La société du spectacle est derrière nous. Cette notion, apparue sous la plume de Guy Debord, n’est plus pertinente pour analyser le monde contemporain. Dans la société d’alors, les médias jouaient un rôle de transformateur : ils changeaient en spectacle des pans entiers d’existence ou des événements découpés dans la réalité.
La société du spectacle supposait une coupure entre le spectateur et le spectacle, le spectacle et le réel. Il y avait la scène, d’un côté, le public ou le réel, de l’autre. Une extériorité au spectacle demeurait, identifiable avec la vraie vie !
La téléréalité et l’évolution des médias témoignent de la mutation en cours. La téléréalité a changé la donne : les vrais gens et la vraie vie ne sont plus extérieurs au spectacle. Ou pour dire plus : la téléréalité est la condamnation du spectacle. Cette forme de télévision relève du voyeurisme - et précisément, le voyeurisme est le contraire du spectacle. Qui regarde par le trou de la serrure ne voit que de l’ordinaire, de l’identique à lui-même. Le voyeurisme regarde là où il n’y a rien à regarder. Il est aussi effacement de la différence et de l’extraordinaire. Les humains plongés dans la téléréalité nous ressemblent dans leur consternante banalité.
Parallèlement, dans les radios, ce sont les auditeurs anonymes - on pense à l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur RMC Infos - qui sont appelés à commenter en continu l’actualité. Les journaux, dans leur version papier, tendent à appliquer eux aussi cette recette, remplissant leurs colonnes avec des interviews de quidams priés de commenter les événements. Or, ce que disent les interviewés n’a rien d’extraordinaire, n’est jamais profond et encore moins conceptualisé. La banalité des opinions, qui toutes se ressemblent et donc s’annulent les unes les autres, occupe désormais l’espace éditorial.
Dans le même temps, sur leurs sites web, ces mêmes journaux ouvrent des rubriques « commentaires » dont le contenu, rempli par les internautes, se révèle généralement atterrant. Là encore, c’est le café du commerce ou le café des sports qui s’impose. Un effet particulièrement pervers résulte de cette stratégie : la confusion entre l’expert, fait pour éclairer à partir de son savoir, ou l’intellectuel, fait pour donner du sens, pour décrypter à partir de sa réflexion, et l’homme de la rue. Autrement dit : la confusion entre la pensée et l’opinion.
Les dispositifs actuels tendent à effacer la différence entre la scène et le public, l’intérieur et l’extérieur du spectacle ou du média. Dans cette perspective, la différence entre vie publique et vie privée commence à devenir incompréhensible ; bientôt, elle sera tenue pour inacceptable. Que signifie : il n’y a plus d’extériorité à ce qui est montré ?
Ceci : le médiatique, pour le meilleur et pour le pire, est devenu la chair du monde. Plus personne ni plus rien n’existe au-dehors de lui. Nous sommes entrés dans l’ère de la fusion du réel et du médiatique, qui abolit spectacle et différence. La vidéosurveillance, qui s’installe partout, jusque dans les rues des villes, aux carrefours et aux places, et demain la surveillance de certaines zones urbaines par des drones, ne sont pas prioritairement des agencements policiers. Ce sont des agencements médiatiques liés à la disparition de la différence entre le public et le privé. Ils sont une extension à tout le champ social de la téléréalité. La vidéosurveillance généralisée à toute la société montre à la fois la fin de la société du spectacle et la fusion entre le réel et le médiatique. Désormais, nous habitons tous à l’intérieur des médias.

Revue Médias















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