur » qui anesthésie et provoque l’amnésie, puis frappé de douze coups de tournevis son mari le 22 septembre 1997, Jacqueline Ponthieux a été acquittée le 26 mars 2010 au terme de son procès en appel devant la cour d’assises d’Amiens. En première instance, elle avait écopé de quinze ans de réclusion. Mais après treize années de procédure, une vingtaine de rapports d’experts et trois procès d’assises, elle a été blanchie. Dans une absolue discrétion. La presse s’est montrée plutôt bienveillante avec « cette femme qui se cache dans un recoin du box, qui ne bouge pas d’un cil, impassible, invisible », ainsi que la décrivait la journaliste Ondine Millot dans Libération, à l’ouverture des dernières audiences. Tout au plus Le Parisien a-t-il évoqué son « passé tumultueux ». « L’acquittement de Jacqueline Ponthieux est, pour une part, dû au soutien du public. La presse n’a jamais été hostile à son égard. Sans doute parce qu’il s’agissait d’une petite dame ordinaire et que le crime ne mettait pas en scène de violence perverse », admet son avocat. « Les médias, qui sont à l’unisson de l’état d’esprit ambiant, participent à la diabolisation des crimes sexuels et de la pédophilie. Dans l’affaire Outreau, une dimension fantasmatique a été atteinte, lorsque l’histoire que l’on nous racontait est devenue celle de “notables” au-dessus du lot qui étaient allés faire leur marché d’innocence », analyse Me Hubert Delarue.
Simples allusions
L’establishment et le vice créent donc une combinaison qui déchaîne les passions. Sans doute en a-t-il été de même lorsque Dominique Baudis, alors président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), a été happé par les mensonges de trois membres du petit cercle gravitant autour du tueur en série Patrice Alègre. Début 2003, deux anciennes prostituées ont, alternativement et selon des assertions aussi différentes que fantasques, accusé l’ancien maire de Toulouse d’avoir « protégé » l’ennemi public condamné, l’année précédente, à la réclusion criminelle à perpétuité pour cinq meurtres et un viol. Mais aussi d’avoir participé, avec le tueur, à des séances sadomasochistes. Certes, la fugitive « affaire Baudis » n’a pas à proprement parler donné lieu à un « lynchage médiatique » aussi virulent que dans le cas de Richard Roman ou des « notables » d’Outreau. Sans rien affirmer, la majorité de la presse s’est alors contentée d’allusions. Mais le principal intéressé lui-même a dénoncé le rôle moteur joué par plusieurs médias, notamment La Dépêche du Midi de son rival politique Jean-Michel Baylet, dans l’entreprise de déstabilisation... tout en se servant habilement de son influence et de sa notoriété pour se défendre. Chacun se souvient désormais du journal de 20 heures de TF1 le dimanche 18 mai 2003. Transpirant à grosses gouttes, essuyant fébrilement son visage, Dominique Baudis s’invite ce soir-là sur le plateau de Claire Chazal pour dénoncer une « effarante machination » et « prendre à la gorge la calomnie » dont peu de monde, en somme, n’a encore entendu parler. En vertu d’un effet boomerang, cet entretien lance l’affaire en l’imposant dans la salle à manger de neuf millions de téléspectateurs. Après des mois d’instruction, la justice et les témoins qui l’accusaient donnent raison, en se rétractant, à Dominique Baudis. Mais l’image de l’ancien journaliste reste marquée par cette sortie peu conventionnelle, un soir de grande audience, que peu de mis en examen ordinaires peuvent se permettre. Pour l’abbé Wiel par exemple, qui est encore à l’époque un coupable potentiel à défaut d’être un innocent présumé, le monde s’est divisé en deux catégories : « Ceux qui peuvent se défendre, comme Dominique Baudis. Et ceux qui ne le peuvent pas, comme nous. »
Dans les semaines qui suivent l’apparition de Dominique Baudis sur TF1, on s’empresse malgré tout de chercher l’étincelle susceptible de mettre le feu aux poudres. Karl Zéro, qui anime à l’époque l’émission hebdomadaire « Le Vrai Journal » sur Canal+, lit à l’antenne l’intégralité d’un courrier que lui a adressé Patrice Alègre et qui mêle Dominique Baudis à un réseau de proxénétisme, de viols et d’actes de barbarie. Dans les jours suivant la sortie d’un numéro de VSD publiant des transcriptions d’écoutes téléphoniques où le nom de Dominique Baudis est, une fois de plus, cité dans une affaire de prostitution, TF1 et France 2 diffusent l’interview de Djamel, travesti toulousain, impliquant, sous couvert d’anonymat, un « aréopage de notables amateurs » dans des soirées sadomasochistes au cours desquelles des filles auraient été tuées. Les journalistes omettent juste de préciser que, lors de ses conversations off, ce « témoin oculaire » a franchi une étape supérieure dans la mythomanie en se présentant comme le fils caché de Michael Jackson, en affirmant avoir croisé la crème du show-business, nombre de ténors politiques français et étrangers, et l’ensemble de l’élite toulousaine dans d’immondes backrooms qui, finalement, n’existent que dans son imagination. Parallèlement à la rafale de « révélations » et d’interviews « exclusives » qui occupent l’espace jusqu’aux rétractations de Fanny, Patricia et Djamel, une partie des médias français joue, malgré tout, un autre jeu avec celui qui était encore le président de l’autorité de régulation de l’audiovisuel. Paris-Match consacre ainsi plusieurs dossiers photographiques à un Dominique Baudis faisant « front en famille ».
« La désignation intempestive par la presse du moindre suspect vaut à la fois accusation et verdict. Ce lynchage médiatique, sans pitié ni recours, aboutit à pervertir le système judiciaire et brise, chaque jour, des vies. »
« Avec les siens, la vie était un long fleuve tranquille. Il ne se laissera pas emporter par la boue de l’affaire Alègre », proclame l’hebdomadaire dans lequel l’ancien maire de Toulouse exhibe, en juin 2003, un petit carnet bleu contenant les noms de ses « ennemis » : des hommes politiques... et des journalistes, prétendues sources de la cabale. En fin de compte, l’incendie s’éteint à mesure que la justice dévoile la vraie personnalité des accusateurs. « En partie provoqué par Dominique Baudis lui-même, l’emballement médiatique a été réel, et pas toujours pour le meilleur », admet Antoine de Gaudemar, directeur de la rédaction de Libération, dans un éditorial du 19 septembre 2003. Il rappelle également que le nom de Dominique Baudis n’a pas été cité dans l’affaire « avant que celui-ci ne décide de se jeter dans l’arène et n’ajoute de l’extraordinaire à une affaire criminelle hors du commun ».
La broyeuse médiatique prend une virulence accrue dans les crimes commis contre les enfants. Et elle redouble de puissance lorsqu’on y ajoute les supposés vices des puissants. La motivation des soldats des meilleures armées, expliquait Machiavel dans L’Art de la guerre, est la revanche sociale. L’aphorisme est resté célèbre : « Le riche désarmé est la récompense du soldat pauvre. »
Risques du métier
En politique, le lynchage médiatique est un risque du métier, une trappe dans laquelle tombent les personnages les plus ambigus, comme les figures les plus vertueuses. Il frappe à la faveur d’un règlement de comptes entre rivaux ou d’un zèle un peu trop ostentatoire. Les médias s’empressent de fouiller le passé des Saint-Just de meetings électoraux. Ce qui est judicieusement qualifié en anglais de character assassination (« assassinat de personnalité ») n’implique ni mort d’homme ni perversion sexuelle. Objectivement moins grave par conséquent, il est cependant d’une violence parfois terrible. Et il a eu, lui aussi, parfois, des conséquences tragiques. Dans l’histoire de France, un homme, au moins, en est mort. Roger Salengro, le député-maire de Lille et ministre de l’Intérieur du gouvernement de Front populaire dirigé par Léon Blum, s’est suicidé le 17 novembre 1936, au terme d’une campagne de calomnie mise en musique par la presse d’extrême droite. Accusé d’avoir déserté sa tranchée en 1915 pour passer à l’ennemi, le ministre qui avait dissous les ligues fascistes françaises a dû, pendant de longues semaines, subir les attaques répétées de leurs journaux. C’est à l’initiative de son rival conservateur Henri Becquart que Gringoire et L’Action française, les brûlots antisémites d’Hector de Carbuccia et Charles Maurras, se font l’écho, le 14 juillet 1936, d’une information mensongère propagée cinq ans plus tôt par l’hebdomadaire communiste L’Enchaîné. Ce dernier avait prétendu que le soldat Salengro avait été condamné à mort par un conseil de guerre après sa prétendue désertion et qu’il n’avait dû son salut, à la fin de la guerre, qu’à l’intervention d’un capitaine membre de la section lilloise de la SFIO. « Autrement, voilà à peu près douze ans que Roger Salengro aurait reçu douze balles dans la peau », avait même affirmé le journal communiste. Battus par Roger Salengro dans les houillères du Nord, c’est ainsi que les chers camarades du Parti avaient soldé, en 1931, les comptes du congrès de Tours.
Or, ces mensonges sont une aubaine pour les ennemis de ce socialiste et antifasciste convaincu, qui cherche alors à convaincre Léon Blum de durcir la loi sur la diffamation, pour faire barrage aux grands patrons de la presse de droite particulièrement déchaînée contre le Front populaire. Reprenant la polémique à leur compte, durant tout l’été 36, les hebdomadaires du mouvement monarchiste et de la droite conservatrice rivalisent donc de slogans moqueurs, de surnoms fielleux et d’entretiens prétendument explosifs, visant à faire passer le soldat Salengro pour un traître et un lâche. Les ventes de Gringoire s’envolent immédiatement. Une commission d’enquête officielle a beau conclure à l’innocence du ministre de l’Intérieur, la polémique finit par faire son entrée à l’Assemblée nationale, où le députémaire de Lille doit se défendre pied à pied, non seulement contre les attaques de ses adversaires, mais également face à l’embarras de certains de ses amis. Lors d’un vote solennel de confiance, Roger Salengro est blanchi par une majorité de voix, dont une partie provient de la droite républicaine. D’éminents députés — dont l’ensemble des futurs collaborateurs de Vichy, mais aussi Paul Reynaud — refusent de reconnaître son innocence. Pour sa part, le président du Conseil Léon Blum le soutient indéfectiblement. Mais Roger Salengro finit par céder. Désespéré, il se tue au gaz, dans la cuisine de son appartement lillois. Sur une table, il a laissé une lettre au chef du gouvernement : « J’ai lutté vaillamment, mais je suis à bout. S’ils n’ont pas réussi à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort. Je ne suis ni un déserteur ni un traître. Mon parti a été toute ma vie et toute ma joie. » Se drapant volontiers dans le martyre de Roger Salengro, les hommes politiques français ont tendance à se dire les victimes d’un lynchage médiatique au moindre déferlement de critiques. Certes, on peut être légitimement choqué par les innombrables satires — à caractère sexuel ou dénigrant sa petite taille — visant Nicolas Sarkozy depuis son élection à la présidence de la République. On peut trouver de mauvais goût que l’humoriste Stéphane Guillon moque les « yeux de fouine » et le « menton fuyant » du ministre Éric Besson. Mais enfin, ces attaques, pour odieuses qu’elles puissent paraître à certains, proviennent de professionnels de la caricature qui n’ont pas pour mandat de rendre compte de la réalité. C’est lorsque la calomnie est déguisée en information qu’elle devient toxique. Le dénigrement pas plus que la servilité ne peuvent évidemment prétendre au journalisme. Or, face à cette menace, la ritournelle est connue. Quelques articles de presse mettent un homme politique en difficulté et le voici qui prononce des mots passepartout.
Ritournelle
Un exemple récent illustre ce réflexe. Devant l’Assemblée nationale, le 4 mai 2006, Dominique de Villepin se plaint d’être la cible d’« attaques incessantes, calomnieuses, injustes » dans le cadre de l’affaire Clearstream. Depuis quelques jours, des éléments contredisant sa version des faits sont régulièrement publiés par Le Monde. En une du 28 avril, le quotidien titre : « Clearstream : la confession qui contredit M. de Villepin » et publie une « note personnelle » rédigée par le général Philippe Rondot après leur réunion au quai d’Orsay. Le 3 mai, il rend compte du rapport estampillé « confidentiel défense » du conseiller pour le renseignement sur l’affaire, mettant à mal la version du Premier ministre. Le 21 décembre de la même année, alors que l’audition de ce dernier est en cours, Le Monde publie une « nouvelle pièce embarrassante » sur laquelle les juges d’instruction sont en train de l’interroger. L’Élysée sort alors de sa réserve traditionnelle pour dénoncer des « feuilletons médiatiques », tandis que Matignon condamne l’« exploitation faite à nouveau par Le Monde de propos tronqués, d’amalgames et d’interprétations ». Dominique de Villepin dénonce alors vigoureusement le « lynchage » dont il se dit la victime. Sans jamais citer Nicolas Sarkozy mais n’en pensant pas moins, convaincu que l’entourage du ministre de l’Intérieur est la source du journal. « Blessé », Dominique de Villepin ? Il l’a dit. « Lynché », vraiment ? Sans doute moins que d’autres. Si les journalistes doivent certainement faire preuve de mesure et de patience avant de jeter des personnalités en pâture, les hommes politiques français devraient également prendre garde à l’utilisation intempestive d’une expression souvent exagérée. Se faire « lyncher », ce n’est pas rien et il n’est pas certain que les médias soient toujours responsables des réputations salies des élites. Les « tricoteuses » des temps modernes n’ont pas nécessairement de carte de presse. Car, au fond, qui François Mitterrand dénonce-t-il lors des obsèques de Pierre Bérégovoy ? « Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie, au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous », déclare le chef d’État qui a fait d’un cheminot, résistant de Normandie, un Premier ministre « intègre » et « bon gestionnaire ». Oui, la presse française est allée vérifier dans le passé de Pierre Bérégovoy s’il était bien le pourfendeur des petites combines qu’il prétendait être. Elle en a ressorti de pauvres histoires de services rendus. Mais l’image de ces « chiens », dans laquelle la presse française s’est immédiatement reconnue, n’est-ce pas plutôt une opinion publique incapable de blanchir quiconque est, un jour dans le journal, soupçonné d’avoir enfreint la loi ?
À l’ère de la cacophonie de l’information, un démenti pèse moins lourd qu’un soupçon. Léon Blum déclarait, devant le cercueil de Roger Salengro : « Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue comme dans le cœur de la victime. [...] Tous les traits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l’absurdité parfois criante. On écoute et on répète sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près à la calomnie et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur. » Dans une sphère médiatique où l’émotion emporte tout sur son passage, le doute ne bénéficie jamais à l’accusé.

Revue Médias















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