Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°33 > MédiaMorphoses > Mémoires et « grand récit »
Mediamorphose - dossier

Mémoires et « grand récit »

par Denis Peschanski Directeur de recherche au CNRS

Héros martyr puis victime juive, exode, bombardements alliés, enfants cachés : à chaque « régime de mémorialité » correspond une figure structurante. Ou oblitérée…

Longtemps, les débats sur la mémoire ont été piégés par la volonté sans cesse répétée de la peser à l’aune de l’histoire. Le couple histoire-mémoire est un passage obligé des historiens du très contemporain et des acteurs politiques du champ historique. Implicitement ou explicitement, une hiérarchie des valeurs renvoie l’une vers des critères de légitimation scientifique, l’autre vers des critères sélectifs, et non scientifiques, à l’appui du double processus de convocation et d’appropriation du passé. Il s’agit donc pour nous, non seulement de refuser une approche hiérarchisée, mais d’appréhender la mémoire comme objet d’histoire. On voit bien que les historiens ont plus de mal à se placer sur ce terrain, à la différence des sociologues ou des anthropologues, puisque leur propre discipline est questionnée. Je ne suis pas le premier ni le seul à privilégier cette approche. Il est plus rare d’aller chercher dans le travail avec les autres sciences sociales et plus encore avec les sciences du vivant les sources d’un nouveau questionnement. Le travail avec les sociologues ou les antiquisants m’a permis de m’interroger sur ce que j’ai appelé les « régimes de mémorialité ». Les réflexions des psychanalystes et des neuroscientifiques m’interrogent sur ce que je nommerai « les conditions de la mise en récit mémoriel ». Les deux questionnements sont en fait très proches. Les régimes de mémoria lité définissent en quelque sorte une mise en récit mainstream, tandis que les études de cas que nous proposons sur les mises en récit permettront aussi de montrer les limites d’une approche uniquement globalisante.

Les Français face à la Seconde Guerre mondiale : deux régimes de mémorialité se succèdent

Parler de régime de mémorialité est rien sauf neutre. Dans le très contemporain, l’outil est particulièrement efficace pour comprendre comment a fonctionné la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France. À chaque régime de mémorialité ont correspondu une figure structurante et des figures oblitérées.

La figure du héros martyr

De la Libération aux années 1970 s’est ainsi imposée la figure du héros, et singulièrement du héros martyr, résistant mort au combat ou en déportation. Les ressorts en sont connus et ils donnent en même temps les clés d’analyse. La figure du héros permet d’abord et avant tout de conforter l’idée qu’on se trouve bien du côté des vainqueurs et, si possible, à égalité avec les grands alliés. Elle joue également un rôle crucial dans la reconstruction de l’identité nationale et sociale mise à mal depuis la fin des années 1930 et qui a trouvé dans la Résistance, relais des valeurs héritées de la Révolution française, la source majeure de son renouveau. En occultant l’existence d’un régime français qui a fait le choix de la collaboration, le héros symbolise aussi la continuité républicaine et met le régime de Vichy entre parenthèses. L’enjeu imposait donc que l’État et les partis politiques fussent les principaux moteurs de cette mise en récit mémoriel, le relais étant pris par les films et les livres, singulièrement après le retour au pouvoir de De Gaulle en 1958. L’invention commémorative du mont Valérien ou le discours de Malraux quand Jean Moulin entra au Panthéon, mais aussi le film mythique Paris brûle-t-il ? sont autant de marqueurs mémoriaux majeurs quand l’État bâtisseur ne pouvait plus tenir sa légitimité d’une puissance coloniale en lambeaux.

Pour lire la suite :

Où trouver Médias

Abonnez-vous

Retrouvez l'intégralité des précédents numéros en ligne


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]