Revue Médias
Carte blanche

Carte blanche à David Abiker

MDR

Julien Dray et moi, c’est une amitié de trois heures. Bertrand Delanoë ? Une entente cordiale de quinze jours. Avec Françoise ? Panafieu, je veux dire, c’est le grand amour depuis peu. Entre eux et moi, ça a commencé par la question rituelle : « Veux-tu être mon ami ? » C’est comme ça qu’en trois semaines sur Facebook, j’ai donné une dimension industrielle à l’amitié. Trois cents nouveaux copains dans mon carnet d’adresses. J’aligne leurs photos sur mon écran, un peu comme je collais mes vignettes Panini de footballeurs dans mes albums. J’avais 10 ans. Sur Facebook, l’homme politique voisine avec la lycéenne qui côtoie le célibataire qui drague la diplômée qui tutoie l’attachée de presse, elle-même très proche de mon oncle. On est tous là, dans les petits papiers les uns des autres. On a un tel besoin de proximité ! On s’envoie d’ailleurs des messages très profonds.

Tenez, hier, quelqu’un m’a écrit ça :

« Slt ». Au début j’ai pas compris. Ma fille qui m’aide à utiliser l’informa-tique m’a traduit : « Ben il te dit bonjour, “Slt”, ça veut dire “Salut !”. - Ah bon ? Je pensais que ça voulait dire “seulement” », j’ai dit. «  T’as qu’à lui répondre ! », elle a dit. « Et je réponds quoi ? », j’ai demandé. « Tu mets MDR. »
- MDR ? », j’ai questionné. « Ben voui, Mort de Rire ! »

Va pour MDR. On a tapé MDR et on a envoyé le message à un dénommé Raffarin J.P. que je ne connaissais pas mais qui est devenu mon nouvel ami.

Une semaine plus tard, j’en étais déjà à 317 amis et j’ajoutais des smileys dans mes messages. Autant dire que je faisais d’énormes progrès en novlangue. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un Smiley ? D’abord, il faut prononcer « Smaillelait ». Ensuite il faut faire les yeux avec deux points : et faire la bouche avec une parenthèse ) et donc quand on ajoute le : et la ), ça fait :)

Vous ne comprenez toujours pas ? Penchez la tête ! Et voilà, vous voyez un bonhomme qui sourit. Sympa, hein ?

Sur Facebook, ma fille et moi, on s’est mis à collectionner les photos d’étudiants d’HEC et de Sciences Po. C’est ma fille qui a eu l’idée. Attention, pas n’im-porte quelles photos. Seulement les photos de leurs soirées, celles où ils se prennent en photo avec leur mobile, une coupe de champagne à la main, une frange sur le front, un pantalon slim et des ballerines quand c’est des filles. On doit en avoir 400 à ce jour ; des étudiants ivres qui font les imbéciles. Toujours les mêmes à peu près. On rit beaucoup avec ma fille en regardant les photos des garçons qui ont cet air poupon du banquier d’affaires grandi trop vite.

Avec ma fille, on s’échange les photos qu’on a en double. MDR, non ? Depuis que je suis sur Facebook, je me suis ouvert aux autres, même les gens que je ne connais pas ou qui ne sont pas français. C’est vous dire à quel point je suis dans la modernité et la tolérance électronique. Sur les réseaux communautaires en ligne, on s’adore, je vous dis. On s’aime d’autant plus qu’on n’est pas obligé de se voir. L’autre jour, mes amis voulaient prendre un pot virtuel pour le Darfour dans un café solidaire numérique. J’ai refusé de m’associer. Samsoulè !

illustration : Laurence Le Piouff
illustration : Laurence Le Piouff

Ceci dit, Facebook peut provoquer une dépendance, «  On sort plus », m’a dit ma fille. Alors, ce matin je suis allé dehors pour boire un café crème dans un bar du quartier. Ça sentait la cigarette et la bière de la veille (alors que chez moi, ça ne sent plus rien). À ma gauche, il y avait un type et une fille, plus jeune que lui, qui s’étaient connectés par la bouche et qui se téléchargeaient la langue comme des bêtes. Pas gênés. À ma droite, c’était moins drôle. Il y avait un homme de 50 ans qui pleurait en regardant une lettre manuscrite qu’il retournait dans tous les sens. Il pleurait vraiment, je vous assure, des vraies larmes. Fasciné, j’étais.

Il s’en est aperçu et tout d’un coup, son visage s’est éclairé sous le chagrin, et il a attrapé mon regard avec ses yeux. Il s’est tourné vers moi en oubliant sa lettre chiffonnée et délavée.

« Vous voulez bien être mon ami ? », il a demandé. Il m’a foutu une frousse ! Je me suis tiré aussitôt.


 
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