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Mediamorphose - dossier

Faits divers et sécurité

Médiatisation de la menace récidiviste : l’affaire Nelly Crémel

Isabelle Huré, doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-2-Panthéon-Assas/IFP .

Parmi les figures contemporaines de la menace, celle du criminel récidiviste occupe depuis le début des années 2000 une place importante dans les médias. Le meurtre de Nelly Crémel (2005) est de ce point de vue un cas exemplaire.

La loi définit le récidiviste comme une personne qui, déjà condamnée définitivement pour une infraction, en commet une nouvelle. Réalité criminelle récurrente, le récidiviste est devenu, depuis la fin des années 1990, une figure médiatique prégnante, capable de susciter de fréquentes prises de paroles politiques et de vives polémiques. En 2005, le meurtre de Nelly Crémel a déchaîné les passions. Cette affaire cristallise la façon dont la récidive est posée en France depuis le milieu des années 1990. Et illustre parfaitement les pratiques journalistiques en matière d’information criminelle et judiciaire et à éclairer la place que la thématique sécuritaire occupe dans le débat public.

Un fait divers exemplaire

Le 5 juin 2005, les téléspectateurs du journal de 20 heures apprennent la disparition de Nelly Crémel, une femme de 39 ans n’ayant pas donné de signe de vie à sa famille depuis trois jours, alors qu’elle était partie faire son jogging quotidien dans la campagne environnante de son domicile de Reuil-en-Brie (Seine-et-Marne). L’enquête est suivie avec un intérêt soutenu par l’ensemble des médias, ce qui a pour effet d’accroître immédiatement la pression sur les gendarmes en charge de l’affaire. Le lendemain, le 20 h de TF1 diffuse ainsi l’interview d’un lieutenant et d’un capitaine, tandis que le 15 juin, un autre gradé parle d’un véritable « rouleau compresseur » pour expliquer le climat de l’enquête au Parisien. La découverte de Nelly Crémel, morte ou vive, est un enjeu de première nécessité.

Le 10 juin, la découverte du corps sans vie de la jeune femme de 39 ans met fin au doute : l’autopsie révèle un crime violent. La brutalité de l’acte n’est pas épargnée au public : « Une partie du squelette est endommagée et la boîte crânienne fendue », décrit précisément Le Figaro (13 juin). Mère de famille, la victime est une femme sportive, épouse d’un militaire : elle incarne des valeurs à la fois traditionnelles et modernes. Le contrat moral qui veut que les hommes ne doivent pas se nuire physiquement1 est brutalement rompu et la tonalité des articles de presse laisse entendre que l’opinion attend une motivation de l’acte à la hauteur de sa violence. Mais l’absurdité du mobile s’impose le 14 juin : l’argent. De ce contraste naît un premier appel tacite à l’indignation des publics.

De la violence et un mystère finalement résolu.

Les éléments d’un « beau » fait divers2 sont réunis dès l’origine de cette affaire qui aurait pu se suffire à elle-même, comme l’explique Roland Barthes en étudiant la structure « fermée » de tels actes : « Tout est donné dans un fait divers ; ses circonstances, ses causes, son passé et son issue ; sans durée et sans contexte, il constitue un être immédiat, total, qui ne renvoie, du moins formellement, à rien d’implicite [...]. C’est son immanence qui définit le fait divers3. » Mais au début des années 1960, à l’heure de la publication des Essais critiques du sémiologue structuraliste, le fait divers est une rubrique étanche qui, si elle soulève des questions générales et inspire des récits d’ordre mythologique, ne connaît généralement pas de débordements narratifs. En restant dans ce modeste « lit », le fait divers ne fait pas la preuve de sa capacité à agir sur le reste des choses, sur les événements du monde jugés plus importants — ce qui lui vaut la dénomination de n’être, par défaut, qu’un fait « divers ». Mais à partir de la fin des années 1960, ce paradigme change et les récits « faits diversiers », comme le montre Marine M’Sili, échappent à cette immanence à travers un phénomène de généralisation des références à la société, dans les récits médiatiques eux-mêmes et dans les discours publics qu’ils provoquent et nourrissent. La formule « fait de société » qui apparaît dans les classifications journalistiques brouille alors les frontières du fait divers. Et bientôt, l’affaire Crémel change de nature, transite vers cet autre statut pour devenir avant tout un épisode de la question des criminels récidivistes. Au départ clos sur lui-même, le fait divers se charge d’enjeux nouveaux lorsque les journalistes — et à travers eux les publics — découvrent le profil criminel des individus suspectés du meurtre de la jeune femme.

Sérialisation du fait divers et agenda setting

Le 13 juin, Serge Mathey avoue le crime et accuse un complice, Patrick Gateau. Ce dernier est en libération conditionnelle depuis deux ans et cet élément fait immédiatement entrer le meurtre de Nelly Crémel dans l’histoire de la récidive. L’événement perd sa singularité et son immanence pour s’inscrire dans une problématique qui, loin d’être inédite, est ainsi réactivée et reformulée. Les journalistes désignent et élargissent le cadre interprétatif du fait divers, tandis que la mise en récit, jusqu’alors narrative et descriptive, devient plus volontiers argumentative en accueillant les termes du débat public qui se déclenche. L’élargissement du cadre procède de deux mouvements. D’une part, le meurtre de Nelly Crémel est sérialisé, c’est-à-dire introduit dans une suite de meurtres similaires qui appellent les journalistes à établir des comparaisons avec de précédents épisodes meurtriers pour expliquer le dernier en date : des références à Michel Fourniret ou Pierre Bodein sont faites par les journalistes de tous les quotidiens et journaux télévisés.

« Le fait divers se charge d’enjeux nouveaux lorsque les journalistes découvrent le profil criminel des individus suspectés du meurtre de la jeune femme. »

D’autre part, l’affaire est commentée dans la presse à l’aune du contexte législatif. En 2004, à la suite des affaires Bodein et Fourniret, le législateur s’était emparé du problème. En décembre, les députés UMP Pascal Clément et Jean-Paul Garraud avaient proposé une loi relative au traitement de la récidive des infractions pénales. En février 2005, le garde des Sceaux, Dominique Perben, évoquait un « placement sous surveillance électronique » pour les récidivistes : trois mois plus tard, le rapport du député UMP Georges Fenech sur « le placement sous surveillance électronique mobile » lui est remis tandis que celui du haut magistrat JeanFrançois Burgelin (« Santé, justice et dangerosités : pour une meilleure prévention de la récidive »), en cours d’élaboration depuis juillet 2004, est déposé en juillet 2005 au nouveau locataire de la place Vendôme, Pascal Clément, un mois après le meurtre de Nelly Crémel. Dans ce contexte politique, les articles de presse et les reportages diffusés en juin-juillet 2005 généralisent les circonstances de la mort de Nelly Crémel, rappellent les conditions d’octroi de la libération conditionnelle, les difficultés à évaluer la dangerosité des détenus, etc. Ainsi, le sujet ne relèvet-il plus des brèves mais des rubriques « société » ou « politique ». Où l’on retrouve l’antagonisme constant des deux discours : l’un axé sur l’appel au renforcement des mesures de répression, l’autre prônant une approche plus préventive du problème de la récidive. Ainsi, d’un côté le gouvernement estime que les lois ne sont pas assez répressives et multiplient les propositions dans ce sens, tandis que les magistrats estiment que l’effort doit porter sur les moyens alloués à la justice. Les sciences sociales ne sont pas en reste : dans la presse, des chercheurs comme Pierre V. Tournier ou Marie-Laure Rassat4 prennent la parole et signent des tribunes dans Libération ou Le Figaro, rejoints par des praticiens issus de la haute administration pénitentiaire. Les différentes interprétations du problème de la récidive sont ainsi incarnées par divers acteurs avant tout ancrés dans leurs positions sociales, qui s’approprient le fait et proposent une « [re]configuration des possibles et de la chaîne causale5 » basée sur leur opinion, leur fonction ou leurs compétences. Le meurtre de Nelly Crémel n’est plus appréhendé comme un fait divers : il est le maillon d’une chaîne qui tourne en boucle : un meurtre + une récidive appellent une proposition de loi. La responsabilité de ce meurtre ne se limite plus aux seuls auteurs puisque c’est le système législatif, jugé trop laxiste, qui est cette fois remis en cause.

Usages politiques du fait divers

À la suite de sa rencontre avec le mari de Nelly Crémel le 14 juin, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy — qui vient tout juste de récupérer son portefeuille de la place Beauvau après son passage au ministère de l’Économie et des Finances, désigne et accuse le juge d’application des peines, en charge du dossier de Patrick Gateau, d’avoir une responsabilité dans la mort de la jeune femme. Ses propos sont repris dans les colonnes des quotidiens et par les journaux télévisés : « Le ministre de l’Intérieur a, en effet, déclaré que le juge [...] devait payer pour sa faute » (JT de 20 h de France 2, 23 juin), « Meurtre de Nelly Crémel : Sarkozy veut faire “payer” le juge » (titre de Libération, 23 juin), « Récidive. Accusé, le juge » (titre du Parisien, 24 juin), « Nicolas Sarkozy veut faire “payer” un juge pour “sa faute” » (Le Monde, 24 juin), etc. Les deux accusés ne sont désormais plus seuls à être incriminés : le crime est resitué dans un processus qui les dépasse puisqu’il a été rendu possible par l’inconséquence d’un magistrat. Un niveau de responsabilité supérieur apparaît alors. Cet affront à l’indépendance de la justice et le caractère erroné des propos du ministre de l’Intérieur — il ne s’agissait pas d’un juge mais d’un collège de trois magistrats — déclenchent de vives réactions.

Le récit de l’événement change : il est plus long, il accède à des espaces journalistiques consi- dérés comme plus nobles. La circulation de l’affaire dans les rubriques du Figaro illustre la mise en perspective du meurtre dans son contexte. Jusqu’au 24 juin, l’affaire se situe dans la rubrique « France », puis elle se déplace dans les pages « politique », investit ensuite les articles des « débats et opinion », et, enfin, apparaît trois fois dans des articles de une et un éditorial. France 2, pour sa part, passe de la brève à l’interview en plateau de Nicolas Sarkozy. Les discours autour de l’affaire confèrent au fait divers une dimension juridique, judiciaire et, surtout, politique. Au fil des jours, le ton journalistique lui-même devient plus virulent. Les commentaires de Libération et du Figaro sur l’interview donnée par Nicolas Sarkozy sur le plateau de France 2 en fournissent un bon aperçu. Tandis que le premier déplore l’attitude du ministre (« Le ministre de l’Intérieur s’est d’abord lancé dans un grand numéro de démagogie larmoyante », 25 juin), l’autre se réjouit de son dynamisme et de son iconoclasme en titrant : « Le ministre de l’Intérieur s’en prend à la pensée unique » (24 juin). L’écho est tel que les plus hauts dignitaires de l’État sont interpellés et invités à réagir aux propos du ministre de l’Intérieur. Le président de la République Jacques Chirac ainsi que le Premier ministre Dominique de Villepin réaffirment ainsi l’indépendance de la justice, faisant écho à une note inquiète du Conseil supérieur de la magistrature estimant que les principes de la République se trouvaient en danger. « Le principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs et le respect de l’indépendance de la magistrature sont intangibles et essentiels à l’équilibre et au bon fonctionnement de nos institutions », tient à rassurer Jacques Chirac (Le Monde, 26 juin). Le recours aux hautes fonctions de l’État témoigne de l’intensité du débat, de l’importance des enjeux et de la profondeur du désaccord entre certains hommes politiques et la magistrature.

La fin des années 1990 a permis, notamment à travers l’affaire des frères Jourdain6 et la préparation de la loi Guigou, en 1997, à des acteurs d’horizons divers d’identifier la récidive criminelle comme un problème auquel il faut apporter des solutions. Des progrès sont faits en psychiatrie et en chimie, des échanges de pratiques sont réalisés avec d’autres pays, les victimes sont mieux écoutées, etc. Les solutions proposées évoluent et se matérialisent dans les décisions législatives prises par l’État. À partir de 2004, on observe un basculement : alors que les lois se posaient essentiellement la question du soin, elles favorisent désormais l’obligation, la surveillance et l’incarcération. Par ailleurs, l’ingérence de l’État dans les affaires judiciaires n’a cessé de croître. Le meurtre de Nelly Crémel, par les réactions qu’il suscite, concrétise donc ce changement de perspectives et marque un point de rupture entre les principes et les institutions régaliennes. Ce fait divers apparaît comme le catalyseur des principales polémiques qui entourent la récidive. La presse se charge de structurer le débat public sans en maîtriser tous les ressorts. Peu à peu, les contours « fait-diversiers » s’estompent, contribuant paradoxalement à faire de l’événement « un fait divers de référence », non seulement sur la question de la récidive mais également sur celle des rapports de force entre autorités politiques et magistrature. ■

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