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Mediamorphose - dossier

Médias et « délinquance »

par Gérard Mauger

Les banlieues populaires sont souvent mises en scène dans les médias au titre de la "délinquance juvénile". Or, s’il est vrai que "délinquance" et "banlieue" ne sont pas étrangères l’une à l’autre, on ne saurait pour autant les réduire à leur assimilation médiatique.

La délinquance fait l’objet de multiples représentations. Les statistiques policières (devenues la référence depuis 1976-77) prétendent mesurer les crimes et délits : d’allure scientifique, leurs variations au fil du temps sont régulièrement commentées par les journalistes, les experts, les hommes politiques. La chronique médiatique des « faits divers » et la mise en scène judiciaire des grands procès « donnent corps », au moins implicitement, à l’abstraction statistique. À ces deux catégories traditionnelles de représentations de la délinquance, il faut ajouter les fictions (feuilletons puis romans policiers, films puis séries policières) et les enquêtes sociologiques (« enquêtes de victimation », « enquêtes par autorévélation », enquêtes ethnographiques). On s’interrogera d’abord sur les usages et la production médiatiques de ces représentations, puis sur leurs effets.

Sur la production de représentations médiatiques En ce qui concerne la mise en scène médiatique de la délinquance juvénile, j’évoquerai successivement le commentaire des statistiques policières, le recrutement des experts et l’usage des faits divers. La critique de la représentation statistique est désormais classique : elle met en évidence les difficultés de l’interprétation des statistiques policières. Elles comptabilisent, en effet, les plaintes enregistrées (rôle réactif de la police) et les interpellations à l’initiative de la police (rôle proactif) : la part de la proactivité dépend de la police, le dépôt de plainte dépend des infractions. C’est dire que les variations qu’enregistre la statistique peuvent être aussi bien celles de l’activité policière ou de la propension à porter plainte que celles des infractions. Or, de façon générale, le commentaire médiatique des statistiques policières écarte ce genre de considérations, comme il évacue toute mise en perspective comparative. Invariablement, la hausse, supposée consolider le sentiment d’insécurité, incite à dénoncer les insuffisances policières et le laxisme judiciaire. Quant à la baisse, elle est, en général, versée au crédit de l’activité policière et judiciaire, accréditant ainsi l’effet dissuasif prêté aux politiques sécuritaires. Quoi qu’il en soit, en hausse ou en baisse, la publication des statistiques permet de réactiver l’intérêt politique pour « la sécurité » : avec la publication des « mauvaises statistiques de Sarkozy », « Brice Hortefeux cherche à contrer les mauvais chiffres de la délinquance » (Le Monde, 2/9/2009). En ce qui concerne le recours médiatique aux « experts »1, les principes qui guident la composition des plateaux et l’organisation des débats sont, d’une part, l’opposition « terrain » / « théorie » (côté « terrain », figurent policiers, magistrats, maires de « quartiers difficiles » et, accessoirement, des travailleurs sociaux, côté « théorie », un sociologue « de service », implicitement supposé étranger au « terrain »), d’autre part, l’opposition entre « réalistes » et « angélistes » qui se substitue au clivage « droite » / « gauche » (dissout dans un consensus de fait, mais néanmoins représenté par souci d’ « impartialité »). De sorte que l’équilibre entre les « parties » concernées induit des effets de fausse symétrie qui cantonnent le sociologue dans une position ultra-minoritaire et l’assignent à une « théorie » (supposée déconnectée de la pratique) et à la « compréhension » (implicitement assimilée à la connivence avec la délinquance).

Goût du spectaculaire Quant au choix des faits divers mis en scène, il est évidemment guidé par « le goût du spectaculaire ». Ce faisant, des cas limites - comme « le gang des barbares » - acquièrent, implicitement ou explicitement, sinon valeur de « cas exemplaire », du moins celle de « cas significatif ». Le 1er mars dernier, toute la presse se fait l’écho d’un fait divers étonnant : « À cinq ans, il poignarde sa petite sœur (10 ans) parce qu’elle ne veut pas lui prêter sa console de jeux ». Cas limite, il accréditerait la thèse aujourd’hui banalisée selon laquelle « les délinquants sont de plus en plus jeunes et de plus en plus violents ». Une psychologue, consultée pour l’occasion, confirme : « Il est vrai qu’on voit des enfants de plus en plus jeunes commettre des actes de grande violence » [TF1 News, 1/3/2009]. Le 3 mars, la mère de la petite fille avoue l’avoir tuée... De façon générale, la quête du spectaculaire, comme la synecdoque, tend à faire passer le cas particulier pour le cas général : le « gang des barbares » pour le « monde des bandes », le « monde des bandes » pour les « jeunes des cités », les « jeunes des cités » pour « les quartiers difficiles », les « quartiers difficiles » pour les « banlieues populaires »2. Par ailleurs, l’histoire de longue durée met en évidence la discontinuité de la chronique médiatique et la continuité des séries statistiques. On peut imputer cet intérêt sporadique des médias pour un phénomène permanent à des préoccupations commerciales : le fait divers utilise les ressorts du roman réaliste pour réactiver un intérêt toujours mobilisable en faveur d’une cause légitime, consensuelle, aussi intemporelle et universelle que l’interdit biblique du meurtre et du viol. On peut également l’attribuer à des calculs politiques : de ce point de vue, les journalistes se comportent en « entrepreneurs de morale » capables, sinon de créer, du moins d’entretenir des « moral panics », mobilisant leur public en faveur d’un « ordre moral » menacé et détournant ainsi son attention de telle ou telle « question sociale » préoccupante : « les faits divers font diversion », disait Pierre Bourdieu3. La mesure prise — sondages à l’appui — de l’ampleur du « sentiment d’insécurité » justifie alors l’intérêt médiatique accordé aux faits divers. On peut enfin se demander ce que les représentations médiatiques — entre reflet plus ou moins déformé et artefact pur et simple — doivent, dans la diversité de leurs formes, au degré d’autonomie du champ médiatique par rapport au champ politique (logiques d’obéissance, logiques de connivence, etc.) et au champ économique (logiques d’audience). Mais elles renvoient également aux conditions de production du travail journalistique. Ainsi, le cloisonnement entre une rubrique « faits divers » et une rubrique « société » induit-il tacitement une représentation de la délinquance qui pourrait être isolée sans dommage de « problèmes » comme l’échec scolaire et/ou le chômage de masse4. De même, il faudrait montrer ce que ces représentations méditiques médiatiques doivent à l’urgence, sinon à la précipitation, et à la quête du spectaculaire.

Effets des représentations médiatiques Comment aborder maintenant la question des effets des représentations médiatiques sur « le fait social » représenté ? Il faudrait d’abord tester l’hypothèse – trop hâtivement récusée – de l’imitation ou de l’identification à telle ou telle figure du répertoire de « prêt-à-porter identitaire » proposé. De même que, dans la perspective de Becker5, l’apposition du label « déviant » contribue à « faire le déviant », il faudrait s’interroger sur la diffusion des représentations de la délinquance juvénile, sur l’intériorisation des stéréotypes vulgarisés, sur les effets pratiques de la mise en scène des pratiques. Mais les médias ne se cantonnent pas à une fonction de diffusion, ils ont aussi — il s’agit, bien sûr, d’une « effet pervers » — une fonction de consécration6. La logique agonistique du monde des bandes implique une compétition honorifique entre « cités », dans laquelle les médias figurent une instance d’« arbitrage » : le traitement des faits divers par Le Parisien (le quotidien le plus lu par les jeunes des cités après L’Équipe) actualise au jour le jour le palmarès du monde des bandes : « bénéficier d’un reportage en prime time sur TF1, explique Marwan Mohammed, c’est “entrer dans la cour des grands”7 ». Dans la même perspective, on peut s’interroger sur le rôle qu’a joué de facto la télévision dans la propagation de l’émeute de novembre 2005 : tout se passe comme si l’affichage des scores locaux de voitures brûlées avait encouragé une sorte de « concours émeutier inter-cités »8. Mais, en commentant les statistiques policières, en montant en épingle des séries de faits divers, en produisant et diffusant des reportages, en convoquant professionnels et experts, en interpellant les hommes politiques, les médias ont surtout le pouvoir d’imposer l’existence d’un « problème de société », de l’interpréter, d’en évaluer l’importance, bref de « faire l’événement »9. Ainsi les médias ont-ils pu inscrire le « problème de l’insécurité » (qu’ils ont contribué à construire, sans bien sûr « l’inventer » ex nihilo) à l’agenda politique10. S’appuyant sur les statistiques, les faits divers, les reportages, les médias ont le pouvoir de consolider l’existence d’un fait social en lui attribuant un label et un « visage » : les « apaches » de la Belle Époque, les « blousons noirs » de la fin des années 1950, les « loubards » de la fin des années 1970, les « jeunes des cités » et leurs « violences urbaines » régulièrement « à la une » de l’actualité depuis le début des années 1980. Dans la même perspective, le « noyau dur » des 222 bandes récemment comptabilisées en Île-de-France par les services de police constitue un « groupe pour médias » doté d’assez de consistance pour pouvoir peupler l’univers des représentations. Outre le pouvoir d’imposer l’existence — en le nommant — d’un « problème social », les médias ont enfin celui d’en imposer l’interprétation dominante : le plus souvent en mobilisant des explications « omnibus » comme « la crise d’adolescence », la « démission des familles » et la « perte des repères », ou en focalisant l’attention sur telle ou telle variable (spatiale - les « cités-ghettos » - ou « raciale » - « l’origine immigrée »). n

1. Cf. Mauger G., « Y aller ou pas ? Le sociologue critique face aux émissions politiques sur l’insécurité », Savoir/Agir, n° 9, septembre 2009. 2. Sur les rapports entre banlieues populaires et délinquance juvénile, cf. Gérard Mauger, « Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Etudes de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires », Paris, Editions Belin, « Sociologiquement », 2006 et « La sociologie de la délinquance juvénile », Paris, Editions La Découverte, Repères, 2009. 3. Pierre Bourdieu, « Sur la télévision », Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996. 4. Sur ce sujet, cf. Julie Sedel, « Les médias et la banlieue », Paris, coédition INA/Éditions Le Bord de l’eau, 2009. 5. Becker H. S., « Outsiders. Études de sociologie de la déviance », Éditions Anne-Marie Métailié, Paris, 1985. 6. Sur ce point, cf. Patrick Champagne, « La construction médiatique des malaises sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 90, p. 64-76. 7. Mohammed M., « La place des familles dans la formation des bandes de jeunes », thèse de sociologie, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, 2007. 8. Gérard Mauger, « L’émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique », Broissieux, Éditions du Croquant, 2006. 9. Ainsi ont-ils pu faire de « l’émeute de novembre 2005 » un événement planétaire ! 10. À l’inverse, parce que le lectorat est aussi un électorat, le personnel politique peut imposer le « problème de l’insécurité » à l’agenda médiatique.

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