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Ligne de front

News of the World : le Fukushima de la presse britannique

Par Claude Moisy / Illustrations : Louise

Les conséquences du scandale Murdoch sont encore incalculables. Cependant, il est certain qu’elles vont affecter, en profondeur, des usages séculaires.

Vous ne connaissez pas Milly Dowler ? C’est pourtant le sort tragique de cette écolière anglaise de 13 ans qui a contraint le tout-puissant Rupert Murdoch à saborder l’hebdomadaire News of the World, l’une des publications les plus rentables de son immense empire de presse au RoyaumeUni. De nouvelles révélations faites au début de juillet dernier sur l’étendue insoupçonnée d’écoutes téléphoniques, pratiquées illégalement par les journalistes du plus vieux tabloïd du pays pour dénicher des scoops, ont scandalisé l’opinion publique et provoqué la plus grande crise de l’histoire moderne des médias britanniques.

Jusqu’ici, ces écoutes, connues depuis 2007, avaient surtout concerné des membres de la famille royale, des politiciens, des célébrités du show-biz et des sports. Cela n’avait pas profondément choqué le bon peuple, toujours friand des indiscrétions croustillantes que lui apportait le News of the World chaque dimanche matin. Mais Milly Dowler, c’était autre chose. Parmi les révélations du début juillet, on a appris que les hackers du NoW s’étaient introduits dans la mémoire du portable de la fillette du Surrey, disparue en mars 2002 en revenant de l’école, pour essayer de retrouver sa trace. Lorsque cette mémoire avait été saturée de vains appels de sa famille et de ses amis, les journalistes étaient allés jusqu’à supprimer des messages pour faire de la place et continuer à pirater le mobile de Milly, donnant ainsi à ses proches l’impression qu’elle était toujours en vie. Or, six mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre en état de décomposition avancée : elle avait apparemment été tuée très peu de temps après sa disparition. Peu de meurtres d’enfants ont ému la population à ce point. Et, en 2009, l’accusé a été condamné à la perpétuité.

Cet aspect mélodramatique de l’affaire des écoutes téléphoniques du News of the World a soulevé une vague d’indignation sans précédent et vite pris, comme on l’a vu, la dimension d’un énorme scandale national. Arrestations et démissions se sont succédé. Murdoch lui-même a été copieusement cloué au pilori et ses ambitions d’expansion de sa News Corporation en Grande-Bretagne ont avorté. L’affaire a aussi déstabilisé le Premier ministre conservateur David Cameron, étroitement lié au magnat australo-américain, comme le travailliste Tony Blair l’avait été avant lui. Il y avait là de quoi mobiliser l’attention du monde entier.

Les faits eux-mêmes et leurs perpétuels développements ont été assez largement couverts en France pour qu’on n’y revienne pas ici. Plus intéressantes sont les conséquences, encore incertaines, d’une affaire qui est un peu le Fukushima de la presse britannique. Le tremblement de terre de mars dernier au Japon et le tsunami qui s’en est suivi ont fait 30 000 morts mais, en ébr anlant la centr ale de Fukushima, ils ont aussi causé une panique qui a remis en question l’avenir de l’énergie nucléaire dans le monde entier. L’implosion de News of the World fragilise, elle, les bases mêmes du fonctionnement traditionnel de la presse au Royaume-Uni pour deux raisons. D’une part, la longue affection du peuple britannique pour les tabloïds à scandale a été ébranlée, ce qui risque d’affaiblir encore une presse écrite en lent déclin continu depuis cinquante ans. D’autre part, l’affaire a fait éclater au grand jour la faillite du système d’autorégulation de la presse dont les Anglais étaient si fiers et qu’ils vont devoir remplacer par on ne sait encore quoi.

Les hackers de NoW auraient-ils, par un effet de boomerang, mis en danger la liberté de toute la presse britannique ? Pour mesurer la gravité du traumatisme, il faut garder à l’esprit que ce sont les Anglais qui, des siècles avant que la France ne s’autoproclame la patrie des droits de l’homme, ont inventé le principe de la liberté individuelle et tous les droits qui en découlent. L’Angleterre a, en particulier, été le berceau de la presse libre et indépendante dont elle a transmis la pratique à ses colonies d’Amérique du Nord devenues les États-Unis. L’une et l’autre nation répugnent toujours à opposer des limites à la liberté d’expression et à la liberté d’information, et toute notion d’un contrôle quelconque de l’État sur le fonctionnement des médias y est anathème. Contrairement à ce qui se passe en France, la vie privée des personnes publiques y est soumise à la vigilance médiatique. Sauf violation caractérisée de la loi générale, les organes de presse britanniques n’ont de comptes à rendre qu’à un censeur indépendant qu’ils gèrent eux-mêmes. Ce fut pendant un demi-siècle le Press Council ; c’est depuis vingt ans la Press Complaint Commission (PCC) qui joue le rôle de médiateur entre la presse et ceux qui ont à s’en plaindre, en se référant à un code de déontologie (Code of Practice) s’appliquant en principe à toutes les publications. C’était trop beau pour durer. La contradiction entre la vertueuse éthique professionnelle édictée par la PCC et les pratiques parfois sordides des tabloïds les plus populaires du pays était inhérente au système. Le scandale des écoutes du NoW n’a fait que la rendre évidente à ceux qui voulaient encore se faire des illusions. Sur le coup, le leader de l’opposition travailliste Ed Miliband a estimé que, en fait de chien de garde de la presse, la PCC n’était qu’un « caniche édenté ». De son côté, David Cameron s’est déclaré partisan de la remplacer par une autre institution « indépendante de la presse » et plus rigoureuse. Le Premier ministre a, par ailleurs, reconnu que les politiques, à commencer par lui, étaient devenus depuis longtemps beaucoup trop timides à dénoncer les abus des médias « par peur de se mettre à dos les barons de la presse qui ont le pouvoir de ruiner leur carrière ou les chances électorales de leur parti ». Pour se dédouaner de sa collusion avec Murdoch, Cameron a vite pris deux initiatives. Il a chargé une commission « indépendante » d’enquêter sur la véritable ampleur des dérapages des médias et sur leur déontologie, en particulier dans leurs relations avec les détenteurs des autres pouvoirs. Car il est déjà avéré que le NoW n’est pas le seul journal à avoir pratiqué des écoutes, soudoyé des policiers corrompus ou aidé financièrement des politiciens. Le Premier ministre a, par ailleurs, chargé une autre commission de réfléchir à une nouvelle organisation de contrôle de la presse pour remplacer la PCC discréditée. Mais il a prudemment prévu plus d’un an pour que ces deux tâches soient accomplies. Il sait que ce ne sera pas simple, et il n’est peut-être pas si pressé de traduire ses paroles en actes. En attendant, les membres de la Chambre des Communes de tous bords ont rivalisé d’ardeur pour proposer des réformes permettant de mettre fin aux abus de la presse dite trash. La liste est longue en effet des ministres, parlementaires, hauts fonctionnaires et autres détenteurs du pouvoir ayant, depuis des décennies, sombré dans l’ignominie ou dans le ridicule après qu’un tabloïd avait apporté, photos à l’appui, la preuve de tripatouillages financiers ou de galipettes adultères. Souvent, le journal en question avait tout simplement acheté le complice ou la partenaire de sa victime.

Après l’explosion nationale de colère contre les tabloïds de Murdoch en juillet, plusieurs hommes ou femmes politiques se sont enhardis à dénoncer publiquement de grossières tentatives de déstabilisation dont ils auraient fait l’objet de la part de publications de ce genre. Mais, avec le temps, beaucoup d’entre eux resteront-ils vraiment décidés à partir en guerre ouverte contre la presse la plus agressive ? Car il n’est pas certain que l’indignation populaire manifestée contre le News of the World soit de longue durée et s’étende à tous les autres tabloïds. La presse trash a, en effet, de l’autre côté de la Manche, une importance qu’elle n’a nulle part ailleurs.

« Les hackers de NoW auraient-ils, par un effet de boomerang, mis en danger la liberté de toute la presse britannique ? »

Pour commencer, elle a de loin les plus gros tirages. Parmi les quotidiens nationaux, le Sun de Murdoch, qui est le modèle du genre avec sa sacro-sainte pin-up dénudée de page 3 exhibant généreusement des « boobs » rebon dis, bat tous les records avec 3 millions d’exemplaires. Le Daily Mail, qui ne fait guère plus dans la dentelle, dépasse les 2 millions, le Mirror est à 1,2 million et le Star en hausse à 730 000. Par comparaison, le plus vendu des quotidiens londoniens dits « de qualité », le Daily Teleg raph (droite), est descendu à 650 000, le Times (Murdoch) à 450 000 et le Guardian (gauche) à 280 000. Dans la presse nationale du Royaume-Uni, il se vend au moins deux fois plus de journaux trash que de journaux de qualité. Les éditeurs des publications de bas étage se défendent en revendiquant pour leurs produits le statut d’élément constitutif de la culture britannique, au même titre que le roast-beef du dimanche. Ils n’ont pas tout à fait tort. Car, vus sous un autre angle et pour peu scrupuleux qu’ils soient, ils sont la voix populiste de la transparence de la vie publique indispensable à la démocratie. Ils sont une forme gaillarde du journalisme d’investigation. Ils sont aussi patriotes à l’ancienne et se drapent facilement dans l’Union Jack pour insulter les Fritz et les Frogs, toujours considérés comme les ennemis héréditaires de la couronne britannique. Le champ d’action de ces tabloïds se concentre résolument sur les trois « s » : sexe, scandale et sports, au service d’un public simple dont la vie sociale se passe surtout dans les pubs. Ils ne sont pas regardants sur les moyens employés pour sortir les scoops et leur ardeur est redoublée par l’intensité de la concurrence. Toutes ces rédactions emploient d’ailleurs des détectives privés qui se font payer d’autant plus cher que leurs trouvailles sont sensationnelles.

Comme le montre le piratage à grande échelle des portables, leur puissance a été accrue par la maîtrise des nouvelles technologies de communication dont ils n’hésitent pas à faire un usage évidemment illégal. Il ne sera pas facile de changer des mœurs qui, malgré leurs excès occasionnels, font manifestement la joie d’une grande partie des lecteurs. Mais le malaise actuel suscite des interrogations encore plus profondes pour l’avenir de la presse britannique. Le leader libéral-démocrate Nick Clegg, vice-Premier ministre du gouvernement Cameron, a appelé à une refonte complète des lois sur la propriété des organes d’information pour éviter la concentration excessive dont la société de Rupert Murdoch est l’exemple le plus f lagrant. D’autres ont demandé que la loi limite la propriété des journaux aux personnes étant à la fois fit and proper, comme c’est déjà le cas pour les sociétés de l’audiovisuel. Cela veut dire quelque chose comme des personnes « qualifiées et convenables ». Mais qui va décerner ces brevets ? On en revient toujours au nouveau chien de garde de la presse, souhaité par le Premier ministre et d’autres, pour remplacer le « toutou » déconsidéré de la Press Complaint Commission. Beaucoup de parlementaires ont déjà ébauché leur version de l’institution qu’ils voient tous comme un organe de « contrôle » de la presse. Aux partisans de la revanche sur les abus des journaux s’opposent les puristes de la liberté de la presse, garante de la transparence démocratique. Une majorité a semblé se dessiner pour que le futur organisme soit indépendant à la fois de la presse, qui a démontré son incapacité à se réglementer ellemême, et du gouvernement que personne ne veut voir s’immiscer dans le domaine de l’information. La volonté de dompter la bête du trash se heurte en Grande-Bretagne au spectre de l’étatisme à la française. Le grand débat sur la presse ne fait que commencer.■


 
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