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Décryptage

Moi, goutte d’eau dans un océan de papier

par Hugues Royer

Comment sortir du lot lorsque plus de 700 romans sont publiés, au même moment, pour la rentrée littéraire ? Mode d’emploi...

Tout commence par une phrase. Une phrase que j’essaie de coucher, chez moi, d’une écriture brouillonne, au dos d’une enveloppe éventrée. J’ai fermé la porte pour ne pas me laisser distraire par le babil de mes jumelles de deux ans et demi. Concentration. Donner envie de lire cent quatre-vingts pages en une seule phrase. Une phrase qui mette en appétit, ne rebute pas. Accrocheuse, dense, profonde si possible.

« La » phrase que je vais adresser à la moitié des critiques littéraires de Paris et d’ailleurs, à l’intérieur du livre, juste sous le titre : « Daddy blue ». Ne pas se rater. Je veux qu’on lise mon roman, je crève d’envie d’être reconnu, mais je ne vais pas faire le tapin pour ça. Je crois que j’ai trouvé. « Mieux qu’un coup de foudre, la paternité peut se révéler un tournant révolutionnaire dans la vie d’un homme. » Ça sonne comme une maxime, ça tient sur quatre lignes, ça fera un bel effet graphique. Avant de partir, j’emporte un feutre noir et neuf. Rien de pire qu’une panne sèche.

Je suis à l’heure au rendez-vous, 10 h 30, au 17 rue du Regard, dans le sixième arrondissement de Paris, l’antenne de presse du cherche midi. Nous sommes le lundi 4 juin, J’ai pris ma matinée pour ça. Les people des pages du célèbre magazine qui me nourrit attendront. Je suis accueilli par Catherine Broders, la très avenante directrice de la communication, qui me reçoit cinq minutes dans son bureau — j’ai déjeuné avec elle il y a trois semaines, au bar du Lutétia.

Des piles de « Daddy blue » m’attendent, enserrées dans un plastique transparent que je déchire comme si j’avais des griffes à la place des doigts. Une centaine d’exemplaires, à vue de nez. Je n’en verrai jamais autant à la Fnac : je ne suis pas Marc Lévy. Une assistante me propose un café en précisant qu’il n’y a pas de sucre. Je m’assois à un petit bureau blanc. J’ai apporté la liste de ceux qui me soutiennent depuis que je publie des romans. Mon réseau se fissure de partout. Il y a des noms à barrer, des transferts de journalistes que j’ai zappés. Laurent Bonelli, le patron de la librairie du Virgin des Champs-Élysées, est mort. Et ça me fait froid dans le dos, même si je ne l’avais rencontré que deux fois, dont une lors d’un dîner chez Pascal Sevran, où étaient également conviés Benoît Duteurtre et Gilles Martin-Chauffier.

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Vertige. Par lequel de ces messieurs-dames vais-je commencer ? Trouver une méthode, au moins un fil conducteur. D’abord, les gros poissons. Ceux qui ont le pouvoir de vous propulser dans la liste des meilleures ventes de L’Express. Laurent Ruquier, je l’ai interviewé, je n’avais pas aimé sa pièce « Grosse Chaleur », mais il n’est pas rancunier. Il a jeté en pâture à ses chroniqueurs mon précédent roman, « Ma mère en plus jeune », sur l’antenne d’Europe 1. Un vrai jeu de massacre. À part Jérôme Bonaldi, ils m’ont tous enfoncé. J’ai cru mourir. Mireille Dumas, ça peut l’intéresser, un livre sur la paternité. J’ai déjà fait le casting pour aller sur son plateau il y a deux ans. Recalé. Sauf si je venais témoigner avec ma femme. Impensable. Me prostituer, passe encore. Mais mettre ma famille sur le trottoir, c’est non ! Patrick Poivre d’Arvor, je lui réserve un mot personnel : l’une de mes filles porte le prénom de Solenn. Si je ne reçois pas son carton poli la semaine prochaine, je garde toutes mes chances d’être invité à « Vol de nuit » en septembre. Je l’envoie aussi à Éric Zemmour, sans illusion. Il va sûrement détester ce père de famille fusionnel qui joue les mères. La seule fois où je l’ai eu en ligne, j’étais en train de changer ma fille de six mois. Et j’ai prié pour qu’elle ne hurle pas au milieu de la conversation.

« Il faut toujours dire merci, c’est comme ça que Michel Drucker a fait une aussi longue carrière. »

Frédéric Beigbeder ne fera rien dans Voici : il ne travaille plus à Voici. Il n’avait pas aimé qu’on le photographie à son insu avec une jeune actrice aux yeux clairs. Sans lui, mes premiers livres seraient sans doute passés totalement inaperçus. J’espère qu’il n’est pas fâché. Je viens de lire son dernier roman. Je lui envoie quand même le mien, on ne sait jamais. Nicolas Rey, je le sens bien. Il est papa d’un petit Simon, sa femme est lumineuse et il me regarde comme un vrai écrivain. J’espère qu’il va pleurer en lisant « Daddy blue ». C’est pour ça que je l’ai écrit, pour que les gens se libèrent de leur tristesse enfouie. Si on ne pleure pas, on n’aime pas. François Vey du Parisien, il faut que je le soigne. Lui, il avait adoré mon avant-dernier roman, jusqu’à en faire son coup de cœur de la rentrée de janvier 2004. Un mot personnalisé s’impose. « En vous remerciant de votre soutien. » Il faut toujours dire merci, c’est comme ça que Michel Drucker a fait une aussi longue carrière.

Pour les amis, j’ai une phrase en réserve : « En devenant père, j’ai eu le sentiment d’entrer dans ma véritable histoire. Celle-ci est de pure fiction. » Je ne veux pas qu’ils guettent à chaque page des détails de ma vraie vie. Avec eux, les dés sont pipés. Vous ne savez jamais s’ils pensent ce qu’ils écrivent. L’idée qu’ils puissent se forcer est insupportable. Une critique venue par surprise, d’un parfait inconnu, vous touchera toujours davantage. Comme celle de Gérard Guégan, dans Sud Ouest Dimanche, il y a quatre ans, qui m’avait comparé à Patrick Besson.

Deux heures que je suis là. Béatrice, l’attachée de presse, vient m’interrompre pour m’apporter sa propre liste de journalistes. Elle me remercie d’avoir collé des post-it sur les couvertures pour lui éviter d’ouvrir les livres au moment de faire les envois. « On va miser sur la presse féminine, m’assure-t-elle. Ce sont les femmes qui achètent les livres. » Je lui demande : « Vous avez des entrées au Nouvel Obs ? » Elle tord la bouche. Le Nouvel Obs, c’est une forteresse. Aussi hermétique qu’un jury littéraire. Je n’y crois pas, mais je signe trois exemplaires : Jérôme Garcin, Ruth Valentini, Dominique Fernandez. Sans doute ne prendront-ils même pas la peine de lire ma petite phrase.

À Télérama, j’ai naguère essayé d’établir un contact avec Gilles Heuré, un chroniqueur courtois qui ne m’a jamais éconduit quand je lui demandais timidement s’il avait commencé mon livre. À chaque fois, il me disait de le rappeler dix jours plus tard. Ce petit jeu a duré trois mois et je n’ai pas eu de papier dans Télérama. Ils ont de la chance : je n’ai toujours pas résilié mon abonnement.

« Le Nouvel Obs, c’est une forteresse. Aussi hermétique qu’un jury littéraire. »

L’heure tourne. Mon bureau m’attend, on a reçu les dernières photos de Grégory Lemarchal avant sa mort, et j’ai encore une bonne trentaine de livres à signer. Des noms qui ne me disent rien. Je demande à l’attachée de presse de faire des croix sur ceux qui comptent. À quoi bon écrire à de parfaits inconnus ? En l’absence de dédicace, ils pourront au moins revendre leur exemplaire chez Gibert ou sur eBay. Encore un effort. J’ai des crampes dans les doigts de la main gauche. J’en signe encore cinq ou six à la chaîne, sans conviction. Un geste de malade mental, comme une lettre qui n’aurait pas de destinataire. Une bouteille à la mer. Trois heures sur place et j’ai dédicacé une centaine d’exemplaires. En fin de parcours, l’écriture s’est tellement relâchée que mon gribouillis ressemble à une ordonnance médicale. « Daddy blue » doit paraître le 23 août, mais tous les journalistes l’auront sur leur bureau avant la mi-juin.

"Daddy Blue", aux éditions Le cherche midi, août 2007.
"Daddy Blue", aux éditions Le cherche midi, août 2007.

Sept cent vingt-sept romans seront publiés lors de la rentrée littéraire 2007. Un océan de papier qui va submerger les rédactions. Jusqu’au 23 août, je suis tranquille. Le meilleur moment, c’est quand vous avez votre livre entre les mains et qu’il n’est pas sorti. Après, vous ne contrôlez plus. Et votre peur, c’est qu’il ne se passe rien. Que personne ne vous voie. L’angoisse de la transparence. Je suis une goutte d’eau qui ne veut pas passer entre les autres gouttes. Je suis un cri étouffé qui a peur de déranger. J’ai écrit un roman génial, mais si c’est moi qui le dis, ça ne suffit pas.

Trois jours plus tard, alors que je m’arrache les cheveux à la rédaction pour trouver un titre sur le mariage de Jean-Pierre Pernaut, l’assistante de Valérie Expert m’appelle pour m’inviter sur le plateau de « On en parle », l’émission de LCI. « On présentera votre livre », assure-t-elle. Surtout pas ! Personne ne peut l’acheter avant deux mois. J’accepte quand même de venir commenter en direct le séjour de Paris Hilton en prison. Hors caméra, Valérie Expert me promet que je reviendrai en septembre.

Hugues Royer est écrivain et chef d’édition à Voici.


 
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